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CHAPITRE VINGTIÈME

Succédant à des bavards-sanguinaires, Hoche prit pour devise : Res, non verhùy ei Douceur avec fermeté. Sun premier coup d'œil lui montra que la pacification de la Bretagne était impossible avec les administrateurs et les soldats montagnards'. Le dernier chef-d'œuvre de ceux-ci avait été l'invention des faux Chouans '.

Hoche avait d'abord obtenu tacitement un armistice. Bois-Hardy crut devoir le rompre, après avoir fusillé des faux Chouans qui avouèrent leur métier. Hoche n'en prépara pas moins les voies à l'amnistie du 2 décembre 1794, en appliquant à la Bretagne l'excellent système qui devait pacifier la Vendée... La liberté fut rendue, par les représentants Guezno et Gurmeur, aux fédérés et aux royalistes, à Lanjuinais, à Le Goz, aux de Silz, aux Cndoudal, à trois cents condamnés entassés à Lorient , à des centaines' de religieuses, de prêtres et de paysans... Le culte et ses ministres furent publiquement affranchis et recommandés aux autorités civiles et militaires. Tout cela calmait les populations épuisées, mais ne désarmait ni les

i <i L'on se plaint, écrivaiUil aux Conventionnels, que les Chouans no se soumettent pas; luab quelle confiance pcuvent>ils avoir en nous lorsqu'ils se voient près de rentrer sous la domination d'hommes de terreur, de sang et de pillage? Forcez les hommes, les propriétaires instruits i entrer dans les administrations, et vous verrei la guerre finir. — Je vous le répète, citoyens, épurez les administra* tîons, n'employez que des hommes dont la probité soit reconnue, et la patrie sera sauvée. Le respectable Krieg me dénonce vingt de ces hommes de sang qui sont encore en place et qui disent hautement qu'il faut noyer et brûler pour terminer la guerre. L'agent national et un des administrateurs de Rochefort ont ridiculisé Krieg parce qu'il a parlé humanité. Eh ! citoyens, quel bien peuvent faire les troupes, lorsque les magistrats du peuple veulent faire le mal. »

* Racontée ainsi par M. Crétineau : c Jean- Bon Saint- André, Lequino, Dubois-Crancé, Laignclot, Carrier et Bréard avaient tour à tour fait recrue des natures corrompues que fournit la plus vile populace. Quand, ces recrues , destinées à égorger les Royalistes, eureni péri sous leurs balles, on chercha un moyen plus sûr de rendre odieux les insurgés, et l'on exhuma des bagnes toutes les impuretés et tous les forfaits. On les vôtit du costume breton; on leur attacha un chapelet au cou, un scapulaire sur la poitrine, une cocarde blanche au cha^ieau. On leur donna pour ralliement : Vive la Religion ! et vive le Roi I puis on les lâcha dans les campagnes, A cette milice du crime, connue dans l'Ouest sous le nom de fauw Ckouanif on n'imposa que l'obligation de piller, d'incendier et de massacrer au nom des Royalistes. Cette combinaison était atroce; mais le Comité de Salut public l'avait conseillée, les représentants en mission l'accueillirent. Ces faux Chouans répandirent dans les campagnes, et même à l'approche des villes, la terreur et la mort. Ou voyait des hommes habillés comme les Bretons se porter à des excès déplorables ; la prévention et la haine accusèrent les paysans de ces mêmes excès, et jusqu'à ce jour personne n'avait pu administrer les preuves de cet acte inoui dans les annales des guerres civiles. Une Irttre de Boursault nous a mis sur la voie* « La négligeoca, disait ce Conventionnel (10 octobre 1794), s'étend jusqu'aux bagne», d'otk il $'éekappe beaucoup d§ galériens. » Une dépêche du général Ressignol au Comité de Salut public percera le nuage dont le représentant cherchait à s'envelopper : c J'ai rencontré, écrit Rossignol à U date du 25 brumaire an 111 ( 15 novembre 1 794) , quelques bandes de nos amis qui font bien leur besogne; ils tuent tout ce vieux levain de patriotes tièdes que la guillotine n'a pas retranché du sein de la République ; mais il faut y regarder à deux fois, ces enragés-là ont été démasqués par les vrais Brigands, et ils disent qu'il n'y a plus de sécurité pour eux. Les Chouans les attaquent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux qui n'ont pas encore pu pousser assez longuement. Je pense qu'on pourrait les utiliser ailleurs; ils ont fait leur coup ici, ils ont fait abhorrer les Brigands. Nous n'en demandions pas davantage; il y a fureur partout contre ces monstres. I^s patriotes s'enthousiasment au récit des horreurs qu'ils commettent ; et, quand la nouvelle de quelque crime bien horrible nous arrive, je lâche les gardes lutiouales, qui ne font pas de quartier. » (Crétineau-Joly.)

eus BRETAGNE ET VENDEE.

