CHAPITRE DEUXIÈME
Toute la ville alors connut la sentence avant qu'elle fût rendue^ et tomba dans une stupeur mêlée d'épouvante et d'indignation.
Cependant l'espoir allait croissant dans le cœur des braves genlilshommes, sûrs d'avoir mérité de r&ste l'acquittement promis à leurs aveux, lorsque, entre quatre heures et demie et cinq heures, on vint leur faire lecture de l'arrêt qui se terminait ainsi *:
La Chambre royale.,, déclare lesdits de Guer de Poneallec, Le Moyne de Talhouèt, de Montlouis et du Couêdic^ atteints et convaincus des crimes de lèze-tnajesté et félonie^ pour réparation desquels lesdits sont condamnés à avoir la tête tranchée sur un échqfaud dressé à cet effet en la place publique de la ville de Nantes.
Voilà comment les juges chargeaient le bourreau de tenir leurs promesses. .
L'arrêt devait être exécuté le jour même, tant on appréhendait l'émotion populaire. Les quatre condamnés n'avaient que deux heures pour se préparer à mourir.
Nous laisserons parler maintenant le Père Nicolas, et nous n'interromprons son récit que pour y intercaler les détails empruntés à d'autres relations.
c Vous souhaités, monsieur, une relation fidelle de ce qui s'est passé à Nantes, le mardy de la semaine sainte, 26 mars 1720. Voicy, dans toute la sincérité possible, quels furent les derniers sentiments des quatre gentilshommes qui eurent la tête tranchée.
c Messieurs les Commissaires de la Chambre royalle s'assemblèrent vers les cinq heures du matin. Leur séance ne finit, ni leur diné ne commença, qu'à la demie après quatre heures du soir. M. de La Griolais, grand prouost de Nantes, étoit venu avant quatre heures chez les HR. PP. Carmes demander, par ordre de la Chambre royalle, quatre confesseurs pour assister des Gentilshommes à la mort.
c Les Pères Pierre, Mathieu, Georges et Nicolas se rendirent au chasteau de Nantes, conduits par M. de Galiné, exempt de la maréchaussée. On les introduisit dans la chambre que MM. les Commissaires venoient de quitter pour aller dîner après avoir porté leurs jugements^ M. de La Griolais les avertit que quatre Gentilshommes étoient condamnés à la mort, et que leurs arrêts dévoient être exécutés sous deux heures. Il ne falloit pas manquer de leur en donner avis, afin qu*ils prissent mieux leurs mesures et qu'ils missent ordre à leurs affaires et conscience.
c Un officier de la Chambre vint peu de temps après dire aux quatre relligieux que l'un d'eux entrât dans une petite chambre voisine^ Le Père Pierre, comme le plus ancien, s'avança. 11 aperçut, en entrant, Monsieur le marquis de Poncallec à genoux, à qui on finissoit de lire son arrest de mort. La douleur qui le saisit luy fit répandre quelques larmes; mais il ne fit
aucune résistance lorsque les exécuteurs lui lièrent les mains et le fouillèrent, sans lui laisser en toutes ses poches autre que son mouchoir. Il fut, dans l'instant, conduit à la chapelle avec son confesseur, c Pensez-vous, mon père, lui dit-il d'abord, que Dieu veuille bien me pardonner mes péchez? » Le confesseur lui proposa plusieurs motifs en la miséricorde infinie de Dieu. Le marquis ajouta qu'il auoit toujours beaucoup compté sur la protection de la Sainte Vierge.
« Les Pères Mathieu et Georges, destinez pour assister Messieurs de Montlouis et du Couédic, entendirent aussy les derniers moments de leurs arrêts, quand on les leur signifia, et les suivirent dans la chapelle, quand, après leur avoir lié les mains et les avoir fouillés, on les conduisit successivement. La frayeur des jugements de Dieu et le regret de Tavoir offensé furent les premiers sentiments que ces Messieurs témoignèrent d'une manière fort chrétienne à leurs directeurs, qui n'omirent rien pour leur rendre tous les services, selon qu'ils pouvoient, de leur charité.
« Monsieur de Talhouêt 1^ Moyne fut le dernier à qui on prononça l'arrest. Je fus introduit dans sa chambre lorsque le greflier en lisoit le^ derniers mots. 11 étoit pour lors à genoux comme avoient été les trois autres Messieurs. Immédiatement derrière luy étoient debout trois ou quatre exécutteurs. On me fit demeurer un peu plus loing. Il me semble encore voir Monsieur de Talhouêt se releuer d'un air fort pensif, les yeux baissés, mats avec la plus grande tranquillité du monde, pendant que les exécutteurs lui lioient les mains et le fouilloient. On le conduisit, et on me dit de le suiure dans In chapelle. Comme nous y entrions, M. le marquis de Poncallec qui n'auoit rien dit, voyant entrer MM. de Montlouis et du Couêdic, s'écria : « Ah! voilà un bien bonnette homme que l'on fait mourir! » 11 voulut l'embrasser en disant : « Ah! quelle injustice! » Puis, se tournant vers moi : « Ah! Père, quelle injustice! » M. de Talhouêt luy répondit trop bas pour que je le pusse entendre; je dis seulement alors : « Eh! Messieurs, ce que nous ne pouvons empescher, soufl'rons-le d'une manière grande, généreuse et chrétienne : receuez de la main de Dieu et non de la part des hommes la disgrâce qui vous estarriuée. >
< Comme M. de Poncallec oontinuoit de parler un peu haut, M. de Montlouis et le Père Mathieu qui étoient dans le confessionnal le prièrent de ne point interrompre; c'est ce qui fit le retirer à main droite au haut de la chapelle. Je fis alors un petit compliment à M. de Talhouêt, tout bas, pour ne point faire de peine à nos voisins : c La Providence me destine à vous rendre service. Monsieur, dans une occasion bien imi)ortante, mais bien triste : c'est pour moi bien de l'honneur, mais bien de Taffiiction. Puisque Jésus-Christ a bien voulu mourir pour nous, nous mourrons aussi trèsvolontier pour luy et pour notre salut; honorés-moy, je vous prie. Monsieur, de toutte votre confiance : je ne la demande que pour votre utilité. Ah! Mon-