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CHAPITRE VINGTIEME

En même temps que les Chouans multipliaient leurs relations entre eux, ils coupaient, par mille moyens plus ou moins sanglants, toutes celles de leurs ennemis. Plus de voyages, plus de convois, plus de commerce, plus de courriers possibles dans le pays qu'ils occupaient. Ils tinrent de cette façon presque tout l'Ouest séparé de la France, pendant des années entières * .

On a reproché aux Chouans d'agir en voleurs de grande route, d'arrêter et de piller les diligences. Au point de vue moral, c'est un de leurs moindres méfaits ; au point de vue de la guerre, c'était la plus naturelle des représailles. Dépouillés par les révolutionnaires, ils les dépouillaient à leur tour. Or les diligences, — véhicules de leurs ennemis, — représcn-

leurs dilTércntes, pour distinguer les compagnies. Leur chapeju, à très-grands bords, élait orné de rubdns blancs sur lesquels se lisaient des sentences pieuses ou des devises royalistes. Quelques-uns relevaient ce chapeau à la Henri IV, pour y mettre la cocarde et le plumet blancs. Le plus grand nombre portait le casur de Jésui sur le bras ou sur la poitrine ; c'était le signe dislinctif d'une sorte de confrérie qui s'astreignait à faire, chaque jour, une prière convenue. L'arme du soldat était le fusil, presque toujours s.ins baïonnette; une ceinture à mettre les cartouches formait tout son équipement militiire. Les chefs se coifTaienl du chapeau à trois cornes avec un grand plumet blanc; ils avaient les épaulettes de leur grade sur une veste semblable à celle des soldats, et presque tous avaient un gilet rouge, qu'on regardait comme une marque de distinction. En dehors de ces uniformes exceptionnels, les soldats Chouans étaient impossibles à reconnaître... « Nous faisons contre ces hommes, disaient les Bleus, une guerre fantastique; ce sont les arbres qui nous tirent des coups de fusil au passage. Avons-nous le dessus, nous ne trouvons que des paysans qui kbourent, des femmes qui filent, des enfants qui nous ôtent leurs bonnets ; mais sommes-nous forcés de céder, chaque fossé produit un combattant, chaque touffe de gcnôts se change en ennemi. Il n'est point d'enfant, de femme ou de vieillard qui n'ait pour nous une balle, une pierre ou un signe mortel. Tout ce qui peut frapper donne son coup. Celte race de l'Ouest est infatigable et patiente dans sa baine. Elle a faim de Bleus. »

Voici, en passant, un exemple de cette haine, que nous a cité un témoin oculaire. Un Chouan breton rentre chez lui, et prend sa fille h l'écart : c Tu n'ae pas vu de Blçus? — Non, mon père. — Tu ments ! Tu es allée au marché vendre une poule. Un Bleu t'en a offert dix sous, et tu la lui as vendue ! Tu as reçu son argent ! Tu as touché sa main ! Viens ça!... » Et le père, entraînant sa Fdlc dans son jardin, lu fusille et rejoint ses compagnons. Ils l'auraient fusillé lui-même, s'il n'eût exécuté ainsi leur jugement.

1 Et malheur aux patriotes qui osaient servir d'espions, d'aides ou même d'hâtes aux soldats républicains ! A la première nuit, une bande armée venait en faire justice. On trouvait les porteurs des ordres du la Convention crucifiés aux arbres de la route , avec leurs dépêches sur la poitrine. Si le Comité de salut public annonçait la formation de compagnies destinées à abattre les ajoncs et les arbres le long des chemins, les Chouans écrivaient à la main au-dessous de la proclamation :

«( Nous promettons à quiconque abattra une baie ou un arbre pour les Bleus, d'aller le fusiller

dans les vingt-quatre heures jusque chez lui.

« Fait au camp des honnêtes gens.

« Signé Lajoib, Tuaxchejioxtaghe, dit Dems. »

Et le Comité ne trouvait pas un homme pour ses compagnies.