Chouans, ni leurs chefs S qui exécraient ou suspectaienl jusqu*aux bioiifails de'la République.

Ceux du Maine étaient plus indomptés que jamais, sous les ordres de M. Jacques, leur mystérieux générai*.

La Convention fit faire les premières propositions de paix a Bois-Hardy par le général Humbert, ancien maquignon, brave et rusé. Il alla seul trouver le chef des C6tes-du-Nord. Bois-Hardy, qui était chevaleresque, Tadmira et lui tendit la main '. — Mais déjà Cormatin, toujours prêt à se mettre en avant, s'était posé en représentant de la Chouannerie vis-à-vis de la République. Bois-Hardy, offensé, reprit aussitôt sa guerre de partisan; — et la plupart des chefs désavouèrent, comme lui, le major général. Cette scission fut le plus grand obstacle à la paix. Du reste, Cormatin luimême ne la voulait pas plus sincèrement que les autres. Il voulait tout simplement jouer un grand rôle, et donner le temps à Puisaye d*exécuter leurs plans communs. Il osa mettre la signature de ce dernier à de faux pleins pouvoirs, qu'il présenta aux Conventionnels. Puis il parcourut les cantonnements du Maine, — en missionnaire pacifique, — mais il trouva partout la répulsion et le dédain. Plus heureux en Vendée» il signa le traite de la Jaunais, et jura d'avoir aussi son triomphe, comme Charelte à Nantes.

Ce fut alors que madame de Turpin compléta l'œuvre de madame Gasnier, en amenant Scépeaux, Turpin, Dieusie, Coquereau, à reconnaître le traité de Charette, — qui fut aussi accepté par les Chouans de Laval, de Vitré, de la Gravelle, de Sablé et de la Guerche ( 28 février 1795 ).

Le Morbihan seul refusa d'adhérer, et la guerre y fut plus sanglante

1 Eo fouillant de sa peraonne, à pied, et nuit et jottr, tout le paya, de Vannes à Chàteau-Gmitier, ferme par ferme, ci buisson par buisson. Hoche n'aTait pu saisir que quelques fusils et arrêter quedeux Chouans.

* Cet homme était apparu tout à coup dans les closeries, arrÎTaut, ditait-il, de la guerre de Vendée, apprenant aux Manceaux des chants de gloire, édiCant les braves par son courage, les prêtres par sa science, et les dames par ses manières. Il portait cependant le costume rillageois, et ne Tonlait d'autre nom que celui de M. Jacques. Ne pouvant savoir ce qu'il était, les Chouans en tarent un Messie. Etleurs traditions n'en veulent pas démordre aujourd'hui qu'on sait la vérité sur M. Jacques. C'était un gentilhomme angevin, M. de La Merosières, ancien camarade de La Rochcyaquelein, qui cachait son nom de peur de compromettre sa famille. Il fut le guide et le conseil des plus redoutables partisans, de Francœur, de Tranchemoniagne, de Mousqueton, de Coquereau lui-même et dç Jambed'Argent. Une balle l'ensevelit malheureusement dans ses triomphes, le i4 décembre 1794.

' Un exemple plus noble encore fut donné par Turpin. Bancelin, chef du district de Segré, avait juré de le gagner k la paix. A huit heures du soir, par une nuit de janvier, il se met en route; i onie heures, il arrive sous la lente du Chouan, qui, â l'aspect de cet homme roidi par le froid et couvert de pluie, saule de son lit, l'offre au Patriote et le force à s'y réchauffer. C'est dans une lettre de Bancelin lui-même que nous lisons, ces détails d'une hospitalité digne des temps chevaleresques, c L'entretien est doux et familier, » constate le président du district de Segré. Bancelin porte pbinte contre deux paysans nommés Jallot, qui se sont livrés i des actes de pillage. Turpin en acquiert U conviction. Ces deux hommes sont fusillés sur-le-champ. Au moment où la détonation se fait entendre, Turpin se tourne vers le Patriote, et lui dit : « Monsieur Bancelin, que la Convention sévisse contre tous les cgorgcurs qu'elle a formés ; qu'elle imite ma sévérité, et les honnêtes gens s'entendront bien vile »

