IX. Le dix août tu sanctifieras, Pour l'aimer éternellement
X. Le bien des fuyards verseras Sur le sans-culotté indigent.
Nous avons déjà dit quel élan Pochole, installé et formé par Carrier, avait donné aux clubs de Rennes, — où les jeunes gens réclamèrent l'honneur d'aider le bourreau dans ses fonctions. Au nom de ce représentant, la commission Brutus Magnier, nantie de bonnets rouges, de sautoirs et de médailles, se mit à juger et à tuer de ville en ville, à raison de douze livres par jour. Les rapports de ces monstres font dresser les cheveux sur la tête. . . Le sang y déborde et y bouillonne à chaque ligne, — celui des femmes et des enfants, comme celui des hommes et des vieillards.
Il se rencontra pourtant à Rennes un homme qui osa résister à Pochole, — comme à Nantes Boulay-Paty résistait à Carrier. Cet homme antique était un simple tailleur, que son mérite et son dévouement avaient élevé à la dignité de maire. L'humble nom de Leperdit n'est pas moins digne de l'immortalité que celui de notre jurisconsulte breton. M. Emile Souvestre la lui a déjà décernée, et nous ne ferons que le suivre dans cette mission d'honneur. Leperdit était né à Pontivy, dans le Morbihan, où il n'avait reçu que l'éducation grossière des enfants de sa condition. Le curé, frappé de ses dispositions, proposa de lui obtenir une bourse au séminaire du diocèse. « Non, dit Leperdit, je ne veux pas devenir prêtre, de peur de moins aimer ma pauvre mère... » Il apprit donc l'état de son père, s'établit à Rennes vers l'âge de dix-huit ans, et s'y maria peu après. « Pendant plusieurs années, sa vie fut celle d'un ouvrier laborieux et obscur, gagnant chaque jour le repas du lendemain, faisant sa part plus petite quand un malheureux venait lui dire qu'il avait faim, travaillant six jours sans relâche, et trouvant sa joie à sortir le septième avec un enfanta chaque main. Ce fut dans cette existence austère que son âme se prépara silencieusement aux grandes choses. Lorsque la Révolution arriva, il la salua avec une joie calme, mais ferme, et comme une justice attendue. Armé l'un des premiers poué la défense des droits populaires, on voulut lui donner un grade. « Que les plus capables commandent, mon rôle à moi est d'obéir. » Mais les événements marchaient, et ceux qui avaient commencé la Révolution étaient dépassés. Rennes avait eu trois maires déjà : le premier s'était retiré à l'approche des mauvais jours; le second se cachait pour éviter l'échafaud ; le troisième avait péri près de Vitré, massacré par les Chouans, comme Joseph Sauveur. La guerre civile était aux portes, l'émeute au
dedans, la discite partout, et Carrier arrivait! Ce lut alors que Ton vint dire à Leperdit que ses concitoyens l'avaient choisi pour officier municipal.— (( Je n'ai pas le droit de refuser, puisqu'il y a du danger, répondit-il; je me crois incapable, mais j'essayerai. Si je recule au moment du péril, punissez-moi. » Puis, voulant donner l'exemple de tous les sacrifices, il transforma son atelier en caserne, et y logea trente soldats, vivant des faibles économies qu'il avait longuement amassées pendant dix années de privations. — « Que laisscrez-vous à vos enfants? lui demanda un ami inquiet de ce dévouement patriotique. — Mon exemple à imiter, » répondit le tailleur. Tel était l'homme en face duquel Carrier se trouva, lors de son arrivée à Rennes. Comme nous l'avons déjà dit, les fédéralistes étaient en grand nombre dans le département, et l'envoyé de la Convention avait pour mission spéciale de sévir contre ce parti à peine vaincu; son premier soin fut donc de demander au conseil une liste de proscription. Le conseil, effrayé, la dresse à la hâte et la présente à Leperdit. — c( Vous avez oublié un nom, dil-il. — Lequel? — Le mien, car la plupart de ceux que vous avez inscrits là sont mes frères d'opinion, et ont combattu comme moi pour la liberté. » Les membres du conseil se regardèrent avec embarras..
