LES CHOUANS
Les vieillards, et les jeunes lillcs, et les petits garçons, et tous ceux qui sont incapables d'aller se battre, diront, dans leurs maisons, avant de se coucher, un Pater et un Ave pour les Chouans.
Li s Chouans sont des hommes de bien, ce sont de vrais chrétiens ; ils se sont levés pour défendre notre pays et nos prêtres ; s'ils frappent à votre porte, je vous en prie, ouvrez-leur. Dieu, de même, mes braves gens, vous ouvrira un jour.
Julien aux cheveux roux (Julien Cadoudal) disait à sa vieille mère, un malin : — Je m'en vais, moi , njoindre Tinténiuc, car il me plait d'aller. — Tes deux frères m'ont abandonnée, et toi tu m'abandonnci aussi! mais, s'il te plait d'aller, va-t'en à Ui garde de Dieu I...
Quan I ils eu vinrent aux prises, il (Julien» frappait comme un homme : chacun d'eux avait un bon fusil; lui, il n'avait quo son bàtoUi son bâton et son chapelet de Sainte- Anne, et quiconque l'approchait était abattu à ses pieds.
Et tout percé était son chapeau, et percée sa veste, et une partie de sa chevelure avait été coupée d'un coup de sabre, et le sang coulait de son flanc ouvert, et il ne cessait de frapper, et de plus il chantait.
Et je cessai de le voir, et puis je le revis : il s'était retiré è l'écart sous un chêne, et il pleurait amèrement, la tête inchnée, le pauvre monsieur de Tinténiac en travers sur ses genoux.
Et quand le combat finit, vers le soir, les Chouans s'approchèrent, jeunes et vieux, et ils étaient irur< chapeiiux, cl ils disiicMil ain.^i : — ^Voilà qiicnon^ avons gîv^iié la viclûro, cl il est mort, hélas! —
CtlAPITRIi VINGT ET INlÈMli:. 4»5
dominer la France avilie, si leurs éternelles divisions n'eussent recommencé, et si Bonaparte ne se fût levé sur le monde.
Les vastes projets de Bonaparte avaient besoin de la paix intérieure. Son Consulat y parvint avec une habilelé profonde, sinon très-loyale. Les chefs de TOuest, que leur union eut rendus invincibles, se laissèrent désarmer Tun après Tautre, aux conférences de Pouancé, de Candc, de Montfaucon. Seuls, Georges, Frotté, Boisguy, Bourmont et quelques autres, tenaient bon contre la force des choses. On vint à bout de Georges, en menaçant le Morbihan d'un incendie général ; de Boisguy et de Bourmont en leur opposant des forces supérieures ; de Frotté en le prenant dans une embuscade, et en le fusillant avec ses ofliciers. Du reste, l'attitude des Royalistes fut toujours noble devant Bonaparte. Témoin le comte D'Andigné. qui le vit faee à face, et lui parla de puissance a puissance (27 décembre 1799). Bonaparte, au contraire, déjà habitué au despotisme, se laissa souvent emporter jusqu'à la fureur, — notamment contre le jeune doTousUiintel contre le chevalier de Theiot, saisis et exécutés, malgré les cris de grâce du peuple, — le second, au bord de la pièce d'eau des Suisses, à Versailles.