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que jamais. Faux ou vrais Chouans et soldais républicains s*y disputaient la palme du carnage. Le 25 pluviôse, le représentant Brue fait arrêter et Fusiller sans procès Salomon Galan, valet de ferme et partisan-prophète, accusé de plonger les pieds des enfants dans le sang dos femmes éventrées, pour les habituer au massacre ^

Les Chouans répondent en tondant, pillant et assassinant un vieillard septuagénaire, au Faouct ; en étranglant et jetant à l'eau les patriotes et les femmes de PontscorlT; — en dévastant çà et là les mairies, les justices de paix et les bureaux de perception. « A Elven, disent les municipaux, « ils pillèrent, massacrèrent et violèrent jusqu'à des Chouans et des Cbouannes comme eux. Pour ne pas être reconnus, ils étaient masqués à moitié, et ils s'étaient coupé les cheveux. » — «Les Chouans, dit un autre rapport, saisissent les patriotes, les suspendent au-dessus du feu, et leur brûlent les pieds, jusqu'à ce qu'ils aient déclaré Tendroit où sont cachés

leurs armes et leur petit pécule Ils se livrent au barbare plaisir

de couper des têtes. Celle d'un ofBcier municipal de la commune de Fcrri a été clouée à un arbre... » Les Chouans encore coupent les oreilles aux femmes; les Chouans, avec une fleur de lis brûlante, marquent au front ou à la joue les hommes les plus modérés ; enfin les Chouans ont répandu le deuil et l'effroi dans l'intérieur et sur les limites du Morbihan, etc., etc. Il faut convenir que tout cela sent son faux Chouan d'une lieue \

Le fait est qu'un mois après, treize faux Chouans étaient jugés et condamnés à Rennes. Le bas Maine et la basse Normandie furent également infestés par ces misérables, qui y mirent tout à feu et à sang. Un de leurs

1 On airéU, vers ceiic époque, beaucoup de Chouans sur lesquels on trouva, manuscrite ou imprioiée, la pièce curieuse que Toiti :

c Cette lettre a été envoyée miraculeusement par Notro-Seigneur Jésus-Christ, qui l'a écrite de aa propre main et dictée dq aa propre bouche ; elle a été trouvée depuis Arles jusqu'au Languedoc, arec le signe de b croix, qui fui ensuite eipliqué par un enfant de sept ans, qui n'avait jamais parlé. » Puis venait la lettre, qui recommandait des pratiques de dévotion, et ordonnait à tous de la porter, de la copier et de la répandre, c Ceux qui la garderont dans leurs maisons sans la publier, seront maudits de moi. Quand ils en donneront copie aux rebelles, autant de péchés qu'il y a d'étoiles au ciel leur aeront pardonnes, étant fâchés d'avoir offense Dieu. Tous ceux qui seront dans leurs maisons ne leur feront aucun mal, ni même ne les toucheront. » Jésus, Marie, Joseph, ayei pitié de moi, s'il voua phlt. Amen. Ainsi soit -il. Mille en l'honneur de Dieu et le salut de mon âme. »

Copie conforme à la pièce déposée au bureau central, à Vunnes. Signé d'Haccocr, LocaSi M<ma6b et Guian.

* La lettre suivante du général Krieg au représentant BoUet ne permet guère d'en douter : < Sauf le cas de guerre, dit le vieux et honnête capitaine, les vrais Chouans sont de bons soldats et de bravea gens, un peu trop pris de fanatisme peut-être ; mais chacun a le sien dans ce bas*monde Ils ont celui de la ci-devant religion ; nous, celui de la liberté. Ce qui fait le mal dans ces contrées, c'est le galérien, qui y fourmille et dont on a fait de véritables Chouans de contreliande. Hoche, pour sou honneur, nous en débarrassera, j'espère ; mais il est temps d'arrctor ces brigandages, dont les rebelles ne sont pas plus dupes que les administrateurs...