— « Cette liste est un bon pour le bourreau, reprit Leperdit, je ne la signerai pas. — Mais Carrier l'a demandée, et la lui refuser, c'est donner sa tète. — Je le sais ; aussi je me charge de ce refus. » Et déchirant la liste : « Adieu, ajouta-t-il en tendant la main à ceux qui l'entouraient; je vous recommavde mes enfants, » Il se rendit aussitôt chez Carrier. — « M'apportes-tu la liste? demanda celui-ci dès qu'il l'aperçut. — Non. — Pourquoi ? — Parce que je ne veux pas qu'on la fasse. » Le conventionnel se leva comme un lion blessé. — « Qui donc, de toi ou de moi, commande ici? s'écria-t-il. — Ni l'un ni l'autre : c'est la justice qui commande, et elle défend de frapper des frères, coupables seulement de s'être trompés. Fais toi-même cette liste, si tu veux ; nous ne sommes pas des dénonciateurs. — Ah ! tu prends le parti des anarchistes, des modérés, des calotins... Et si je t'envoyais pourrir en prison? — J'irais. — Si je te fai.sais guillotiner? — Tu es libre. » Carrier grinçait des dents et frappait du poing sur son bureau; celte résistance calme irritait sa colère, sans lui fournir les moyens de l'exprimer. — « Retourne à la mairie, dit-il enfin A Leperdit, je t'y consigne. — C'est inutile, répondit le tailleur, je n'ai point d'autre domicile depuis un mois. » Leperdit retourna à la mairie, mais Carrier ne parla plus de sa liste de proscription. Dans une autre occasion, le conventionnel lui reprochait d*avoir favorisé la fuite de plusieurs prêlres qui étaient hors la loi. — « Ils n'étaient pas hors l'humanité, » répondit le tailleur. Lassé de toutes ces résistances, Carrier se décida à partir et à se rendre à Nantes, où il espérait trouver plus de docilité. En quittant Leperdit, il lui dit avec un accent de menace : « Je reviendrai.
— Tu me trouveras, » répliqua le maire d'un ton simple. Carrier ne re-
GUAPITRE VINGTIEME. 589
parut plus à Rennes; mais il y laissa Pochole, — à qui Leperdit continua (le tenir tête ^
1 Le digne maire avait maintenu les religieuses à l'Hôtel-Dieu. Il apprend que deux d'entre elles sont arrêtées pour avoir reçu un anneau d'or d'une Vendéenne qu'elles avaient assistée jusqu'à l'échafaud. a 11 se rend à la tour Le Basl, où les nonnes étaient retenues. « Que faites-vous ici? dit-il brusquement ; qui vous a autorisées à quitter votre poste ? j> Les soeurs veulent s'expliquer. « Pas d'excuses, s'écrie Leperdit; les malades ont besoin de vos soins; votre prison, c'est l'hôpital; là, du moins, vous êtes utiles à la patrie. » Puis, se tournant vers le geôlier, il le somme de relâcher ces deux femmes, et les reconduit, en grondant, à l'Hôtel-Dieu, où il les consigne. Les juges comprirent la leçon, et ne réclamèrent point leurs captives, v
La disette ravageait Rétines comme toute la France. La voix publique accusa d'accaparement les membres de la Commune. Le peuple, qui mourait de faim, s'assembla, et, excité par un misérable nommé Toinel, qui avait deux fois été condamné à la corde pour vol de vases sacrés, il se rendit sur la place de la Commune, demandant le maire avec des^ris menaçants. Leperdit parait au balcon et veut parler; mais on ne lui en laisse pas le temps. « Du painl du paini s'écrie la foule exaspérée. — Je n'en ai point, répond le maire. — Ta vie, alors. — Je vais vous l'apporter. » Il quitte la fenétie pour descendre ; ses amis essayent de le retenir, c Mon, dit le tailleur, leur fureur va croisMint ; il faut que je l'apaise par mes paroles ou par mon sang. » L'oflicier qui commande dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville déclare alors qu'il défendra le maire au péril de ses jours, et ordonne à ses soldats de charger leurs armes. « Que fais-tu , citoyen? s'écrie Leperdit ; j'ai fait serment de mourir pour le peuple, et non de le faire mourir pour moi. Reste ici , je sortirai seul. On ne tue pas si vite que lu le crois