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CHAPITRE VINGTIEME

La Vicuvillc insurgeait le pays de Saint-Malo; Delaroclic continuait Bois-Hardy dans les Côlos-du-Nord, el Tintcniac remplaçait de Silz dans le Morbihan.

Tel était le résultat du Irailc de la Mabilais : une guerre plus générale et plus acharnée qu'auparavant. Les deux partis s'accusaient avec raison de la rupture. Tous deux» en eiTct, avaient enfreint la paix à qui mieux mieux.

Ce fut alors que le comte Louis de Frotté parvint à soulever la basse Normandie, sa province natale. Ramené de l'émigration par un noble remords, ce jeune homme avait toutes les qualités des illustres partisans, une santé de fer, une attitude martiale, de beaux yeux pleins de dignité, une immense ambition, un courage inébranlable, une éloquence entraînante, et cette facilité naturelle de Taraignée à renouer mille fois sa trame rompue. Il n'eut qu'un malheur, ce fut d'arriver trop tard, quand les intrigants allaient étouffer les héros. Frotté ranima d'abord en sous-œuvre les ferments de rébellion semés par les Girondins dans TOrne, leCalvados el la Manche; il lia ses opérations à l'émigration par Jersey, et à la Chouannerie jpar le Maine; enfin son parti était déjà redoutable, lorsque le grand coup de Puisaye fut joué à Quiberon.

Après tant d'hésitations et de retards, cette formidable expédition était prête. La France républicaine allait dominer l'Europe : c'était le moment pour l'Angleterre de relever la France monarchique, mais pour la mieuic briser en la laissant retomber. Voyons comment s'accomplit cette œuvre machiavélique '.

L'expédition meta la Toile, le 10 juin 1795. Elle porte la fleur de la noblesse de France, et surtout l'élite de sa marine '.

1 1^ cabinel de Saint-James ne néglige rien poor gagner la conOance des RoyaKstes. Il appelle de tous les poinls de l'Europe ces énnigrés qu'il retenait depuis si longtemps en exil. Il en forme deux divisions expéditionnaires. La première est commandée par le comte d'Uervilly, ce loyal et rigoureux militaire que nous avons vu dans les émeutes de Nantes. Elle réunit cinq régiments : Loyal- Emigrant, sous le major d'Haize ; — Royal-Marine, sous le comte d'Hector: — Royal-Louis, sous le comte d'Attily; — la légion Dudresnay, sous le comte de Thalouet, — et Royal-Artillerie, sous le comte de Rotalier. La seconde division se compose presque toute de gentilshommes, ofTiciers et simples soldats. Poor marcher à leur télé, le comte Charles de Sombreuil, le plus bel homme peutêtre de son temps, déjà illustre par la mort de son père et par le dévoilement de sa sœur, abandonne un rêve de bonheur, personnifié en mademoiselle de La RIache, sa fiancée... On rassemble des provisions énormes dans Tile de Jersey. On embarque par milliers les uniformes, les lîisils, Us sabres et les balles... On arme huit frégates, six chaloupes canonnières, deux cutters et deux lougres. On feur donne pour escorte quinze vaisseaux sous l'aoïiral Rridport. Mais, dans les rangs des émigrés, on glisse les prisonniers RIeus arrachés aux ponlons de Plimouth, — levain assuré de discorde et de trahison ; mais on exagère imprudemment le chiffre de l'armée, pour mieux provo<|uer toutes les

forces républicaines.

* c Les Anglais, dit Napoléon dans ses Memotrej, avaient è dessein compris dans Texpédilion trois cents émigrés de cette arme. Ce moyen infamant de se venger des triomphes du brave Suffren souriait à leur politique, et ils anéantirent ainsi tous les auteurs et tous les témoins de cette belle campagne de linde, qui avait porté si haut la gloire do pavillon français, a

On distinguait, parmi les volontaires, le duc de Levis, le comte Joseph de Broglie, Ravenac,

618 BnETAGNE ET VEISDÉE.

Monseigneur Urbain do Hcrcé, évéquc de Dol et vicaire apostolique du saint-sicgc, est là avec trente-deux prêtres du clergé français.