« On les appelle les faux Chouans. Au langage cl à la tenue, iU sont si reconnaissables, qu'il n'y a pas moyen de se tromper. Dis donc à Hodie et à Ghérin de faire sabn^r toute cette canaille. »

chefs, Sans-Quartior, fut saisi par le vrai Chouan Le Lasseux, et fusillé près (le Tabbaye de Savigny.

Combiné ou non par la République, tout cela poussait à bout les honnêtes citoyens, et ne pouvait que hâter la pacification. La Convention y tenait d'autant plus, que Boursaull venait d'acheter à Prigent^ et à Du Resto tous les secrets des émigrés.

tJne flotte anglaise allait les amener au nombre de quinze à vingt mille, c( pour jouer enfin le grand cotip de Puisaye. » Déji, en pleine trêve, s'élançaient, comme avant-garde, une centaine d'émigrés, conduits par Tinténiac. Louis de Frotté, d'Andigné, etc. Ils joignent le camp de Bois-Hardy, tiennent tèle aux Bleus, pendant que Tescadre de sir Robert Stracham tente un débarquement de munitions, et, dispersés par une armée ennemie, gagnent le centre de la Chouannerie bretonne. Jugez si, avec de telles dispositions, on pouvait traiter sincèrement de part et d'autre... Chacun disait comme Néron :

J'embrasse mon rirai. maU c'est pour l'élouffer.

Les uns et les autres ne voulaient donc poser les armes que pour les reprendre avec de nouvelles forces. Le pays et la République étaient surtout épuisés. « Il n'y avait plus, comme disait Hoche, que deux partis actifs, de Brest à Âvranches et d'Alençon à Saumur : les Terroristes, qui voulaient tout brûler, et les Chouans, qui voulaient tout envahir. » Enfin s'ouvrent, le 50 mars 1795, les fameuses conférences de laMabilais, près de Rennes. Hoche refuse adroitement d'y assister; mais les Conventionnels y accourent en masse. Beaucoup de Chouans y vienncntaussi d'abord ; mais partagés d'avance pour et contre Cormatin ; — Cadoudal le premier, frappé du langage équivoque du major, se dresse devant lui avec son cou de taureau, sa poitrine ouverte et ses yeux flamboyants : — « Ce que vous dites là, monsieur, s'écrie-t-il, est révolutionnaire, et je vous défends de poursuivre ! » Le lendemain, une partie des Chouans n'assistait plu» aux conférences. Cormatin et les représentants n*en arrivèrent que mieux à leurs fins, et le 19 avril, après vingt jours de débats, on signa un traité pareil à celui de la Jaunais. La Convention s'écria, sans y croire : L'Ouest est pacifié : — et Cormalin put singer à Rennes le triomphe de Cliaretle.

Sur cent vingt-cinq généraux chouans qui avaient pris part aux négociations, vingt-deux seulement signèrent la paix et reconnurent la République. Ceux qui protestèrent et restèrent armés furent Cadoudal et les chefs du Morbihan; Frotté, au nom de la Normandie'; Coquereau, pour leMaine:

^ C<*t émissaire, si prodigieusement actif, des Anglais et de l'émigration, était un ancien fruitier de Saint-Malo.

* 11 faut citer, à côté de M. de Frotté. M. de Fcmiauvtlle, qui avait organisé rinsurret-tion normande, du fond de la retraite où le confinait la goutte. Si M. de Frotte en était la tête, on peut dire que M. de FermanviUe en était l'âme. H dirigeait tout le pays jusqu'à Caen, et les vétérans n'ont ou blié ni la vigueui de se» conceptions, ni l'humanité de son caractère.

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les frères Du Boisguy, pour l'Illc-et- Vilaine; Charles de Cintré, Du Douais, S. de La Dourdonnaye, Montluc, Closmodeuc, La Trebonnière, Sainl-Régeni, dcConcoret,LcBouteiller, Legris-Duval, DupIessis-Jubiot,Lentivy de Kervcno, Leissègues, et les principaux chefs des cantonnements bretons. Hoche eut donc raison de dire : — « On vient de traiter avec quelques individus, et non avec les chefs du parti. » Celait tout le contraire du traite de la Jaunais.

Les noms ci-dessus marquent encore une différence frappante entre la Vendée et la Bretagne. L'influence royaliste et nobiliaire était beaucoup plus considérable ici, parce que la Chouannerie, organisée après coup, l'avait été généralement par les émigrés, à qui la Vendée, au contraire, avait toujours refusé d'obéir.