Les Chouans, au contraire, avaient un moyen sûr de recruter des soldats. Ils tuaient les bœufs, enlevaient les charrettes et brûlaient les maisons de ceux qui refusaient de marcher. Ils exigeaient un impôt des meuniers et des laboureurs, è dix lieues à la ronde. Ils défendaient parfois aux premiers, sous peine de mort, de travailler pour les villes, qu'ils afTamatent ainsi jusqu'au départ des garnisons. Leur trésor se composait des loyers qu'ils percevaient, au nom des propriétaires émigrés, sur les fermes vendues par la Bépublique. Et malheur au colon qui s'avisait de refuser ces loyers, sous prétexte qu'il avait déjà payé son nouveau mnllrc!

laieni pour eux l'argent, les employés et les amis de la Révolution, presque seuls en voyage d'une ville ou d*un camp à l'autre. Sans doute, beaucoup d'inoflensifs voyageurs furent victimes de ces attaques ; mais il ne faut pas attribuer aux seuls Chouans les crimes que tous les bandits de l'Ouest exécutèrent sous leur nom, — en particulier les faux Chouans, dont nous parlerons bientôt *.

On doit moins considérer les Chouans comme une armée que comme une société secrète, formée et soutenue par un fanatisme héroïque. Ils en avaient les habitudes et les allures en toute chose. Ils agissaient le plus souvent dans l'ombre de la nuit. ( Encore un contraste avec les Vendéens, qui ne savaient se battre que le jour.) Ils avaient leurs tribunaux volants, leurs francs-juges et leurs exécutions silencieuses. Ils se dévouaient tour à tour à la punition des traîtres, des espions et des suspects.

Nous avons parlé de tribunaux, et le mot n'a rien d'exagéré. Les Chouans empruntaient à la Terreur toutes ses armes, — jusqu'à l'apparence et à la forme de sa justice. Au lieu de tuer purement et simplement leurs prisonniers, ils s'assemblaient pour les entendre, les juger et les condamner, soit au sabre, soit au fusil, soit au feu.

Il faut encore envisager les Chouans comme des assiégés en des forteresses, pour juger sainement leur tactique militaire. Leurs forteresses étaient leurs bois et leurs fourrés. Enfermés et traqués là, sans munitions et souvent sans armes, par tous les Bleus et tous les patauds du pays, ils ne pouvaient agir autrement que par sorties, par surprises et par embuscades... Or jamais ces moyens n'ont été interdits par les lois de la guerre. Les Républicains savaient à quoi s'en tenir. C'était à eux de marcher comme à l'attaque d'un retranchement qui pouvait leur lancer la mort par toutes ses meurtrières. Les Chouans ne savaient pas moins, dans l'occasion, braver l'ennemi en face et le vaincre quelquefois, un contre dix. On ne peut les laver de la férocité, mais on ne peut leur refuser le courage.

Non-seulement les Chouans s'enfonçaient dans les taillis, mais souvent, nous l'avons déjà vu. ils se cachaient sous terre. Les compagnons de Jean Cottereau, échappés à la boucherie du Mans, perfectionnèrent singulièrement leurs terriers du bois de Misdon '.

^ Du Boisguy surtout respectait les citoyens inortcnsirs, et traitait sans pitié ceux qui leur manquaient. Le général républicain Taponnier lui a rendu hautement cette justice : < Aimé Boi<guy, écrivait-il le .5 frimaire 1709, au général Hedouville, arrête toutes les voitures chargées de trésors publics, saisit les fonds du gouvernement, mais respecte les individus qui voyagent, et quelquefois même offre aux plus pauvres des secours. »

* Au lieu de se creuser des trous çâ et là, comme la première fois, ils résolurent de les disposer tous les uns auprès des autres, afin de ne plus rester dispersés. La clairière nommée la Grand 'ville fut le lieu qu'on choisit à cet effet. Des excavations furent pratiquées à Tentour de cet endroit , et l'on redoubla de précautions, pour que raûl le plus exercé ne pût en deviner l'entrée. L'ouverture n'avait que la largeur nécessaire au passage d'un homme : mais l'intérieur allait en s'élargissant en forme d'entonnoir renversé. Des morceaux de bois soutenaient cette espèce de voûte, dont on garnissait le fond avec des fougères, de la mousse et des feuilles sèches. La terre qu'on on tirait ponvanl

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