un honnête homme. D'ailleurs, ne vois-tu pas que je suis armé? J'ai mon écharpe. » 11 descend alors et »e présente à la foule. A son aspect, on recule , et il y a un moment d'hésitation. Mais Toinel et quelques misérables apostés par Ii)i recommencent leurs cris. La fureur se rallume; le tumulte augmente, et les pierres commencent à voler. Leperdit, atteint au front, chancelle. A la vue de son sang qui coule, le peuple s'arrête épouvanté de ce qu'il vient de faire. Il y a un instant de silence, «c Mes amis, dit Leperdit en souriant avec douceur, je ne sais point faire des miracles comme Jésus, et je ne puis changer ces pierres en pains. Quant à mon sang, que vous voyez couler, plût an ciel qu'il fût possible de vous en nourrir, je vous le donnerais avec joie jusqu'à la dernière goutte, a A ces mots d'une sublime miséricorde, tous les yeux se baissent; il y a dans la foule comme un mouvement d'embarras. Leperdit en profile, et justifie la Commune en rappelant tout ce qu'elle a fait et tout ce qu'elle fait encore pour ramener l'abondance. Il parle longtemps avec calme, d'une voix douce, égale, et ne s'interrompaiit que pour essuyer le sang qui inondait son visage. La foule comprit qu'on l'avait trompée, et alors vint le regret, puis la honte. Le bruit s'apaisa , les rangs s'éclaircirent, et cette multitude, qui, un instant auparavant, grondait pareille à une mer orageuse, se fondit comme une nuée.
Quand ces mauvab jours furent passés, quand les honneurs revinrent à la place des périls, Leperdit eut vingt concurrents pour la mairie de Rennes. On s'aperçut alors qu'il n'était qu'un pauvre tailleur, tachant à peine Vorthoi/raphe. On lui trouva vile un successeur en état de dotiner dee bal». Bonaparte avait déjà con6$qué la liberté aux prétendus Républicains. Leperdit, qui était un Républicain véritable , retourna tranquillement à son établi. « Cependant il lit partie , un peu plus tard, de la députation que le Conseil municipal de Rennes envoya pour féliciter Napoléon lors de son passage à Nantes. Ses traits frappèrent l'Empereur — Votre nom, monsieur? demanda-t-il brusquement à l'ex-raaire de Rennes. — Leperdit, tailleur. Napoléon fit un geste de surprise, et demanda une explication qu'on luidouna. — Que pense le peuple de moi? dit-il en s'adressant de nouveau à Leperdit. — Le peuple vous admire. — Est-ce tout? — Oui. — ^Ainsi on me reproche quelque chose? — L'arbitraire , sire. L'Empereur, qui marchait, s'arrêta devant Leperdit et le regarda en face : — Vous teuea à me prouver, monsieur, que le proverbe a raison quand il parle de la franchise des Bretons?... Du reste, j'aime qu'on dise ce qu'on a dans le coeur... Venei. Et faisant un signe au tailleur, il l'attira dans une embrasure de fenêtre, où il l'entretint une heure entière. Leperdit soutint cette conversation sans embarras, repoussant les propositions de l'Empereur, et laissant voir ses opinions républicaines. Lorsqu'il se retira, Napoléon le suivit du regard : « Tète de fer, »murniura-t-il. Et il rentra brusquement. »
Leperdit joignait, en effet, l'enlétement breton à ses vertus républicaines. La Restauration ne put trouver grâce à ses yeux prévenus. Aux Cent Jours, il reprit sa vieille cocarde et marclia contre les Vendéens... Puis il refusa le serment à Louis XVIII, cl perdit un fils dans le complot de Bcrtoii. On