Il ne faut pas croire, cependant, que les Chouans eussent aliéné leur indépendance entre les mains des nobles. Le terrible Guillemot va nous prouver comment ils traitaient ceux qui leur étaient suspects V

Le comte de Boulainvilliers-Croi avait obtenu des princes un brevet de généralissime du Morbihan, — lorsqu'il fut accusé de servir d'espion et

^ Voici une aventure de Jauibe-d'Argent, recueillie par M. de Scépcaux, qui témoignera pour les Chouans du bas Haine. Un gentilhomme, émigré d'ahord, était parvenu à rentrer en France, et, protégé par l'insurrection, il hahitait au milieu de ses anciennes possessions. Là, réunissant ceux des hommes de ses fermes qui avaient pris parti parmi les Chouans, il s'en était formé une petite troupe, qu'il retenait près de lui pour veiller i sa sûreté, Tcmpéchant d'aller prendre part aux combats, et i«ndant ainsi inutile pour 1j cause la bonne volonté de ces braves gens. Jambe-d'Ârgent fut informé de cet abus ; il était alors solennellement reconnu chef de division ; il crut de son devoir de faire des représentations à celui qui compromettait ainsi tes interdis du parti. Prenant avec lui son frère ( l'Anglais) et Priou, son aide de camp, il alla trouver le gentilhomme, et arriva chez lui au moment oili celai-ci dinait avec plusieurs chefs royalistes et quelques dames de sa famille. Notre ancien batelier n'avait pas appris à mettre en usage les ménagements de la politesse. Introduit devant les convives et questionné sur la cause de sa visite, il eu exposa le motif sans détour, et exprima vivement sn désapprobation. Choqué d'une telle remontrance, faite d'ailleurs devant des témoins, l'émigré .s'écria : « Voyez où nous a menés cette maudite Révolution ! A présent, un paysan rustaud se croit le droit de venir me faire la leçon chez moi, sans penser que je puis châtier son insolence ! » A cette injure inattendue, Janibc-d'Argent reste un moment immobile et muet de surprise et de colère. A la fin, sa voix terrible se fait passage : « Misérable ! voilà une parole de malheur que lu as lâchée ! U faut qu'elle soit payée de ta vie ou de la mienne! » Alors, sjns considérer ni l'endroit où il est, ni les témoins qui l'entourent, ni les femmes qui poussent des cris d'effroi, Jambe-tl' Argent va faire de ce lieu même une arène pour sa vengeance, et, le sabre levé, il s'élance sur l'imprudent provocateur ; cependant son frère, qui a prévu son action, se précipite vers lui, le saisit au corps par derrière, et l'arréle. Biais lui, plus furieux encore, ne regarde pas même riiomuie qui ose le retenir, le frappe à la tète avec la poignée de son sabre, et du premier coup le jette par terre. Le sang jaillit avec violence ; alors Jambe-d'Argcul se retourne et reconnaît son frère. A celte vue, qu'on eût pensé devoir porter au comble sou exaspération, tout-au contraire, il se calme soudain. « Malheureux que je suis, qu'ai-je fait? dit-il ; le bon Dieu me punit bien de ma colère. » Et, bissant écliap|)er son arme, il relève son frère, élanche le sang de .sa blessure, s'assure qu'elle est peu dangereuse, et l'enveloppe de son mouclioir dont il fait un bandage. Ces soins pris, il se tourne alors vers l'émigré, auquel pendant ce temps on clicrcbuit à persuader de quitter la salle : « Monsieur peut rester, dit-il d'uu ton sévère, mais tranquille ; je ne me vengerai pas de son injure, je la méprise ; car j'ai la conscience d'élrç un soldat plus méritant que lui : moi, je n'ai pris les armes que pour mon Dieu et pour mon Ilot, et lui ne les porte que pour défendre son château. » U sortit en disant ces mots, refusant d'entendre aucune explication, aida son fivrc à remonter à cheval, et s'éloigna à l'instant même.

d'agent aux nWoliitionnaires. Le conseil royaliste du pays le condamna, mais lui laissa le moyen de sauver sa tête. Caché depuis trois mois, il rentra h Bignan après la pacification. Les Chouans de Guillemot le saisirent, et, sans respect pour ses titres, le tuèrent dans une prairie de Saint-Jean* nrcvelay. Le farouche roi de Bignan présidait Texécution, au pied d'un chêne. L'abbé Le Thiès assistait le condamne. On le fusilla comme traître, par derrière... Tout ce qu'on lui accorda fut de franchir un échalier, pour ne pas arroser de son sang la terre d*une femme qu'il aimait... Cette justice des Chouans fut mise à l'ordre du jour de l'insurrection, et produisit une sensation extraordinaire.

