CHAPITRE VINGTIÈME
sant sa ramille aux soins de la Providence, part seule , à pied » fait soixante-dix lieues en cinq jours, et arrive à Versailles. La, quelqu'un, touché de son désespoir, ramène sur le passage du Roi, et l'instruit de ce qu'elle doit faire pour remettre le placet qu'on lui avait rédigé. Le Roi parait, la mère le voit, oublie toute sa leçon, s'élance, pousse un cri, et vient tomber à ses pieds. — « Grèce, sire, grâce pour mon enfant ! Il est faux-saunier, mais c'est pour donner du pain à sa mère ; j'ai six enfants; les gabeloux nous ont ruinés, à présent ils veulent la mort de mon (ils. Grâce, grâce pour mon enfant !... » Quel cœur n'eût été ému de ces cris d'une mère? Et c'était à Louis XVI que cette mère parlait ! La grâce pleine et entière fut accordée, et la paysanne l'apporta vite à son enfant.
Or cet enfant était Jean Cottereau, dit Jean Chouan^ qui donna son nom à la Chouannerie ^..
Connu de bonne heure pour sa haute taille, sa force, sou esprit et son courage, Jean Chouan devint Toracle et le coq du village de Saint-Oucn. Il était toujours le premier et le dernier au choc des gabeloux. Généreux et modeste avec ses compagnons, il se dévouait sans cesse pour eux, et leur laissait partager la gloire et le profit de ses exploits. Il parlait rarement et brièvement, — comme tous les Manceaux. S'il était battu ou blessé : — « Je suis mal chanceux, disait-il ; le bon Dieu ne veut pas que je sois sau-
' Ecoulons encore ici H.Duchemin-Descepeauz : «Le père et le grand-père de Jean <Iliouan étaient des bûcherons-sabotiers, qui, presque toiyours, vivaient au milieu des bois, habitant des cabanes faites de branches d'arbres et couvertes de copeaux, selon l'usage des gens de cet état, dont nos foréls voient le ménage ambulant s'établir partout où ils ont à travailler. Ordinairement, plusieurs familles de bûcherons se trouvent ainsi réunies et forment des espèces de hameaux. Ces gens ont leurs mœurs, leurs coutumes particulières, sont tous habiles chasseurs, et, dans ce temps-là, étaient aussi tous de hardis contrebandiers. Le nom de la famille de Jean Chouiin était Colttreau ; le surnom de Chouan avait été donné à son grand-père, parce qu'il était naturellement triste et (aciturnc, el que, dans toutes les réunions , il se tenait toujours dans un coin à l'écart. De là, il fut appelé le Chouan, ou le chat-huant, et la famille Gotlercau a conservé dès lors ce surnom. — qui pssa aux soldats de Jean Chowin, puis à lous les insurgés du Maine, de la Normandie et de la Bretagne. Les Républicains le leur donnèrent comme un titre honteux, et ils l'adoptèrent comme un titre d'honneur. Quant à ce qu'on a raconté, ajoute M. ^Descepeaux, que les premiers insurgés contrefaisaient le cri du chat-huant pour se reconnaître et s'appeler, c'est un conte invente par criix qui, ne sachant pas la vraie explication, ont voulu néanmoins avoir quelque chose à dire pour satisfaire la curiosité. Cependant il est vrai que, plus tard, quelques Chouans ont eu cette idée, suggérée par leur nom. »
Le père Goltereau était une des fortes têtes de son endroit. Il mourut jeune, et sa veuve vint habiter, avec ses quatre fils et ses deux filles, la petite closerie des Poiriers, près Saint-Oocn-des- Toits, district de Lossay. Cette femme appartenait à une famille du pays très-estimée. C'était par amour et malgré ses parents qu'elle avait épousé Cottereau, dont la bonne mine et l'activité faisaient toute la fortune. Elle avait consenti à se laisser enlever pour déterminer son mariage, et ensuite, pendant longtemps, elle suivit son mari dans sa vie errante. Ce fut ainsi que Jean Chouan vint au monde dans la forêt de Concise et qu'il fut baptisé dans la paroisse de Saint-Berthevîn. La petite propriété que cultivait la veuve Cottereau avec ses enfants, dont plusieurs étaient encore en bas âge, ne pouvait fournir au quart de leur subsistance. La vente du fauœ-ael leur offrait des ressources ; nos jeunes Chouans se plurent à en braver les dangers. Leur aine Pierre, garçon timide, bègue et borné, se lit sabotier comme son père, et ne prit le fusil que plus tard, à son corps défendant. François et Ilené marchèrent sur les traces hardies de Jean.
