‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 36 sur 223 · CHAPITRE TltOISIËUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE TltOISIËUE

a crosse haute, les tambours voilés et battant en

En 1758, eut lieu la fameuse victoire de Saint-Cast, à laquelle contribuèrent si puissamment trois mille cinq cents gardes-cdtes normands et bretons. Sur quatre mille Anglais , deux cents À peine regagnèrent leurs vaisseaux. Le duc d'Aiguillon avait dit à ses soldats : — Français ! montrez qui vous êtes , quel roi vous servez , et quel chef vous oniduit.

Après son triomphe, toute la Bretagne le porta aux nues... Les États, assemblés à Nantes, le fêtèrent comme un sauveur. Et c'était pourtant le même homme que la malédiction générale devait bientôt poursuivre. Une épigramme prépara ce fatal revirement.

H. d'Aiguillon était entré avant la bataille dans un moulin , d'oit il sortit blanc comme un meunier. Des malins prétendirent qu'il n'avait pas vu d'autre poudre à Saint-Cast, et La Chalotaîs , procureur général au Parlement, laissa échapper le mot célèbre : Si notre général ne s'est pas couvert de gloire, il s'est du moins couvert de farine.

Ce irait vint frapper le duc au cœur, au milieu de ses oyations , et les rires publics retournèrent malheureusement le fer dans sa blessure. On va voir avec quel acharnement il se vengea de La Chalotais et de toute la Bretagne.

Au reste, les rigueurs de sa politique avaient précédé celles de sa vengeance, et les Bretons avaient appris à le connaître aux États de 1752. Cette affaire mérite d*être traitée spécialement.

L'idée fixe de la Monarchie était d*établir l'impôt territorial en Bretagne comme dans le reste de la France : — idée simple et juste en Uièse générale, mais particulièrement incompatible avec l'acte d'Union.

Louis XIV, le premier, avait demandé cet impôt temporairement.

Les États le refusèrent tant qu'ils purent, et ne pouvant l'éviter tout à iait, ils en retinrent du moins l'administration, comme dans le Languedoc*.

La question reparut avec le second duc de Cbaulnes, qui demanda aux États de 1750 le vingtième que la France payait depuis quelques années. Comme ses prédécesseurs, il ne l'obtint que par la violence, et son successeur, M. d'Aiguillon, se flatta vainement d*être plus heureux.

Les ministres de la Monarchie oubliaient ou ne voyaient pas que les terres bretonnes étaient déjà grevées au profit. du Clergé, de la Noblesse et du Tiers-État lui-même , et qu'amener la lutte sur ce terrain brûlant , c'était préluder au nivellement de 1789. (Dès 1752, le vingtième, dans l'évêcbé de Rennes, dépassait le dixième de 1749. )

Le duc d'Aiguillon suivit, du reste, aux États de 1752, la tactique de la Cour. Il s'assura du Clergé secondaire et du Tiers par toutes les promesses et toutes les concessions imaginables : mais la Noblesse et le haut Clergé demeurèrent incorruptibles, et défendirent les libertés du pays, au péril de leurs libertés personnelles.

IjC débat des Trois Ordres fut violent et prolongé.

Les nobles, présidés par M. de Lorgeril, et puis par M. de Lorge, résistèrent aux Communes' avec une fermeté toute bretonne. Voyant enfin que la persuasion était impossible, M. d'Aiguillon demanda et reçut ordre d'employer la force ; il fit jouer les lettres de cachet, cette dernière raison du

