‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 29 sur 223 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

M. de Simiane. — M. de La Griolais, après avoir achevé d'écrire, sortit.

c Lorsqu*iI revint pour la dernière fois, il étoit botté et tout prêt à monter à cheval; en entrant, il déclara que M. de Chateauneuf différoit Texécution d'une demi-heure, parce que les deux heures prescrittes par la Chambre royalle étoient expirées et au delà. Ensuite, après avoir doucement représenté à ces Messieut*s que toutes les loix ordonnoient qu'un arrest de mort fût exécuté le jour même qu'il est prononcé, il se retira.

c Vers ce temps, M. de Talhouêt se ressouvint qu'il deuoit un port de lettre, et me pria de le dire à M. de La Griolais. < C'est une bagatelle, lui dis-je. — Cela est vrai, me répliqua-t-il, mais il ne faut pas faire le moindre tort à personne. Les sept écus, ajouta-t-il, que les exécuteurs m'ont pris, je les avois reçus en prest ou en don de M. de Villeneuve Hersulier; mandez-le à mon épouze, elle ne manquera pas de les luy rendre aussitôt qu'on luy demandera. »

c( Une demi-heure après, les trois exécuteurs entrèrent dans la chapelle. Le principal fit une espèce de compliment ou d'excuse à M. de Poncallec. il serra ensuite les liens dont ses mains étoient attachées. M. de Poncallec dit alors que cela étoit fort inutile, qu'il iroit tranquillement à l'échaffaut, sans avoir les mains liées. Sur ce que l'exécuteur lui représenta que c*étoit à regret qu'il luy faisoit cette peine, mais que son devoir l'y obligeoit : c Fais donc ! » dit froidement le marquis. L'exécuteur alla pour en faire au* tant à M. du Couêdic ; mais, l'ayant trouvé assez serré, il ne le toucha pas. Alors M. du Couêdic s'écria : « Après vingt-huit ans de services, voilà donc ma récompense! J*ai de moi-même exposé mille fois ma vie et ma teste |K)ur le Prince, et il me la fait ôter aujourd'huy sur un échaflaut ! » L'exécuteur s'avança vers M. de Talhouêt; mais quand je luy dis d'un ton un peu chagrin : « il a les mains assez liées ! » il s'en retourna vers la chapelle, sans venir jusques à nous.

< M. de Montlouis, dont la confession ne finissoit point, retarda notre sortie encore près de demi-quart d'heure, que j'employay à animer M. de Talhouêt, en lui représentant les dispositions extérieures et intérieures de Jésus-Christ conduit à quatre différents tribunaux et au Calvaire , par les rues de Jérusalem. Nous sortîmes et marchâmes jusques à la place du Bouflay, dans cet ordre : M. de Poncallec le premier, ensuite M. du Couêdic, puis M. de Talhouêt, et enfin M. de Montlouis; chacun de ces Messieurs avoit son confesseur à sa gauche, pour l'entretenir; un des exécuteurs marchoit après M. de Poncallec; l'autre après M. du Couêdic, le troisième après M. de Montlouis.

€ Ce dernier, en descendant l'escalier du château, leva les yeux vers une fenestre où étoit madame son épouze, et luy dit fort tendrement : < Adieu, madame. » Je l'entendis luy répondre avec beaucoup de larmes et de cris^ mais je ne distinguay pas les paroUes.

• A peine fûmes-nous sortis du chasteau» que l'on fit halte, pendant que H. le greffier de la Chambre royalle lisoit tout haut un papier, en faisant prononcer à l'exécuteur les mêmes paroles que luy. »

Pour se figurer toute l'horreur de cette scène, il ne faut pas oublier qu'il était plus de neuf heures et qu'il faisait déjà nuit sombre. Le sinistre convoi marchait à la flamme des torches, agitées par un vent d'orage. Tantôt cette flamme semblait s'éteindre, et les groupes noirs se confondaient dans les ténèbres; tantôt elle jetait ses lueurs brusques et sanglantes aux visages des condamnés, des confesseurs et des bourreaux. On voyait étinceler au loin les épées et les fusils de toute la garnison, rangée sur deux haies depuis le château jusqu'au lieu du supplice. Derrière cette double digue s'agitait l'océan populaire, dont les flots pressés, et tumultueux comme ceux de la Loire, affluaient par toutes les rues adjacentes et débordaient le long du Port Maillard. Au premier aspect des martyrs, un cri de miséricorde était parti de toutes les bouches. Mais la lecture de l'arrêt fatal avait converti cette rumeur en un profond silence. Les gentilshommes, qui attendaient peutrêtre un mouvement d'insurrection, jetèrent un regard désespéré sur la foule et repartirent avec accablement.

c La marche recommença, c Vous voyez, mon père, me dit M. de Talhouêt, nous nous laissons conduire comme des agneaux à la boucherie. — C'est en cela, luy répliquai-je. Monsieur, que vous vous rendez plus semblable au Fils de Dieu. Il pouvoit d*une seulle parolle renverser et anéantir tous ses ennemis, mais il crut qu'il «étoit plus digne de luy de faire éclatter la pénitence que la force. Il y a plus de générosité à supporter courageusement le mal que de le repousser avec impatience ; il y a plus de mérite devant Dieu et plus de véritable gloire devant les hommes. » Quelques moments après, les cris et les gémissements du peuple, que nous entendions, me donnèrent occasion de luy dire : c On plaint votre sort, Monsieur, et on ne plaignoit pas celuy du Fils de Dieu. » Il me protesta plusieurs fois qu'il n'avoit dans le cuBur le moindre ressentiment contre ceux qui le faisoient mourir, ni coutre aucunes autres personnes. 11 produisit pendant la marche plusieurs actes de foy, d'espérance et de charité, de contrition, de résignation; et récita encore plusieurs versets du Miserere.

c Comme nous entrions dans la place du Bouflay : c Est-ce icy, mon père? nie dit-il. — Oui, Monsieur, c'est icy votre calvere, luy répliquai-je, c'est ici que vous devez quitter la terre pour aller au ciel ; les cienx sont déjà ouverts pour vous, sy vous souffrez bien généreusement et chrétiennement. »

c Plus nous avancions, et plus nous découvrions de soldats, c'est ce qui me fit luy dire ;

< Il y a infiniment plus d^anges qui vous attendent et vous recevront avec joie dans le ciel, qu'il n'y a de soldats pour être témoins -de votre départ. »

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