Puisaye et d'Hervilly s'embarquent de concert sur la Pomone, avec le Commodore Warren. Mais à peine en mer, Puisaye ouvre lin ordre cacheté des ministres, — qui lui soumet toutes les troupes, une fois débarquées. D'Hervilly proleste, montre aussi ses pleins pouvoirs, et déclare que sa division n'obéira qu'à lui, de sorte que voilà les deux chefs en opposition formelle \ Il y avait un homme qui les eût mis d'accord, et que l'opinion désignait pour généralissime. C'était Charette : mais on se garda bien de l'appeler, et Puisaye ne le fit pas même avertir !

Après une traversée pénible, la flotte arrive en face de Lorient, et rencontre Yillaret-Joyeuse avec quatorze vaisseaux républicains. Le conventionnel Topsent empêche celui-ci de vaincre à coup sûr. L'amiral Bridport rejoint Warren, et tous deux battent les Français à Belle-Islc. Le capitaine Bedout s'immortalisa dans cette journée qui coûta trois vaisseaux à la République. (23 juin 1795.)

Sous ces auspices victorieux, les émigrés abordent à Quiberon^.

Tinténiac et Bois-Bertbelot s'étaient assurés des dispositions enthou-

Grammonf, S;iint-Didicis BeaupoU de Saint-Aulairc, le vicomte de Chambray, le marqais de Gucbriant, de Goulaine, GhâllUon, Glicvreuse, Vibraye, Bcauvilliers, dcoz Lamoignon, Fouquet, Marconnay, le comte Le Noir-de-Pas>dc-Loup, Montbron, de Ijangan, Bailleul, Gharette-La-Goliniëre, Rieux, Villeneuve, La Rochefoucauld, d'Avaray, de Kéroulas, de Suzannet, de Pétissier, Béthune- Sully, de Ghamillard, de La Houssayc, Goiillans, de La Marche. Senneville, de Guernisac, les six frères de Jallais, de Botherel et l'un de ses fils, de Jumilhac, de Thalouet, de Pont-Bellengcr, de la Villéon, de Corday, de Gras, de La Jaille, de Roscoêt, de Glosmadeuc, de Boicetier, de Lantivy, de Poncadeuc , de Villeneuve, les chefs d'escadre de Soulanges, de La Laurencie et de Vaugirard, d'Auxion, Froger de l'Eguille, La Peyrouse, Contactes, de Pioger, de Suasse, de Bellaud, de Kernène. de Porquet, de La Frégeolièrc, d'Ëstouilly, de Vaulx, Saint-Georges, Ballcroi, marquis d'Espinay-Saint-Luc, La Villegouriou, Trutiédc Vaucresson. Du Quengo, Gueffier, Joseph de Boishamon. les deux Ghabcrt, La Roche-Saint-André, La Gorbinière, Lusignan, Tercier, Lancrenx, Souvré, de Boissieux, La Briffe, ChefTontaines, Margadel. Marcy et Janvrc de La Bouchetière. Le conseiller Saint-Mory était intendant général de l'armée «xpéditionnaire, Brisson de Montalés, petit-fils du président Barnabe Brisson, son caissier, et de Selles, son chirurgien-major général.

^ Ije ministre de la guerre , Windham, dit à M. de La Fruglayc, en apprenant le désastre de Quiberon : « C'est à moi, à moi seul qu'il faut l'imputer ; la jalousie des deux chefs en est la cause; i'aurait dA trancher la ligne du commandement, j'aurais évité les rivalités entre MM. de Puiaaye et d'Hervilly, qui ont tout perdu. » Et il ne pouvait se consoler d'avoir servi d'instrument involontaire au machiavélisme de Pitt. {Correspondance dé M. de La Frvglaye.)

