‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 189 sur 223 · CHAPITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIEME

Ceci nous conduit à dire comment la Chouannerie emprunta au déparlement de la Mayenne ce nom sous lequel elle est devenue si fameuse ot demeurée si peu connue.

Le département de la Mayenne, que M. Duchemin-Descepeaux va nous aidera connaître, se composedubas Maine et d'une portion de TAnjou.Du nord au sud. il a vingt lieues de long, et de l'est à l'ouest, douze lieues de large. On y comptait, en 1793, environ trois cent mille habitants. Laval on est le chef-lieu ; Mayenne, Chàteau-Gontier et Ernée, les trois villes principales. Les autres ne sont que de gros bourgs, dont quelques-uns Irès-peuplés et très-commerçants. La Mayenne est navigable depuis Laval jusqu'à la Loire, au moyen de ses écluses, et bordée de rochers et de forêts qui rendent ses rives très-pittoresques.

A la Révolution, presque tous les bas Manceaux étaient laboureurs, bâcherons et sabotiers. Les fermiers partageaient avec les propriétaires, à moitié fruits : ce qui donne la mesure de la confiance de ceux-ci et de la probité de ceux-là \

Le curé de chaque paroisse du Maine en était, comme dans la Bretagne et dans la Vendée, l'oracle, le magistrat, l'arbitre et le gouverneur. Jugez de l'épouvante et de l'indignation générales, — lorsqu'on vit ce curé proscrit et persécuté ! Sans cela, toute la Révolution se faisait peut-être accepter du paysan. Avec cela, elle se mit hors la loi divine et humaine, et changea l'homme le plus doux en soldat fanatique.

Le bas Maine, d'ailleurs, est aussi pays de bocage, et se prétait merveilleusement à l'insurrection. Toutes les clôtures y sont faites d'émousses (arbres été tés), qui s'étendent et s'enchevêtrent horizontalement, à perte de vue. Souvent les Chouans ont caché dans ces émousses leurs provisions et leurs armes. On y découvre encore parfois des squelettes avec des fusils et des chapelets. Le pays est sans montagnes, mais hérissé de collines et haché de ravins sillonnés de mille cours d'eau. On y retrouve à chaque pas les grands gencis. les carrefours, les chemins creux et les fondrières du Bocage vendéen.

1 Les fermiers in.«nceaux ne s'niliaient jamais aux ouvriers ou aux marchands des villes et des bourgs. Ils auraient cru déroger en quittant leur état, qui, exercé de père en (ils, constituait une sorte de noblesse. Les Fermes s'appelaient et s'appellent encore métairies ou closeries, suivant leur importance. Chacune reçoit un nom particulier, qui devient celui de ses habitants. Les closeries ont tout au plus le tiers de l'étendue des métiiries. Un closeau est un simple champ, voisin de l'habitation, une espèce de jardin cultivé à la bêche. Le métayer et le closier s'aident entre eux. Le premier liiboure les terres du second, qui s'acquitte en journées de travail. L'un et l'autre vivent exclusivement sur leur ferme, où ils trouvent le pain, le cidre, le lait, le beurre, les œufs, la laine et le lin, — s.in8 compter les poules et le cochon pour le dimanche, et le veau gras pour les jours de noce. Le bas Manceau, d'ailleurs, n'aime que ce qu'il connaît et ce qui l'avoisine. Tout étranger et toute nouveauté lui sont suspects. C'est presque un $auvagc au milieu de la civilisation. A plus forle raison en 17951 — Il est cependant charitable et hospitalier, — mais par religion, par intérêt ou par peur. — « Dieu l'ail payer (rois l'ois Taumônc qu'on refuse 1 » lui dit son proverbe. Et il sait que le mendiant évincé, — tout en continuant ses patenMres. — peut mettre le feu à la grange !

De tout temps, les Manceaux {Aulerci Cenomani) furent célèbres par leur opiiiiàtrclé. Eux seuls, entre les Gaulois, n'abandonnèrent point Rome, après les victoires d'Annibal. Il fallut à César dix ans de combats acharnés pour les soumeltre. On sait encore leur héroïque résistance aux Anglais, depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à Henri V, et même aux Normands (le France, tant qu'ils restèrent alliés de TAngleterre. De là, sans doute, le proverbe : Un Monceau vaut un Not-mand et demi K

Les premiers Manceaux que nous avons vus enrôlés par La Rouerie étaient des contrebandiers ou fatix-sauniers. Cela n'était point un crime ni une honte, mais un état public et patent, -- l'étal de tous les paysans de la frontière. Comment ces braves gens eussent-ils compris qu'il fallait. — en vertu d'une limite et d'un impôt, — payer treize sous la même livre de sel, qu'à vingt pas d'eux les Bretons payaient un sou, grâce à leur franchise? Tout le bas Maine se fournissait donc de sel fraudé par les intrépides gars qui faisaient ce commerce à la barbe des soldats de la gabelle. Ils y gagnèrent, au milieu de périls continuels, une force, une audace et une adresse qu'on ne saurait imaginer, et cet esprit de solidarité fraternelle qu'ils retrouvèrent contre les patauds aussi bien que contre les gabeloux.

Les contrebandiers manceaux savaient parfaitement que la ferme de la gabelle devait lever l'impôt à ses risques et périls; ils repoussaient bien loin l'idée que de tromper les gabeleurs, c'était faire tort au Roi, et ils avaient l'intime persuasion que la volonté du Prince n'entrait pour rien dans les persécutions dont ils se voyaient l'objet. Souvent on les entendait s'écrier : Ah! si le Roi le savait ! Une fois, le désespoir d'une mère osa dire : Le Roile saura! Cette mère avait un KIs qui, jeune encore, mais déjà fort et hardi, avait été surpris faisant la fraude. Jamais il n'avait voulu se rendre; loin de là, il s'était vivement défendu, et n'avait succombé qu'après avoir blessé plusieurs gabeleurs. Sa perte paraissait certaine; mais sa mère, qui était veuve et avait cinq autres enfants, quitte tout, lais-

1 11 est à remarquer que pas une fenri nie-soldat ne surgit parmi les Chouans du bas Maine. C'est t|ue là, plus que partout ailleurs, la femme est subordonnée à l'homme. Elle ne donne jamais d'ordre, pas même à ses fils, pas même à ses valets, s'ils sont sortis de l'enfance. Elle mange habiluellement à l'écart, accroupie ou debout, dans l'ombre, et s'interrompant a toute minute pour servir les maîtres .

« Jusque dans les soins que le jeune homme rend à sa 6ancée, on voit un protecteur plutôt qu'un amant soumis ; et dans les fêtes^ les autres jeunes gens ne dansent avec sa prétendue qu'après lui en avoir demandé la permission. Le matin de sa noce, quand, accompagné de son père, il va, au lever du soleil, chercher la mariée, il la trouve toujours dans ses habits de travail, occupée des soins de tous les jours : — « Est-ce que vous ne nous attendiez pas? lui dit-il. — Pouvais-je donc savoir si vous n'aviez pas changé d'avis ? » répond humblement la jeune fdle. Et alors seulement elle va faire sa toilette et suit son prétendu, la noce se célèbre toujours à l'endroit où l'homme établit son

ménage. »

Les femmes des Ghouaus ne les servireut pas moins activement comme espions incorruptibles, comme courriers infatigables, ou comme gardiennes héroïques.

La plupart des réfleiions qui précèdent peuvent s'appliquer aux campagnes du haut Maine et i^c la basse Normandie, qui fournirent, comme le bas Maine, dos soldats à la Chouannerie.

Page 1