CHAPITRE DIX-NEUVIEME
Ainsi la Vendée, après avoir verso tout son snng sous le drapeau des Bourbons, reçut le coup mortel de la main d'un Bourbon.
Alors surgit et s'agita le parti intermédiaire qui, glissant entre la République et la Monarchie, rêvait une restauration constitutionnelle avec le jeune Louis-Philippe d'Orléans. Dumouriez se fit le champion de ce parti
auprès de Charette, qui lui répondit laconiquement d'aller se faire f
et continua ses opérations militaires.
Il échoua, le 24 novembre, à Saint-Cyr. après un combat des plus terribles. Plusieurs braves capitaines y moururent, et notamment Guérin, dont Charette suivit le cercueil en pleurant.
De simple soldat, devenu chef de division, Guérin était le premier des généraux paysans qui continuaient l'héroïsme et l'habileté de Cathclineau. Sa perte Tut pour Charette un malheur irréparable... « il était tellement aimé de tous, dit M. Lucas-Championnièrc, que les cris et le désordre de l'armée, à ses funérailles, représentaient plutôt une famille d'enfants qui viennent de perdre leur père, qu'une réunion d'hommes habitués à mépriser la mort... Sa mémoire vivra aussi longtemps que le dernier de ses soldats, si elle est chez eux aussi bien gravée que dans mon cœur V n
« On a remarqué, poursuit M. Championnière ', que, depuis la mort de Guérin, nos affaires furent toujours en déclinant. Ce qu*il y a de certain, c'est que dès lors la discorde ne cessa plus d'habiter parmi nous. L'espionnage prit le voile de l'amitié. La terreur régna dans le parti ven^ déen, comme autrefois dans la République, et tout ce qui nous reste à raconter de ces temps malheureux fait frémir, sans offrir une belle action qui délasse Tesprit du récit des crimes qui se commettaient tous les jours. Plusieurs déserteurs étaient dans nos rangs ; le plus petit rapport contre eux, un seul mot supposé, leur coûtait la vie. Ce qu'il y avait de plus cruel.
^ Deux prêtres se disputèrent à qui enterrerait (luérin, et cette scène comique, nu milieu d'uuo telle tragédie, donne l'idée de In yieélrnn^e des derniers Vendéens. Laissons encore parler M. Championnière, qui étnit témoin du fait : c L'un de ces prêtres, nommé Gogué, avait été vicaire dans une INiroisse du pays de Retz et se trouvait ainsi tenir à la division ; il prélendit à l'honneur d'être le célébrant; l'autre prêtre, de Luçon (je ne Tai jamais connu que sous le nom de Père (jivri, que nous lui avions donné dans nos réunions joyeuses ), se trouvait desservant la paroisse du Bourg sur la Roche; il crut, de son c6té. avoir, comme curé, le droit de la prélature. A l'enlèvement du corps, les deux prêtres entonnèrent chacun Kfur verset ; ce qui (it une cacophonie risible, cnr Tun suivait le rite romain, et l'autre, le parisien. Enfin, après quelques pas, ils s'arrêtèrent pour se faire des reproches mutuels : « Je suis chez moi, disait l'un; le moK m'appartient. — Il est de ma division, disiiit l'autre, je l'enterrerai. » De part et d'autre, des propos s'ensuivirent. Gogué t'emporti, et fit la céréroooie. Mais le triomphe de son adversaire fut complet, lors de l'inhumation. Go^rué, à la (in de la messe, avait débité un discours froid et vide d'idées, dont l'effet n'avait point été sensible ; le Père Givri saisit le moment où la douleur était à son comble, lorsque nous confiâmes à la terre les restes de notre ami. Avec un organe plein et un ton pénétré, il commença l'oraison funèbre du mort ; de*: sanglots éclatèrent de toutes parts; les plus insensibles ne purent s'empêcher de pleurer; mais h division de Retz fit surtout éclater jsh reconnaissance, lorsque l'orateur nous promit de faire graver sur une pierre le nom de Guérin et le lieu de sa mort. »
2 MiNoiREs iN<oDiTS, commuuiqués par la famille Championnière.
554 BnETAGNIi: ET VENDÉE.
c*était (le voir le camarade devenir le bourreau de celui qui élait condamne, et je n*en ai point vu se Taire prier pour un pareil ministère.
« Pour Taire moins de bruit et ménager la poudre, on les tuait à coups de sabre. Un émigré |>ortant des moustaches était depuis quelque temps parmi nous: un correspondant de Luçon écrivit au général de se défier d'un grand homme à moustaches qui se disait échappé de Quiberon. Sans plus approTondir la chose. Tordre Tut donné aux camarades de la caserne. C'étaient deux cavaliers déserteurs. Dès le soir, sous prétexte d'aller chercher du fruit dans un village, ils le firent passer dans un pré près de Saligné, et l'assassinèrent. Les officiers du quartier général, qui trouvèrent son corps le lendemain, allèrent en prévenir le général, qui se mil à rire, et leur dit pour toute explication : // avait le fil, celui-là. Parmi ces grandes rigueurs, on ne sait comment expliquer la confiance aveugle du général dans certains individus, qui se disaient venir de l'armée de Condé et disparaissaient après avoir été quelque temps parmi nous, sans qu'on les soupçonnât d'être des espions. On sait pourtant aujourd'hui que le gouvernement républicain a souvent employé ces moyens pour savoir ce qui se passait dans nosrassemblements, et tâcher d'y semer la dissension. Enfin, cet argent, que l'Angleterre faisait passer pour la première fois, ne fut distribué qu'aux créatures ; les anciens , qui croyaient seuls y avoir droit, supposèrent des largesses immenses faites aux nouveaux, que déjà ils n'aimaient point, et de là cette jalousie qui détruisit tout en peu de temps. »
Pour achever la Vendée, le Directoire lui envoya le général Hoche.
Lazare Hoche était né, en 1768, àMontreuil, près Versailles, d'un simple palefrenier des écuries royales. La Révolution le trouva sergent dans les gardes françaises, et, devinant bientôt son génie, le fit général en chef à vingt-cinq ans. Déjà illustre par son courage. Hoche mit le comble à sa gloire par son habileté. Au premier aspect du grand homme, la Vendée reconnut le digne rival de ses géants, — le seul capable de la vaincre et de la pacifier. — Ce n'était plus l'escroquerie cynique, l'incapacité fanfaronne, la cruauté sanglante des généraux conventionnels ; — c'était la probité irréprochable, la supériorité modeste, la bravoure sérieuse, la fermeté modérée, la science infaillible du plus grand capitaine de l'époque, après Bonaparte. Toutes ces qualités se reflétaient dans la figure martiale, dans les allures paisibles, dans le maintien solennel du général Hoche.
A Quiberon, il avait su gagner la victoire et laisser les autres en abuser. — se conciliant à la fois l'amour des Républicains et l'estime des Royalistes. Ses premières proclamations annoncèrent à la Vendée comme à la République, que, devant son glaive de pacificateur, toute la guerre allait changer de face.
« Je rends, disait-il, les chefs responsables des fautes de leurs subor-
LE GËNËRAL HOCQE.