Les débuis de Jean-Bon Saint-André, à Brest, furent Tépuration de la flotte, — c'est-à-dire, rincarcéralion de tous les officiers honorables, — et la condamnation des vingt-six administrateurs du Finistère, dont nous avons raconté l'arrestation. Détenus depuis lors à Landerneau, ces courageux et vrais Républicains refusèrent de s'évader, croyant encore à la justice en France. Ils déclarèrent seulement, à la prière de leurs familles, qu'ils s'étaient trompés en défendant les Girondins... Tout cela fut inutile... Le 1" prairial an II, ils comparurent à Brest, devant leurs juges,. — et se virent d'abord imposer silence, à eux et à leurs avocats. Il y avait là deux laboureurs, Postic et Derrien, défendus par leurs habits de bure et par leur simplicité... mais la Terreur frappait à la fois toutes les classes, et Ance, le bourreau muscadin, arrivé de Rochcfort, avait déjà dit : — « Les administrateurs sont à moi ! » Le soir même, en effet, le jugement fut rendu et exécuté coup sur coup... Kergariou, Bréchet, Aimez, Morvan (qui avait disputé le prix de poésie à La Harpe ), Guillier, Bcrgevin , Dubois, Doucin, Derrien, Postic, Guny, Le Predour, Kersaux, Kxpilly, Le Roux. Herpeu, Mcrienne, Malmanche, Banéat, Le Pennée, Le Thoux, Deniel, Moulin, Le Gac, Piclet, Le Denniat, révolutionnaires de bonne foi naïve et d'obscur dévouement, qui avaient su préserver le Finistère de la Chouannerie et du sans-culoltisme, — perdirent, avec la dernière goutte de leur sang, la dernière illusion de leur croyance républicaine ^
lui cacht ce malheur jusqu'à son dernier jour; mais il l'avait deviné, et s'écria en mourant : «Je le savais! Dieu pardonne à ceux qui l'ont tué ! » Il avait été blessé eu portant secours dans un incendie. Cette blessure le traîna, lentement au tombeau. La cité de Rennes n'eut pas honte de refuser six pieds de terre à son ancien magistrat. 11 fallut une souscription pour lui élever le simple monument sur lequel on lit aigourd'hui : Lepkbdit, anciek maibb dbRkkubs, et dotkh des taillcubs.
1 Leur défenseur Le Hire t laissé le récit de leurs derniers moments : « L'heure des ombres s'approchait avec l'heure dernière des martyrs; toutes les poitrines étaient haletantes, et quand on entendit prononcer sur l'honneur et la conscience l'éj^^orgement des vingt-six adminislnteurs, l'effroi fut à son comble... Courageux Bergevin, intrépide Merienne, énergique Guillier. brave Moulin, je n'oublierai jamais vos dernières paroles : Seélérats^ notre tang rttombera $ur vos têtu !... Mon sang à moi était figé dans mes veines, continue l'honorable défenseur, et je ne sais comment je retrouvai ma demeure. Je m'enfermai pour rendre compte de cet événement k une femme de grand cœur qui s'intéressait au sort de l'innocence ; je ne pouvais m'exprimer qu'en mots entrecoupés, et ses larmes me laissaient sans force, quand un bruit sourd nous fit accourir à la fenêtre... Ciel ! c'étaient les vingt-six administrateure pressés dans deux charrettes, en corps de chemise, la tète nue, les cheveux coupés et les mains derrière le dos... Je ne pus croire k lant de rage eti tant de célérité. L'impression de la douleur me laissa sans force. »
Malheureux ! plusieura d'entre eux chantaient la Ifarmiicuae, et criaient : Vive la République ! « Et quand presque tous songeaient sans doute à leur famille, à leura nombreux enfants, comme Guny et Piclet, au milieu d'eux était Ëxpilly, longtemps décoré du sacerdoce, et que les bourreaux avaient été prendre sur son siège épiscopal. Une autre fois encore il avait vu Brest, c'était au commencement de 1791 y et, faisant alora sa première entrée dans son diocèse, il avait été reçu, dans ces mêmes rues et sur ces mêmes places, avec des fleurs et avec des arcade triomphe ; comme i l'aurore d'une paix annoncée au nom du ciel , il avait entendu des hymnes d'allégresse. Aujourd'hui c'est sur un tombereau qu'il est garrotté, et à sa suite il y a un bourreau, du peuple en baillons, des femmes et des enfants qui exhalent de longs cris de vengeance. Mais les victimes sont promenées par les carrefours de la ville, et au lieu d'arriver à la place du Triomphe du Peuple, comme l'appelle Ragmey, par la rue Saint- Yves qui y conduit directement, on les dirige par la rue du GhAteau , le long de laquelle s'alignent les troupes révolutionnaires qui se sont emparées de Brest. Et, insultant à leur misère, les