La Convention s'était flattée en croyant paralyser la Chouannerie par le traité de la Mabilais. On s'épuisa en vains efforts pour rallier les signatures des dissidents.

Aux instances du général Humbert, Aimé Du Boisguy répondit en loyal mais fin Breton : « Je vois bien sur votre traité les noms des conventionnels, pourquoi celui de Hoche n'y est-il point? Depuis quand les généraux laissent-ils le soin de leurs affaires aux avocats? Apportez-moi la signature de Hoche, et nous verrons. »

La guerre recommença donc de toutes parts, et la Chouannerie ne fit qu'élargir ses mouvements. Hoche s'en plaignit du fond de la Bretagne, et Aubcrt-Dubayet de son quartier d'Alcnçon. Quelques thermidoriens bretons et manceaux se firent royalistes pour se débarrasser de la queue de Robespierre» La Bépublique, effrayée, perdit patience, rendit les signataires de la Mabilais responsables des hostilitésdes dissidents, et fit arrêter, avec beaucoup d'autres chefs, le major Cormatin , devenu suspect aux deux partis*. Puis, des soldats bleus firent main basse sur les prêtres qui reprenaient leurs fonctions en vertu du traité; d'autres massacrèrent Tristan, Caqueray, Geslin et Bois-Hardy...

Ce dernier fut surpris, dit-on, à la Ville-Héné, avec une femme, dans un hamac, sous des pommiers en fleurs. Sa belle tête fut tranchée et portée en triomphe à Lamballe... Hoche, indigné, fit arrêter ses assassins, mais la justice républicaine les épargna... Bois-Hardy était l'héroïque idole des Chouans ; ils jurèrent de venger sa mort à tout prix '^ ?

Les gars du Morbihan ne furent pas les derniers à se charger des repré-

^ Celte impurtunlc arreslulion fui opérée par le capitiiinc Marcelin LaUpie, qui découvrit aussi les nouvelles menées tic Curniatin, par des lettres surprises dans les sacs d'un charbonnier. Le brave officier républicain ne s'empara du major qu'après une lutte terrible avec tous ses ofliciers. Il reçut de lui-mâme une blesaurc à la lête dont il faillit mourir, lie prisonnier lui ofîrit dans la suite un dépôt précieux qu'il avait laissé à Rennes. Lalapie le transmit intact aux représentants, qui trouvèrent deux sacs pleins d'or et de croix de Suint- l/ouis.

' Notamment son voisin de canton, I^e Court de L<a Villethasselx, dit Ërma Licort, partisan redoutable, dont la vie a été écrite en vers latins. C'est lui qui abattit en une seule nuit vingt>cinq vt>n» de U liberté, et qui disait à ses braves : a En avant 1 c'est le chemin le plus court. Li vie n'est qu'un passage ; ne laissons pas tomber l'honneur sous lo pont. »

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sailltts. Sol de Grisolles organise une guerre snns (|uartiei' contre tout c<! qui appartient à la République. Le comte Je Silz tombe à Pcnhouct, enseveli dans une Ticloirc. Georges Gadoudal rallie ses soldais, et tue à son tour le général ennemi. Chaque jour, chaque heure est marquée par un combat. Lenlivy et Leiasègucs portent le drapeau blanc jusque dans le Finistère, encore pur de toute Chouannerie. Ils enlèvent audacicuscment de la manufacture de Pont-de-Bnis tontes les munitions républicaines. Hermely. a»ec trente hommes et une barque, prend à l'abordage une corvelte de quatorze canons. Les gars de Bois-llardy. de leur côté, tiennent leur serment de vengeance dans les Cûtes-du-Nord ; et. dans rille-el-Vilainc, Hoche en personne échoue contre l'habile intrépidité de Du Boisguy.

Ce jeune chef, dont l'importance ut les succès allaient croissant, mérite un portrait à part. C'est un des types les plus francs et les plus honorables de la Chouannerie. Son caractère rappelle les antiques champions de l'indépendanc« acmoricaine, et sa vie semble une piige arrachée nu romancero espagnol.