* Un savant compatriote avec qui nous sommes heureai de nous rencontrer, M. Baron da Taya, s'exprime ainsi dans sa cnriense notice sur les États de 178t {Impartial du ii mai iS4t) : « An miliea do dit-hnitiioM siède, la France ^tait monarchie absolue, soutenue par ses lois fondamentales et par des appvis résistants ; notre Bretagne était pays constitutionnel, nous avions des représentants et des droits. » Pour combler l'abîme qui séparait la Bretagne ot la France , « pour mettre ii exécution les projets de réforme financière de MM. de Machaolt et de Vauban, il fallait un pouvoir central plus fort que celui de Lovis XIV, que celui de Napoléon ; ou bien il fallait une i^évolulion sociale. Les Bretons de 17 si no vonlaient ni le joug d'un pouvoir central absolu élevé jusqu'au despotisme fiscal , ni une révolution. Ils étaient conservateurs dans la vraie acception de ce mot»

* Quelques communes, cependant, restèrent dans l'opposition. M. du Taya cite la Commune de Quintin représentée pur un de ses aienx , dont nous allons trouver le nom sur It liste des proscrits. .

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despotisme. On Trappa d'exil ou de détention MM. de Pire, de Kersauson, de la Besneraye, de Kergaezcc, de Kératry, de Begasson, oncle et neveu, de Saint -Pern du Lattay, Baron du Taya, de Varincourt, Beschard, de la Bedoyère, Troussier, de Langourla, de Sceaux et le Mintier. Ces six derniers furent jetés à leurs frais dans des forteresses ; après quoi Timpôt fut perçu comme aux plus beaux jours de Louis XIV.

Si la victoire de M. d'Aiguillon n*était rien moins qu*honorable , il faut convenir qu'il en profita avec adresse et modération. Il «se mit aussitôt à parcourir le pays ; il fit tracer des routes , il arma les côtes , il facilita le commerce et l'agriculture; il récompensa hautement les Communes de leur soumission. 11 affecta même la générosité envers la Noblesse rebelle, en sollicitant l'absolution des exilés et des captifs, et en distribuant aux grandes familles des bénéfices , des régiments , des abbayes , des places de gardes-marine, etc.

Mais tout cela compensait-il le droit de voter qu'on enlevait à nosseigneurs des États?... Ils ne furent donc pas dupes de tant de faveurs, et, tout en se laissant mettre à la tète des gardesK^tes, ils protestèrent contre les motifs de l'institution.

Aussi la lutte recommença-t-elle en 1756, sur la demande d'un nouveau vingtième. Cette fois, la Cour, passant de la violence à la ruse, essaya d'esco* barder l'impôt aux États , en faisant tout simplement enregistrer l'arrêt du conseil au Parlement. Mais, chose remarquable, et telle était la puissance de l'opinion ! le duc d'Aiguillon lui-même s'opposa à cette tentative, et les faits justifièrent bientôt ses pressentiments. En effet, la cour de Rennes, bien qu'elle eût déjà commis une pareille faiblesse en 1750, et bien que ce fût une occasion d'augmenter encore ses prérogatives , sacrifia généreusement l'esprit de corps à l'esprit national , et s'entendit avec la Noblesse pour le rejet de toute capitation non votée par les États. Les Trois Ordres se retroa* vèreut donc face à face avec le même antagonisme, et le nouveau vingtième fut extorqué par les mêmes moyens qu'en 1752.

Cette résistance de la Noblesse était d'autant plus méritoire, que les charges repoussées par elle tombaient de tout leur poids sur la Bourgeoisie, repré- ' sentée par des hommes sans indépendance depuis que les maires et les éehevins relevaient du bon plaisir des rois.

M. d'Aiguillon ne pouvait entretenir l'illusion du Tiers que par un dévouement affecté à ses intérêts. C'est ce qu'il eut l'esprit de faire, en multipliant les travaux d'utilité publique, en réduisant les corvées de casernement et de fourrage, en retirant à l'intendant l'administration des routes, pour la restituer à une commission des États, — l'ordonnance des payements exceptée.