* La pointe de Quiberon est divisée en deux parties, la falaise et la presqu'île. « Une vingtaine de villages couvrent ce sol peu fertile, où l'on ne voit que des murailles, du sable et de l'eau. Quiberon est situé entre Vannes et Lorient, k une distance d'à peu près sept lieues de ces villes. Maîtres de la presqu'île, les émigrés espéraient emporter le fort Pcnthièvre, qui h ferme du côté de la mer ; en outre, il avait été convenu que, sans perdre un moment, on marcherait sur Rennes, en chassant devant soi les Républicains surpris dans leurs cantonnements. Après ce succès, que rien ne devait contrarier, on s'emparait d'Auray, de Vannes , d'Hennebon et de tous les points intermédiaires. Là, les Royalistes qui s'associaient à ce mouvement se réunissaient et combinaient leurs opérations avec Gharetle, StofQet, Scepeaux, Boisguy, Frotté, et les Chouans du Maine. Dans le même moment, le prince de Condé, à la tête de son armée, tentait une diversion en Franche-Comté, Monsieur arrivait sur l'esoadrc de lord Moira, et la Révolution était finie. » Tel était le plan général de Puisaye.

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siasleâ du pays. Ils vinrent en rendre compte aux émigrés. Vannes, Rennes* Lorient, Saint-Brieue, Ploermel, Saint-Malo, n'attendent qu'une occasion pour se prononcer. Une population innombrable guette sur la plage le débarquement des Royalistes. Ce débarquement s'opère le ^7 juin, en face des pierres séculaires de Garnac. La garnison républicaine en est balayée par Tinténiac et par Georges Gadoudal. Les paysans morbihannais se pressent, alin d'obtenir des armes. «Les uns, dit M. Crétineau, amenaient fi leur suite des bestiaux ou des voitures chargées de provisions ; les autres, déjà armés, déjà disciplinés, se rangeaient sur le rivage, pour favoriser l'opération ou pour saluer de leurs cris de joie les émigrés qui débarquaient. La plupart se précipitaient jusqu'aux genoux, dans le sable; ils s'attelaient aux canons, ils entouraient les bateaux. De tous côtés on voyait des vieillards, des hommes, des femmes et des enfants se jeter à la nage et se disputer, par une louable émulation, à qui transporterait les plus lourds fardeaux. C'était une confusion pleine d'enthousiasme, une foule ivre de bonheur qui, sous un brûlant soleil, s'encourageait à travailler aux cris de : Vive la Religion ! Vive le Roi!» Le désordre inévitable de cette réunion blesse l'œil méthodique de d'Hervilly. Il oublie que ces soldats en sabots, vêtus de braies et de peaux de chèvres, ignorants de tonte discipline, sont les géants qui ont vaincu la République et qui peuvent la vaincre encore. Il va les repousser par un ordre impitoyable, lorsque Tinténiac l'arrête à propos, et, agitant son chapeau sur la pointe de son épéc, couvre la voix de la consigne de nouveaux cris d'allégresse.

I^e débarquement achevé, émigrés et Chouans confondus, s'assemblent autour de leurs prêtres. La plaine druidique devient un temple chrétien ; et Jésus-Christ descend, à l'appel de M. de Hercé, sur le dolmen des sanglants sacrifices. On commence par un service funèbre pour le roi Louis XYII, qui vient de mourir dans les fers, et l'on finit par un Te Deumcn l'honneur du roi Louis XVIII. En face de l'Océan, sur ce rivage encore celtique, au bruit des canons de la flotte anglaise, ce dut être un spectacle admirable que celui de cette multitude à genoux sous les drapeaux, autour des cheveux blancs de l'évêque de Dol.

De la prière, on passe au combat; mais déjà l'élan s'est ralenti. L'intrigue, la discorde et la trahison se croisent de toutes parts. Puisaye veut agir d'enthousiasme, et d'Hervilly veut attendre Sombreuil. Us s'accordent de mauvaise grâce, pour lancer en éclaireurs Tinténiac sur Landcvan , Vauban sur Meudon, et Bois-Berthelot sur Locmariaker. Ce dernier s*cmpare d'Âuray, qui était « la clef de l'invasion. »

Cependant Hoche a tout appris à Rennes. Le sort de la République est dans sa main, et il n'a qu'une armée découragée contre une population triomphante. Mais rien n'émeut son calme, rien n'ébranle son courage. Il réunit toutes ses forces et tous ses talents pour vaincre ou pour mourir. 11 sait

6i0 BRETAGNE ET VENDEE.

et il montrera qu'aucune puissance n'égale celle de l'ensemble et de l'unité.