Assuré, enfin, de la Bretagne comme de la Vendée, le Premier Consul leur rend leurs prêtres, fait succéder la clémence à la terreur, et attire à lui par mille séductions, les chefs royalistes. Presque tous lui répondent comme GadoudaL — qui refuse Tépée de général de division, avec cent mille livres do rentes, et va préparer à Londres de nouvelles attaques contre le futur empereur. La question religieuse remue encore les levains de la Chouannerie. Le meurtre de Tévéque du Finistère manque de les faire éclater. — L'indomptable Georges reparait en Bretagne, et retourne conspirer en Angleterre, avec Pichegru et Dumouriez. Il médite héroi* quement un duel du moyen âge avec Bonaparte, qu*il attaquera au milieu de son escorte, à la télé d'un bande de Chouans. — Il repart de Londres, débarque à Béville, en bravant mille morts, arrive à Paris, y ap|)eUe en vain ses compagnons, et, victime des jalousies de Pichegru et de Moreau, est arrêté, condamné et fusillé yuin 1804). Bonaparte, quh l'admirait malgré lui, lui offrit inutilement sa grâce contiw une simple soumission ^
^ Le sang-rroid de GadouJal, è ses derniers moments, ne- fui pa» moins inébranlable que sa lidélité. h avoua aux juges toutes ses intentions : « Je voulais met Ire Louis XVIir& la place àd Bonaimrto. J'aurais provoqué celui-ci en plein jour, à armes, égales. Mon escorte aurait de môme provoqua la sienne. Gela n'eût pas été un nssjissiuat, mais un duel, — comme le combat des IVentc. a On lui reprocha d'avoir tué deux pères de Tamille, en se défendant lors de son arrestation : t J'en sui« Tâché, répliqua- t-il, il fallait me faire arrêter par des célibataires. » 11 jouait aux barres, dans la cour du Temple, avec les Chouans condamnés comme lui. Le soir et le nia lin, ils cliantaient ensemble des cantiques bretons. Assumant tout sur lui, et justifiant tous ses complices, il dit àTburiot, son accusateur : c Vous avex voté la mort de votre Roi. Si vous fussiez tombé entre nos mains, votre proccs eût été bientôt fait : agissez-en de ménâe avec moi. » Gomme il allait au supplice, on lui offrit, pour b dernière fois, un recours en grèco, qu'ilo'aviiit qu'à signer pour vivre. Il lui en léle : « Au nom
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Avec Georges Cadoiidal finissail l«i Chouannerie. Après avoir rallie ou écrase ses divers chefs, l'empereur Napoléon fait pluA encore que le consul Bonaparte pour la Brelagne et la Vendée... Il sent qu'il doit à ces nobles ennemis le salut des idées religieuses et monarchiques sur lesquelles il a basé son trône... Il relève les églises abattues et les fermes brûlées ; il fonde des villes, trace des routes, et jette Tor et les bienfaits à pleines mains.
Mais bientôt, multipliant ses caprices en même temps que ses victoires et ses dons, il ressuscite ce despotisme royal que la Bretagne avait combattu avant 89 aussi vivement que le despotisme républicain depuis 95. — La Bretagne se souvient alors de Louis XVI et de cette Monarchie constilu* tionnelle qu'il n'a pas eu la force d'établir entre les deux abimes de la vieille Royauté et de la jeune République. Le frère du Roi martyr, Louis XVIIl, annonce habilement aux petits-fils des La Chalotais et des Botherel, line charte et des institutions qui rappellent leurs anciennes franchises, leur inviolable parlement, leur libre représentation nationale. En même temps, TEurope écrasée se relève sous le talon du soldat empereur. — La Chouannerie renaît alors en Bretagne, proclame derechef Louis XVUI roi, et retrouve les dignes fils de ses anciens généraux (1814).
Comme en 1793, quoique avec beaucoup moinsdcspontanéité, la Vendée se lève à côté de sa sœur. Cette fois encore, un La Rochejaquclein la mène au combat. C'est Louis '• le digne frère de Henri par le courage, et le père du marquîsdcLaRochejaquelein, députéactuel du Morbihan. Louisa déjà soulevé contre Napoléon la Guienne, où sont ses propriétés, — lorsqu'il apprend la chute du colosse impérial. Les faits allaient plus vite que les hommes. Louis XVUI est rentré, sa Charte immortelle à la main, et a consommé Tuuion delà Monarchie et de la Révolution (1814).
Mais quel bruit part de l'île d'Elbe, où est enchaîné l'Empereur? C'est l'Empereur lui-même qui s'élance, avec ses anciens soldats. La France, éblouie, le regarde passer. Son aigle abat, de clocher en clocher, le drapeau blanc, même dans les provinces de l'Ouest. Louis XVIII est détrônée son tour, par ce grand complot militaire; mais l'Europe accourt à son aide, et la guerre des Cent-Jours commence.
