‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 183 sur 223 · CHAPITRE DIX-NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIEME

militaire. On sail les détails de cette fameuse séance des Cinq-Cents, — dans laquelle Boulay-Paty et les députés bretons brillèrent en vain parmi les cbampions de l'indépendance nationale. Cette indépendance fut jetée avec eux par les fenêtres de l'Orangerie de SaintrCIoud, et de par les baïonnettes de ses grenadiers, Bonaparte fut proclamé premier consul.

A l'instant même, tous les yeux se tournèrent vers cet homme de la Providence. Les Royalistes révèrent un nouveau Monk, et les Républicains, un nouveau Washington. Ils se trompaient les uns et les autres. C'était un nouvel Octave-Auguste qui allait dominer le monde.

L'abbé Bernier fut des premiers à deviner Napoléon sous Bonaparte, et il jugea le moment venu pour le rôle qu'il méditait depuis si longtemps. Bonaparte, de son côté, sut apprécier le talent et l'ambition du curé de Saint-Laud. Tous deux se trouvèrent d'accord, lorsque celui-ci réclama, avant tout, une restauration catholique. Déjà vainqueur de la démagogie civile, le futur empereur rêvait la (in de l'anarchie religieuse, — et se voyait, dans un prochain avenir, sacré par le pape au nom de Jésus- Christ...

L'abbé Bernier éclaira Bonaparte sur les mystères les plus tristes comme sur les plaies les plus glorieuses de la Vendée. L'héroïsme des géants et la faiblesse des pygmées furent également révélés par cet homme, qui savait tout. L'ancien commissaire général du comte d'Artois ne l'épargna pas plus que les autres. Le contre-coup de ces révélations découragea les derniers champions du Royalisme... Bref, l'abbé Bernier fut appelé près du premier consul, « comme un des plus indispensables coopérateurs de son œuvre immense. » ( Lettre du négociateur Barré ^ )

Bientôt un armistice est prononcé, grâce à Tintervention du curé de Saint-Laud... L'assassinat du comte de Grignon, suivi du meurtre de quatre Bleus, entrave un instant les négociations; mais elles reprennent, le 12 décembre, à Pouancé.

Cadoudal et Frotté , qui triomphaient encore en Bretagne, jettent en vain leur épée dans la balance. Bonaparte y jette aussi la sienne, dont il menace d'écraser la Vendée. Bernier produit alors les pleins pouvoirs que vient de lui envoyer le comte d'Artois ( — sans se douter de l'usage auquel

^ Atcc quelle adresse le proscril STsit amené le potentat à ectte STancc, c'est ce qui ressort de la Ictlre suÎTanle, adressée par Bernier, le 3 décembre 1799, à Martin Duboys, son aident à Paris : < Faites entendre sous main que je puis beaucoup dans le reTiromcnt qui se prépare. Je suis disposé i seconder les vues du nouveau gouvernement ; parlez et faites parler, afin que mou nom retentisse. Les difTicultés ne sont pas aussi insurmontables qu'on semble le croire. J'ai la confiance des paysans, que je n'ai pas compromis dans cette dernière tentative; celle des chefs ne me fera pas défaut. Qu'os me fasse des propositions, qu'on vienne à moi; car vous sentez bien que je veux avoir la main forcée, c'est même dans l'intérêt du gouvernement. Agissez donc comme si nous étions totalement inconnus Tun à l'autre. Une fois entré en pourparlers, vous verrez de quelle manière je conduirai la ban|ue. »

ils allaient servir!...), il pose, sincèrement ou non, le premier consul en futur restaurateur de Louis XVIII, et la paix est enfin signée, à Montfaucon, par tous les chefs de la rive gauche, le 18 janvier 1800. L'abbé la fait aussitôt annoncer au prône par tous les curés; il se laisse lui-même enlever de TAnjou par le général Hedouville et Barré, et il s'installe magnifiquement près de Bonaparte, en pacificateur et représentant naturel de la Vendée et des Vendéens.

Quelques mois après, Bonaparte ramenait toute la France aiix idées de foi et de monarchie. Il sentit que s'il avait pu réveiller ce double feu, si cruellement étouffé par la République, il le devait à l'insurrection de la Vendée, qui Tavait défendu avec l'héroïsme de la Vestale antique. Il proclama dès lors ce peuple un peuple géant... et il lui emprunta politiquement le Dieu qu'il venait de lui rendre \ On sait toiis les efforts qu'il fit pour lui emprunter aussi ses généraux. Pas un ne se rendit alors à ses séductions, — ilfaut le dire à l'honneur de leur fidélité. Le curé de Saint-Laud les en sollicita en vain. Son habileté parjure ne trouva aucun inàitaleur.

En 1801 vint le Concordat, — nouveau chef-d'œuvre dans lequel la Vendée encore a sa grande part. Bonaparte le reconnut publiquement, en faisant représenter la France catholique par ce même abbé Bernier, qui avait soulevé les premiers Vendéens autour de la croix de Jésus-Christ !

Le Concordat engendra/ toutefois, en Vendée, un schisme dont la trace n'est pas complètement disparue. Parmi les évéques émigrés dont le pape réclama la démission, trente-huit la refusèrent, et quelques Vendéens doutèrent de l'infaillibilité de Pie VII. L'Anjou et le Poitou formèrent ainsi deux communions : celle qui refusait de reconnaître le Concordat s'sifipchla Petite Église. En vain, sur les trente-huit évéques dissidents, trente-six se soumirent aux prières de Pie VII. M. de Coucy et M. de Themines, évéques déchus de la Rochelle et de Blois, restèrent les seuls et vrais pasteurs des adversaires du Concordat.