î>!)6 BRETAGNB ET VENDÉE.
nier. » Avant le combat, son mot invariable élait : — « En avant! il n*y a pas de danger! » Et comme il y en avait presque toujours, ses camarades le surnommèrent le gas fnentotix(\e gars menteur )» titre qu'il accueillait d'un fin sourire, et qui flatta jusqu'à la fin son courage. Il fut arrêté dix fois comme contrebandier, et s'évada toujours. — « Comment? — Il n'y avait pas de danger! » répondait-il. et c'était tout ce qu'on pouvait savoir. Une fois, il tua un gabeleur d'un coup de ferte \ et n'échappa à l'accusation de meurtre qu'en se faisant soldat. Au bout d'un an, son colonel lui annonce une lettre qui le concerne. Il se croit dénoncé, déserte et regagne la closerie natale. C'était une lettre de sa mère ! Mais le mal était fait. Le voilà réfractaire, fugitif, et de nouveau prisonnier. Cette fois, on le garda deux ans, et la fougue de son caractère s'amortit à la chaîne. Revenu libre au pays, il n'était plus reconnaissable qu'à sa valeur et à sa sagesse, — lorsque la Révolution le rejeta dans les aventures sanglantes.
Dès l'année 1792, au premier attentat religieux de l'Assemblée nationale, Jean Chouan prit les armes avec les gars de son village : — c< Mes amis, leur dit-il, montrons aux Bretons que les Mainianx ( les Manceaux) tfont capables de se défendre des patauds et des intrus. Déjà nos têtes blanches (nos femmes) ont chassé les intrus de Saint-Ouen. C'est aux hommes à s'employer pour ramener les bons prêtres. » La levée en masse vint bientôt grossir sa troupe, et tous les proscrits de la Mayenne et de la Sarihc s'insurgèrent en même temps que ceux de la Bretagne et de la Vendée*.
La vie de ces hommes hors la loi ne fut plus qu'un combat perpétuel... Tous ceux qui étaient persécutés comme eux, et surtout les prêtres réfractaires, cherchèrent un refuge dans leurs rangs. Leur premier quartier général fut le bois de Misdôn (près Laval, paroisse d'Olivet), que tous les historiens ont confondu avec la forêt bretonne du Perlre ou les bois de la Gravelle. Traqués par les milices et les garnisons, ne pouvant plus se cacher dans les fermes amies, ils acceptèrent toutes les vicissitudes, comme ils prirent tous les usages de la vie de brigands.
Le taillis de Misdon est formé de hêtres, de chênes et de bouleaux. Le
' Bâton d'appui pour sauter les haies et les fusses. Les faux-sauniers en avaient fait une arme redoutable, arec laquelle ils battaient plusieurs gendarmes munis de leurs sabres.
' Les Chouans de la Mayenne ressemblaient surtout aux Bretons, leurs voisins. La plupart éuient coiffés d'un bonnet de laine brune ou rouge, recouvert quelquefois d'un chapeau à grands bords ; de longs cheveux plats tombaient en désordre sur leurs épaules ; leurs culottes courtes, et non fermées au genou, laissaient le Jarret libre; des jarretières de couleur tranchante attachaient leurs guêtres de cuir au haut de la jambe ; et dans le mauvais temps, une casaque de peau de chèvre, garnie de ses longs poils, les garantissait du froid et de la pluie. Ils n'avaient d'autre arme qu'un fusil, et plusieurs même n'eurent d'abor.l que leur ferte ou bâton. Pas d'autre discipline, d'ailleurs, ni d'autre tactique, que de suivre le plus déterminé, de marcher par petites bandes, de procéder par embuscades et par escarmouches, et de rentrer dans les bois, après la victoire comme après la défaite. Outre leur audace, la grande puissance des bas Munceaux était leur agilité. Ni haies, ni fossés, ni barrières, ne pouvaient les arrêter un instant. Aussi, quand ils se réunirent aux Vendéens et aux Bn;tons, ou Us nonmia la troupe volante. (Duchcmin-Descepeaux : Lettres eur la Chouannerie.)