La Restauration avait débuté par désarmer les chefs bretons et vondéens; les chefs bretons et vendéens retrouvent des armes contre l'Empereur et
de Sa Majesl^ TEropercur... » Il s'arrôla court, cl dil à set Chouans : c Gamandcs, faiaons la prière. » Il mourut tranquillement, le 25 juin, — comme il ayait dormi h veille. 11 avait trente-cinq ans. C'était certes un héros, — mais un héros de guerre civile.
^ Né le 30 novembre 1777, au château de la Durbellièrc, Louis de Iji Roch<jaquclein fut élevé aux Oratoriens de Niort, émigra avec sa famille en 1792, fil tout jeune la campagne des princes , alla guerroyer i ^Saint-Domingue, écliappa aux nègres sur une frêle barque, épousa, en 1802, la veuve de Lcscurc, te consacra avec elle au soulagement des misères vcmlécnncs, et résista à toute» les séductions comme à toutes le» men-iccs de l'Eiuporcur.
CUAPITRË VINUT ET UKIEHE. 637
L'oiilre l'élrnnger tout à la Tois. Louis de La Rochcjaqueleiii débarque à S^int- (îillcs, le 16 mai. Il s'élance avec Suzanocl, LudovicdeCharette, neveu du généraL de Saimye, Vaugiraud, Maynarit. Lezardièrc, La Barre, (loulaine. Krédéric de Bruc', loua braves capitaines, dont l'ardeur improvise une année. Aujjuste deLa Buchejaquelcin, autre digne frère du marquis, doit le seconder avec sa division, ainsi qued'Autichamp.CanueletSapinaud, le vétéran de la grande guerre. Louis de La Rocbcjaquelein est nommé général en chef par acclamation; mais on commet la faute grave de n'en poinl dresser procèsverbal. Le Jeune Charette se fait lucren voulant rendre aux Vendéens lair élan d'autre* fuis. — C'était malheureusement chose impossible ; — mais plus on avait de peine à trouver des soldats, plus le C courage suppléait au nombre.
Sur la rive droite de la Loire, les anciens gars de Jean Chouan, de Jambc-d'Argent, deCollcreau, se rallient derrière M. D'Andignc, Sol de Grisolles, les Cadoudal , le comte de Franchcvilte, (ils du premier chef morbihannaîs , réorganisent leurs terribles bandes.
Alors parait la flotte anglaise, chargée des munitions promises à La Rochejaquelein.
H Si ce débarquement s'opère, disaient les généraux bonapartistes, c'est fait de la cause impériale dans rOucsI.» Louis le savait bien, et son plan était d'unir toutes les divisions, une fois armées.
■ C'eil cdui qui Tul eniuitc colanej de U canlerie du troisième corps iDua Ih orlrek deSuuaaet U. Frédéric de Bruc, louljpunc lian, tooleia le premiiT le paya depuis Ninlei jiisiju'i) HoiiUiRu, et M diilingui dint loutcs les renronlres, notimoiinl 1 Rurlic-Srrrièrc el 1 la Cbnboui^re, oâ il Gl [éle, sTec une poignée de gan, i des bsliillons imp^riam enlicrs. On «oit que l'Iiéroiinie était liérédibîre dam toulcs les bnuche* de celle noble firoille de Bruc, cl noua avons di'ji remirqué que les remmes elles- mi^nics s'y munlraienl dignes de leurs ninrîs. — A ce pmpoa, nous deions 1 nos Iccleors le rjcil dfi drrnier* eiploiU de U cotnlessc de Bruc du Cléré. Après Li singlaule ba- I liltc ail noua l'avnna rcnconlréF, l'intrépide i
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et do marcher droit à Paris. Mais cela demandait uiiaccorJ, — plus impossible que jamais. Déjà l'autorité du nouveau généralissinie est méconnue... Ses collègues étaient convenus de le joindre dans le Marais, pour recevoir les munitions anglaises, — et pour entamer ensemble leurs grandes opérations. Les uns manquent au rendez-vous, parce qu'ils refusent de risquer leurs troupes, — les autres, parce qu'un armistice leur a été proposée par Tcnncmi. Les Impériaux, qui savaient à fond les jalousies vendéennes, en tirent un merveilleux parti... Fouché se complaît et se surpasse en ces intrigues souterraines. Bref, au jour convenu, et le débarquement opéré , Louis de La Rochejaquclein se trouve seul au combat, et, après une lutte vainement héroïque, il périt au champ des MathesS loin de Sapinaud, de Suzannet et d'Autichamp; — qui s'associent par une réparation tardive, au deuil glorieux de ses funérailles. Auguste avaitété blessé grièvement, en combattant à c6té de son frère (4 juin 1815). Les tloyalislcs s'entendaient mieux sur la rive droite. D'Andigné y tenait tête au général Lamarquc; et à Musillac, dans le Morbihan, Sol de Grisolles, le comte de Francheville, Joseph Cadoudal, et les collégiens de Vannes ^, rappelaient les plus beaux jours de la grande guerre.
