CHAPITRE DIX-IIUITIÈME
sans une telle discipline. C'est que personne ne savait mieux les dominer que Stofflet ; — dominé malheureusement lui-même par le curé de Sainl- Laud, sous le nom de commissaire général des armées catholiques.
Gharelte avait créé onze divisions \ et de plus organisé des tribunaux sur son territoire. Le conseil militaire jugeait les questions de vie et de mort. Les autres procès relevaient de Tabbé Bernier d'abord, puis des juges établis par le général. La police était exercée par les commissaires de paroisse, et par des inspecteurs divisionnaires. La justice était gratuite. Les confiscations payaient les frais de la guerre. Des mesures de rigueur, imitées de la Convention, fournissaient des munitions, des vivres et de l'argent. Par exemple, on séquestrait les biens des patriotes réfugiés dans les villes.
Telle fut la nouvelle organisation vendéenne, ou du moins tel fui le nouveau projet d'organisation ; car tout cela, on le conçoit, ne fut exécuté que ça et là et incomplètement.
Une chance inattendue s'offrit en même temps aux généraux. La Convention retourna une partie de ses troupes vers les frontières du Nord. Charette èonvoque aussitôt ses collègues, le i*' juin, à son camp de la Bezelière. Il écrase deux mille Républicains à Béjarry, et couvre la route de leur sang jusqu'à Montaigu. 11 était irrévocablement convenu qu'on ne faisait plus de prisonniers.
Une amazone se distingua dans cette bataille. C'était la belle madame Dufief de Saint^Colombin. Connue depuis Torfou par sa bravoure, et rivale de madame deBauglies dans le camp de Charette, elle gagna vaillamment, à Béjarry, la croix de Saint-Louis qui brilla plus tard sur sa poitrine. Sapinaud contribua aussi beaucoup au succès de la journée.
Le lendemain de la victoire, on en reçut la récompense. Tinténiac, échappé encore à mille dangers, sous son costume de paysan breton, apportait, dans son bâton creux, des nouvelles de Témigration. Le comte d'Artois répondait enfin à la Vendée, après quatorze mois de silence. « Il arriverait bientôt, disait-il, et le duc de Laval et le comte dllervilly allaient le précéder... » Cette promesse si tardive, et qui ne devait jamais se réaliser, fut accueillie par les généraux avec enthousiasme. Ils remer* cièrent le comte d'Artois, et le supplièrent de ne pas retarder le salut de la France. Nous verrons tout à l'heure l'inutilité de ces prières...
Tinténiac apportait aussi des explications de l'Angleterre sur le malen-
^ Voici comment les grades furent distribués par Stofflet et par Charette. Stofflet confia les Au* bters à Reoou» Certsay à Richard, Beauprean à Robert et à Lhuillier, Gbollet à Nicolas et à Cbalon, le Loroux i Prud'homme, Argenton-le-Ghâteau à Guichard, Suint- Macaire à Monnier, l'inspection de la T/>ire et du T^yon à Martin de lia Pommeraye et à Gady, trois lieutenances à Ia Bouère, i Benrd et à Fleuriot. la cavalerie i Rostaing, etc. GharcUe laissa Saint-Philibert à Coaëtas, les Sables à Joly, le pays de Retz k Guérin, et donna Légé à Lecouvreur, Machecoul k Eriau, Palluau k Savin, Vieille-Vigne à Dulac, Ghantonnay à Gaillaud, Montaigu a Rczeau, le Marais à Pajol, Saint-Vincent à Uelaanay, la caTalerie i Hyacinthe de I^a Roberie, etc.
tendu de Graiiville. «Les armes et les munitions n'attendaient qu'un bon vent : la flotte auxiliaire était toujours prête à quitter Jersey, etc., etc. » Les Vendéens crurent encore à ces belles paroles, et réclamèrent dix mille émigrés avec des fusils et de la poudre... — «Mais point de soldats anglais, dit Charette à Tinléniac; vous êtes Breton comme moi, vous savez qu'ils perdraient notre cause ! »
En attendant le chef et les secours qui ne devaient jamais venir, \cs géi\èraux vendéens recommencent à se déchirer entre eux. Défaits, le 6 juin, par Dutruy, à Tattaque de Challaus, Charette accuse Stofflet de mauvaise volonté, Stofflet accuse Charette d'imprudence, et chefs et soldats se séparent, vivement irrités.
Charette alla se consoler avec son sérail à Belleville, dans une petite ferme de l'ancien château de Harpedanne, et Stofflet reprit, à la Marozièrc, le joug sacré du curé de Saint-Laud. Bientôt ce dernier se fit élire commissaire civil, c'est-à-dire, directeur général des armées catholiques, par tous les représentants de l'Anjou réunis (ceux du Poitou s'abstinrent). Dès lors, rien ne s'opposa plus aux empiétements de ce génie ambitieux; mais il s'employait encore fortement à raviver la guerre, — en attendant qu*il entreprit de l'éteindre avec tant d'habileté !
Pendant ce temps-la, Robespierre, lassé de l'athéisme comme de la terreur, faisait décréter, par assis et levé, l'existence de TÉternel, le culte de l'Être suprême. Sa fétc fut célébrée partout, et Prieur en régala les cités vendéennes. Le beau moyen d'éloigner les paysans de leur bon Dieu, que cette montagne couverte d'obélisques et surmontée de la Liberté et de l'Ëgalité, ces vieillards et ces enfants, ces mères et ces filles, chantant : Amour sacré de la patrie; ces charrues promenant de jeunes arbres civiques, entourés des quatre Saisons ; ces couples amoureux prêts à consommer publiquement le mariage de la nature ; ces bustes de Marat et de Chaslier, couronnés par des filles à demi nues, — et ces cris de Vive la République ! adressés comme souverain hommage à la Divinité !
Ceci fut le dernier chef-d'œuvre de Robespierre. De l'autel de l'Être suprême à la guillotine, il ne fit qu'un pas. Sa dictature n'avait duré que quelques mois, — mais que de maux entassés en si peu d'espace ! Rs valent la peine d'être énumérés. Une année justement avant Robespierre, les Girondins tombent, — malgré le meurtre héroïque de Marat par Charlotte Corday. Les assignats baissent, la détresse va croissant; une fièvre de colère saisit la Montagne : elle enfante le terrible comité où figurent Barrère, Jean-Bon-Saint-André, Couthon, Herault-Séchelles, Saint-Just, Robert Lindet, Prieur de la Marne, Robespierre, Carnot, Prieur de la Cète-d'Or, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois. Ce comité souverain brise les tombeapx dp Saint-Denis. Il met les biens et la vie, l'or et le sangde tout le monde en réquisition. Il décrète le maximum, déclare le gouvernement