L'abbé Bernier, devenu lui-même évêque d'Orléans, se flatta de rallier CCS derniers par sa présence, U fut reçu en triomphe dans tout le Bocage, mais il se vit insulté publiquement et secrètement à Angers. Des lettres pleines d'ipj^ires, des bouteilles pleines de sang, lui furent adressées de

^ a Le preipiier consul, éçriyaii Beraier, sent parfaitement que tous les sacrifices faits par les Vendéens ne peuvent ôtrc condamnés à la stérilité. Quand je lui raconte la piété et les traits de ooorage dont plus d'^ne fois j'ai été le témoin, sa fi|;ure s'anime ; on croirait qu'il est jaloux de ces soldats qu'il n'a pas commandés; il m'a dit plus d'une fois : a Je serais lier d'être Vendéen 1 » Et il me demande si c'était seulement pour leurs princes que nos paysans affrontaient ainsi tous les dangers. Je lui réponds que les Boyrbons avaient bien leur part d'un semblable dévouement, mais que le plus grand nombre de» paysans ne combattaient ainsi que parce qu'on avait touché à leur foi et à leurs prêtres. Plus d'une fois déjà, il m'a dit : a Je leur rendrai tout cela : ne faut-il pas faire quelque chose pour ceux qui ont tant fait en faveur de la religion ? » J'ai la certitude qu'il le fera : jamais peut-être homme n'a si bien saii^i la portée des choses. »

CUAPITRE DIX-NEUVIEME 575

toutes parts. Il fallut écarter de son passage la population furibonde... Il regagna, désolé, son diocèse, y chercha dans le pieux accomplissement de ses devoirs l'oubli de ses douleurs et peut-être de ses remords, reçut un coup fatal en 1803, en apprenant qu'on l'avait oublié dans la promotion des cardinaux, et mourut enGn en 1806, à quaranle-deux ans, d'un accès de fièvre et d'ambition, — après une entrevue fâcheuse avec l'Empereur. Envers le curé deSaint-Laud, comme envers la liberté, le despote Napoléon oubliait les serments du consul Bonaparte.

La Petite Eglise (de plus en plus petite, en effet) s'obstina dans son erreur tant que dura l'Empire. Tout ce que le Royalisme avait de plus pur s'y retrancha comme en un sanctuaire inviolable. « Chaque jour de fêle, dit •M. Crétincau, on voyait les dissidents, au milieu des neiges ou sous les feux d'un brûlant soleil, franchir les distances et accourir à la ferme isolée, au château à moitié détruit, où les saints offices devaient être célébrés par un prêtre venu encore de plus loin qu'eux. On réveillait ainsi le souvenir des premiers chrétiens se rendant aux catacombes. Là, ces hommes si pieux, et qui n'avaient jamais pu se persuader qu'ils tombaient, à force de vertu, dans un déplorable schisme, écoutaient avec recueillement la parole de leurs pasteurs, qui, de bonne foi sans doute, les encourageaient dans la voie de l'erreur. Au milieu de ces cénacles clandestins, que d'ardentes prières, que de vœux sincères, montèrent vers le ciel ! Comme on attendait la persécution avec calme ! Comme on se résignait au martyre ! C*était toujours la Vendée de 1795, mais la Vendée ne combattant plus qu'avec la prière et se faisant gloire de supporter avec vaillance ce que naguère elle aurait repoussé par les armes. La force de la Petite Eglise s'augmentait du mystère dont elle avait besoin de s'entourer. Elle comptait dans ses rangs des apôtres et des martyrs, de saintes femmes et des confesseurs. Le riche et le pauvre, le laboureur et le gentilhomme, tous, confondus dans une pensée commune, protestaient avec courage, mais sans jactance, contre la séparation que les nécessités du temps avaient provoquée entre des frères. Ils croyaient être dans le vrai, et jamais il n'était venu à aucun d'eux la pensée de s'être laissé tromper par un scrupule de probité religieuse. Ceux que de trop longues distances empêchaient de se réunir au lieu de la convocation, se rassemblaient sur un autre point; puis un vieillard, le plus digne entre tous, lisait à haute voix l'office du jour, rappelait en quelques mots, bien touchants par leur simplicité, les devoirs qui leur étaient imposés, et l'on se séparait après avoir fixé pour le dimanche suivant un nouveau centre de réunion. »

Les persécutions arrivèrent et ne firent qu'aggraver une plaie dont le temps seul devait amener la guérison. ^ On exila, puis, on rappela mademoiselle de La Rochejaquelein, tante de M. Henri.

Enfin le nouveau concordat de |a Restauration (1817), la démission de

?i74 BRETAONB ET VKNDEK.

M.tluCoucy et la morl de M. de Themines, désorganisèrent la Petite Eglise vendéenne ; — et celle dernière insurrection céda, comme la première, aux mesures de conciliation, de douceur et de liberté.

[| ne reste plus aujourd'hui, de la Petite Eglise, que quelques octogénaires qui ont oublié la marclie du temps. — comme ces émigrés qui revenaient d'Amérique en 1814 avec la cadogan et l'habit gorge^epigeon.

Page 1