une des mille ayentures de sn vie de brigande, rapportée par un témoin qu'on ne soupçonnera pas de royalisme, le général républicain Cordelier [Mémoires manuscrits, cités par M.Cordelier-Delanoue, dans le journal le Tempt du 15 octobre 1836).
Un Maycnçais égaré se réfugie un soir chez une vieille fermière dea Herbiers, qui avait pour toute compagnie une vache, une brebis, un chien , — et le cadavre de son mari , précieusement enfermé dans un bahut. La bonne femme priait avec ferveur depuis trois jours, espérant rappeler le pauvre homme a la vie. -— Le soldat, peu flatté de l'entrevue, allait chercher un gUe moins funèbre, lors* qu'une jolie brigande, en h:ibit (ramazone, un cœur de drap rouge sur la poitrine, lui barre le passage ; et, après avoir bravement essuyé son coup de fusil, le fait garotter par sa suite et jeter dans le bahut avec le mort. C'était madame de Bruc, qui se vengeait ainsi de l'appel fait par Rossi* gnol aux chimistes nationaux pour empoisonner la Vendée en masse. Le Bleu passa trois heures avec le cadavre du Vendéen, — tandis que la veuve, restée seule, continuait ses prières à l'effet de ressusciter son mari... Tout à coup elle entend une voix qui l'appelle : Ma femme! mn femme! ouvremoi 1... Elle ouvre enfin, et le soldat s'élance et gagne les champs, — terminant son rôle conjugal par un cri de Vive la République ! Instruit de cette aventure, le général Cordelipr promit une forte récompense au Mayençais, s'il lui amenait madame de Bruc vivante. Mai^ peu de temps après, le soldai tua la comtesse dans une rencontre, et lui enleva sa cafetière à déjeuner en argent massif et une bçtte d'écaillé ornée de son portrait... Le général Cordelier déclare qu'il le Gt fusiller aussitôt.
La (iimille de Bruc était dignement représentée à l'armée de Gondé par le vicomte de Bruc-Signy.
^ Un calvaire marque encore la place de cette mort généreuse. Des immortelles sauvages croiasoni à l'entour, et cette simple inscription frappe les regards :
« SCB CB TÏHTRR FUT TUÉ, ET ICI COUVERT DE TEIIRB, LOUIS DE LA ROCHUAQUELEIK. »
S Ces collégiens, dont les plus âgés n'avaient pas vingt ans, et dont l«s plus jeunes en comptaient à peine treize, s'étaient soulevés d'eux-m^.mes, au bruit du rctuur de l'Empereur. Trompant bi surveillance de leurs maîtres et la tendresse de leurs familles, ils vendent leurs livres pour acheter des armes, s'exercent a les manier derrière les buissons, choisissent entre eux leurs officiers : Nicolas, Questel, Bio, Lcquellec, Baiuvel etc., jurent entre les mains de ce dernier de verser la dernière goutte de leur sang pour la cause royale, cl d'emporter dans la tombe le secret de leur association, . courant enlever aux Impériaux Sainte-Anne d'Âuray, ce palladium breton, joignent leurs habits mipartis sacrés et champêtres aux jupens bleus des soldats de Gadoud:d et aux chapeaux cirés des marins de Francheville, et ouvrent la bataille de Musillac en repoussant les ennemis quatre heures de suite... Nicolas cl (Jueslel y lonibcul morts. Baiiivcl prend le conim nidcment à leur place. Mais