11 appelle ses divisions, et les échelonne de Vannes à Brest. « Surtout, écrit-il à ses généraux, ne m'amenez point de gardes nationales. Leur jactance et leur lâcheté nous perdraient. Elles nous fêteront après la victoire, ou pleureront sur nous, si nous succombons !» Il s'élance lui-même avec deux mille hommes qu'il remplit de sa valeur impassible. Il repousse les Chouans de Vannes, et se présente devant Auray. Repoussé à son tour, il renonce aux luttes partielles, pour attendre un combat général.

D'autre part, Puisaye et d'Hervilly, les émigrés et les Chouans perdent cinq jours en revues et en disputes. Le 5 juillet, ils prennent enOn le fort Penthièvre; cl que font^ils des prisonniers Bleus? Ils les gardent sous leurs drapeaux, et leur confient leur nouvelle conquête! Etait-^e vertige ou perfidie? On ne sait vraiment comment opter. D'Hervilly, de son côté, donne un renfort aux Chouans, et le leur retire aussitôt. Ceux-ci désertent en criant à la trahison. Vainement on leur promet d'autres secours pour le lendemain. — Alors, nous reviendrons demain , disent les paysans.

Demain, c'était la défaite et la trahison! Rejoint par ses lieutenants, Hoche débusque Tinténiac et Vauban, et reprend position devant Auray. Les Chouans se découragent encore : un d'eux trouve sa famille massacrée, et cette vue les ramène au combat. On décide un engagement général, le 5 juillet... mais le plan des chefs mécontente les émigrés comme les paysans. — Il y a quelque trahison sous roche, répètent ceux-ci avec leur instinct de méfiance, — instinct doublement développé par la présence des nobles et par le voisinage des Anglais. La voix de Puisaye n'est plus entendue nulle part, d'Hervilly refuse d'exposer ses soldats à une défarte certaine ^

* 11 faut dire que d'Hervilly, esclave de la consigne royale, était sous l'iofluencc de Tagencc royaliste de Paris, troisième pouvoir qui paralysait, on ne sait pourquoi, l'expédition, et cela au nom des princes qui l'avaient sollicitée ! Cette énigme de discordes, de mensonges et d'intrigues, est tellement complfquée, que Tliistoire la plus impartiale n'en saurait trouver le mot. On se perd dans un dédale de coi\jccturc8 odieuses et de contradictions impossibles 1 L'agence Brottier, ennemie acharnée de Puisaye, l'avait dénoncé comme traître aux Princes, et détruisait ses ordres par des contre-ordres formels. Charette, Stofllci, de Scepcaux, Boisguy, Frotté et les chefs du bas Maine avaient tous promis à Puisaye leur concours. Tous reçurent de l'agence, au moment de se mettre en marche, la lettre suivante : « Paris, 26 juin 1795. -^ Au hoh du Roi, il vous est enjoint de ne vous soulever que lorsque vous recevrez une nouvelle commission du conseil des Princes. Ce serait exposer le pays que vous commandez et vous-même à de graves iiiconvéïiieuts, que d'outre-passer l'ordre ci-joint. Au nom du conseil de l'agence royale. Signé Brottier. »

L'agence lit plus : elle envoya aux mêmes chefs de faux avis, signés Puisaye, et leur enjoignant aussi de ne pas bouger de place! Elle lança des émissaires pour arrêter ceux qui étaient déjà en campagne ; enfin, elle écrivit à d'Hervilly, sur le champ de bataille, et toujours au nom du Roi, de refuser son concours aux pluns de Puisaye, a suspects d'être hostiles à la branche aînée des Bourboit^. »

De sorte que t>ul semblait travailler à la ruine de l'entreprise, et ses promoteurs, et ses chefs, et les Anglais, et les Princes, et leurs agents publics, et leurs agents sccrcls !

Au milieu de tant de bassesses, rêvèquc de Hcrcé fut sublime. Au nom de Dieu et de l'honueur, il sommi Puisaye et d'HervdIy de s'embrasser. Mais il ne put y parvenir.

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