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sol, presque partout plat et marécageux, est couvert d'une mousse longue et épaisse ; dans Tintérieur du bois se trouve un étang, qui a environ un arpent d'étendue : ses bords peu fréquentés sont le séjour de beaucoup d'oiseaux aquatiques ^
Dans le plus fourré de ce bois, chaque Chouan se creusa une demeure ou plutôt un terrier, qu'il recouvrit de feuilles et de broussailles. L'œil n'en pouvait deviner l'entrée, et puis, d'ailleurs, la crainte arrêtait les recherches, devenues souvent fatales à ceux qui voulurent s'aventurer à en faire! Six mois se passèrent ainsi (les six mois de l'hiver de 95), pendant lesquels les Chouans ne purent guère sortir que la nuit de ces espèces de repaires. Les paysans des environs les nourrissaient, et les femmes surtout vinrent à leur aide. Personne ne songea à les trahir.
Pendant ce temps-là, la Bretagne avait vu se lever contre la Terreur tous les anciens complices de La Rouerie, avec leurs farouches paysans : Bernard de Villeneuve, dans la forêt de Lorge; — Aimé Du Boisguy, dans la forêt de Fougères; — Charles de Boishardy, entre Lamballe et Moncontour ; — Prancheville,'La Bourdonnaye, de Sih, Guillemot, Lantivy, Cadoudal, Lemercier, dans le Morbihan, etc. Ces deux derniers avaient essayé d'entraîner les Bretons en Vendée ; mais quelques bandes seulement les avaient suivis au delà de la Loire.
La Chouannerie demeura donc isolée et sans organisation, jusqu'à l'expédition des Vendéens dans le bas Maine. C'est là la première période de son histoire, — et, il faut le dire, c'est la plus honorable et la plus pure. La seconde période s'ouvre, le 25 octobre 1793, au fond du bois de Misdon.
Jean Chouan venait de réciter la prière du soir, et chapeletait encore (récitait le chapelet) avec ses gars... lorsqu'un bruit sourd et lointain se fait entendre. « C'est le tonnerre, » dit un des Chouans... Mais déjà Cottereau s'est jeté à plat ventre. Il applique son oreille contre terre, à la façon des Mohicaiis, se relève et s'écrie avec transport : a Ce n'est pas le tonnerre, mais le canon de la Vendée ! L'armée royale vient à nous ! Courons au-devant d'elle! En route pour Laval, mes gars! // n'y a pas de
^ 11 n'y a qu'un petit nombre de sentiers étroits et tortueux, dans lesquels s'égarent les guides eux-mêmes. Partout croissent, en grande quantité, des houx et des fougères, qui rendent le bois difficile à parcourir et tellement fourré, qu'on ne saurait voir un homme au travers, k dix pas de distance. Les seules clairières qu'on y trouve ont été formées par les fourneaux à charbon, qui brûlent les racines des artires i l'endroit où on les établit, lorsqu'on exploite les coupes. Ces places, de forme ronde, n'ont guère que quatre ou cinq toises de diamètre. Ce fut une de ces clairières, située dans le plus épais du bois, que les Chouans choisirent pour leur lieu de rendez- vous. Us y venaient rarement eux-mêmes, mais ils chargeaient quelqu'un d'observer le local. Ceux qui avaient quelque avis à leur donner s'y rendaient, et ne tardaient pas i être vus par les Chouans, qui alors venaient les rejoindre, s'ils le jugeaient à propos. Gtft endroit reçut le nom de Place HoyaU. A l'une des extrémités du bois était une autre clairière, où les Chouans établissaient d'onlinaire leur bivouac : celle-là s'appelait la Grand'vitle. (Duchemin-Desccpeauz.)