Aimé Piquet Du Boisguy était de celte noble race qui avait déjà donné un greffier en chcfau célèbre parlement La Cbalolais, un compagnon de gloire el de captivité à cet inflexible magistrat, et à la marine française un de ses plusillustreschefsd'escadre, Lamotte-Piquet. Né à Fougères, en mars 1776, Aimé n'avait pas dix-sept ans lorsque arriva l'insurrection de \ la milice. La Bouërie, devinant son courage , l'avait déjà choisi pour aide de camp. Le futur général achevait 5 contrecoeur ses éludes chez le curé de sa paroisse, lequel, par parenthèse , le maltraitait fort et lui rendit les robes noires longtemps

odieuses. Un jour, c'était le .^^^r

9 marsl793,il ne rentre pas f f'^"A F^ "^ t/

au manoir à l'heure accoutumée. La mère du nouveau Du Gucsclin s'alarme, el apprend que les con-

ffi« BRETAGNE KT VENDEE.

scrits rebelles 8*<i8seinblent de toutes parts. Les gars de Parigné rencontrent le jeune Boisguy revenant de sa leçon, une baguette à la main. «Voilà notre petit seigneur, disent-ils. c'est lui qui sera notre chef! » Aimé accepte et marche à leur tête, — sans se douter qu'il va commencer une guerre de dix ans I Joyeux et déterminé, que lui importe l'avenir, pourvu qu'il se batte ? L'occasion ne se fait pas attendre. Deux cenis gardes nationaux s'avancent avec deux pièces d'artillerie... Boisguy et sa troupe les attaquent et les désarment à coups de bâton. Puis, armés eux-mêmes par cette victoire, ils tiennent la campagne et multiplient leurs rangs.

Aimé avait l'air plus jeune encore qu'il ne l'était, et son audace était à la hauteur de sa mine. Il surprend un jour les Bleus dans un village, va droit au corps de garde, y prend à brassée les fusils, et les jette dehors... « Que fais-tu là, petit polisson?» s'écrie un grenadier qui le saisit au collet. Le petit polisson lui fait lâcher prise, lui montre le canon d'un pistolet, appelle ses gars qui ont saisi les armes, et tout le.poste est fait prisonnier.

Le caractère du partisan se révélait toul entier dans cet exploit : coup d'œil prompt comme l'éclairt résolution plus prompte encore; jamais de trouble ni d'hésitation, soit pour le combat, soit pour la retraite, soit dans la victoire, soit dans la déroute. Tel était et tel fut toujours Boisguy, — l'improvisateur le plus heureux peut«étre de cette guerre d'improvisation continuelle. Nul ne justifia mieux que lui le proverbe : Audaces fortuna juvat. Il ne cessa de jouer sa vie en mille combats, et, par une sorte de miracle, il ne fut jamais blessé. Aussi finit«il par se croire invulnérable.

Le 22 mars enfin, des colonnes régulières dispersent la troupe de Boisguy, et il rejoint, le 24, sa mère et sa sœur. — avec Louis, son frère, qui avait bataillé comme lui-même. Il se voit condamné à mort en entrant dans la vie; il reprend les armes pour sa défense, et quitte sa demeure avec sa famille proscrite... Les gardes nationaux qu'il avait renvoyés sains et saufs livrent à la guillotine quatorze de ses compagnons. Boisguy leur jure dès lors une guerre sans merci. Ce furent les seuls ennemis auxquels son loyal cœur ne pardonna jamais. Les municipaux de Parigné, moins impitoyables, tecucillent madame Du Boisguy et sa iille, dans le pluscom> plot dénûment, et leur donnent pour asile leur propre château, séquestré par la nation. Un détachement passe et veut forcer les scellés. Les magistrats tiennent bon, et sauvent les nobles dames ; mais ils payent ce de* vouement de leur propre existence. Neuf d'entre eux meurent sur l'échafiiud, et le manoir est livré au pillage.

Boisguy menait depuis six mois la vie de partisan (et il l'entendait à la façon de Charette et de Bois-Hardy), quand il apprit la marche des Vendéens outre-Loire. Il part aussitôt avec son frère et six cents braves du pays, nobles, bourgeois et manants ; Hubert et La Uardonnière (de Vitré), La

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