danger! — En route! répondent tous les Chouans d*une seule voix. Vive le roi ! Vive la Vendée !... » Et saisissant leurs armes, ils allaient s'élancer, lorsque Jean Cottcreau les retient d'un signe. « Achevons d'abord notre chapelet, mes gars, pour remercier le bon Dieu de cette chance et le prier de nous la continuer ! » Us retombent tous à genoux, recommencent les Ave Maria, et se mettent enfin en marche. Quelques jours après, cinq mille paysans, recrutés de village en village, rejoignaient avec eux La Rochejaquelein. Les Bretons de Boisguy et de Cadoudal arrivaient eu niasse de leur côté... On voulut donner des nobles pour chefs à cette Petite Vendée. c( Nenni ! s'écrièrent les bas Manceaux ; nous obéissons d*amitié à Jean Chouan... C'est lui qui nous conduira, ou bonsoir. » Il fallut en passer par là... Jean Chouan suivit la Vendée jusqu'au désastre du Mans. Là, il perdit sa mère, et regagna le bois de Misdon... Il trouva la closerie pillée, et ses frères jurèrent avec lui mort aux Républicains ! Tous ses compagnons et tous les Chouans de Bretagne, — qui avaient eu le même sort, — tirent le même serment. Et la Chouannerie proprement dite, s'organisant des lors et correspondant d'un pays à l'autre, entra dans sa troisième et terrible période, celle de la vengeance et de la guerre sans merci.
Nous avons dit plus haut les excès républicains qui l'expliquent, s'ils ne la justifient pas. Nous allons exposer les représailles des Chouans avec la même franchise que les provocations des patriotes. Terreur pour Terreur, il faut toujours accorder que ceux qui commencèrent furent les plus coupables; que la Révolution pouvait s'établir autrement que par l'incendie et le massacre, — tandis que la Chouannerie, ainsi attaquée, ne pouvait se défendre utilement qu'en rendant la pareille. Ce sont là, d'ailleurs, les jeux de la guerre civile, et nous devons prendre ses héros tels qu'ils sont.
Les premiers chefs des Chouans furent tous ou presque tous des paysans. Chaque paroisse choisissait le plus brave pour capitaine. Plus tard, il y eut des chefs de canton et des chefs de division ; mais ils furent rarement et diflicilement obéis. Il y avait une telle indépendance parmi ces hommes soulevés contre la tyrannie, qu'au milieu même du combat, leurs officiers se bornaient à leur dire : a Ne me quittez pas, mes gars ! A moi, les braves ! Suivez-moi ! Fonçons ! » L'exemple était le seul commandement qu'ils reconnussent... Aussi, tous leurs chefs à peu près sont morts sur le champ de bataille ^
^ Pour sauver leurs familles ci rester inconnus aux Bleus, les Chouans adoptèrent des noms de guerre : Cœur^de-hoiy Mouêtachs, Bénédicité, Le Tort, Court-anœ-Bleue, Brin-d' Amour, CAonfe-m- Hiver, Prappe-à-Mort, Sabre-Tout, Sam-Quartier, Le Vengeur, Pleur-d* Epine, Vif- Argent. Branche-d'or, Petit-Profit, etc
Leurs signes d'appel, de ralliement et de correspondance étaient des cris aigus, des sifflemenls cadencés, des sons de cornes de pasteurs, des branches coupées le long des routes, etc. Ils n'avaient d'autre costume que leur habit de paysan, la veste brune ou grise, les larges braies, les longs cheveux, le chapeau à grands l>oi*ds, les gros sabots ou les souliers ferrés. Quelques Chouans enrégimentés, — notamment ceux de M. Du Uoisguy à Fougères, — portaient seuls des parements de cou-