Tout cela eût été fort louable, si tout cela n'eût toujours visé à la suppression du droit de vote , et si les débauches de la Cour n'eussent absorbé

les économies de la France ; car c'était pour enrichir des lii)ertins et des courtisanes, qu*on ruinait le commerce» la navigation et Tindustrie bretonnes. Voici la preuve des misères du pays dans une lettre du duc d'Aiguillon lui-même au contrôleur général, en 1750 :

€ Je ne dois pas vous le cacher, monsieur, le nombre des eapiiés a diminué de plus de vingt mille en Bretagne, par Taugmentation prodigieuse des milices , par la perte immense des matelots ( ils passaient au service de la Hollande et de TAngleterre ) , et par les nombreuses épidémies qui ont ^ ravagé le pays. Toutes les taxes ont sensiblement augmenté depuis seize ans. La capitation seule s*est élevée de 188,000 livres à 400,000 livres, et ainsi des autres. >

Et, cependant, un troisième vingtième, une deuxième et une troisième capitation furent levés en 1760, et le casernement Tut porté de 5«5O,00O livres à près de deux millions. Les États , cette fois , se tinrent à Nantes , et il y eut des scènes qui montraient Tanimosité des esprits. Un gentilhomme se plaignit hautement qu*on n'élevât pas un mausolée aux quatre seigneurs décapités en 1720, — déclarant que nul n'était plus digne qu*eux des honneurs publics. D'autres rappelèrent avec énergie, qu'aux termes de l'acte de l'Union, le Roi ne pouvait que demander l'impôt comme les anciens ducs; qu'aux États seuls appartenait le droit de le consentir et de l'administrer; que la Monarchie ne pouvait aller plus loin sans violer son serment, et la Bretagne sans renoncer à son existence. En pleine séance, l'abbé Desnos, évèque de Rennes, créature du gouverneur, traita de bfltard l'abbé de Saint-Aubin. Celui-ci répliqua sur le même ton, et tous deux s'accablèrent d'injures.

M. d'Aiguillon n'en triompha pas moins, grftce au Tiers, et sa femme reçut un cadeau de 15,000 livres. Les États promirent d'être les parrains de l'enfant que madame la duchesse portait encore, si cet enfant était un garçon*. • et déjà tout se disposait pour la grande cérémonie... lorsque

La tigoora mit an joar une fille I . . . .

C'est alors que l'afTaire des Jésuites éclata, et réunit tous les partis contre le duc d'Aiguillon.

Depuis un siècle, les Jésuites avaient pour eux la Cour, et contre eux la Magistrature et le Clergé. Leur persistance et la volonté de Louis XIV les avaient établis en Bretagne , malgré les évoques , malgré le Parlement et malgré les Communes. Les préventions de celles-ci cédèrent d'abord à l'excellente méthode d'éducation des Révérends Pères, et leurs collèges obtinrent un tet succès , qu*il fut impossible aux Universités de soutenir la concurrence. Inde irœ. De là aussi quelques abus des Jésuites, assez graves pour nécessiter l'intervention de la justice. Ce n'est rien de vaincre, disait un grand général , le tout est de savoir user de la victoire. Les

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Jésuites, qui avaient tant de talents, n'eurent point celui-là. Ils laissèrent trancher tout à coup dans sa base Tarbre qu'ils élevaient depuis deux siècles et dont ils venaient d'étendre les rameaux jusqu'à la Chine et au Paraguay, où ils avaient établi le chef-d'œuvre des républiques. Ces hommes prodigieux, qui avaient raiïermi le catholicisme ébranle par le géant de la Réforme, ne surent pas se défendre eux-mêmes contre les pygmées du Jansénisme. Frappés de cet esprit de vertige qui annonce la chute des pouvoirs, ils ne montrèrent dans leur dernière lutte que faiblesse et incapacité. D'utiles ils se rendirent redoutables, de redoutables ils devinrent suspects, de suspects accusés. Janséniste aveugle, et cousine germaine de l'Université, la magistrature les jugea sans vouloir les entendre, f^a première pierre qui atteignit le pied d'argile des colosses fut le célèbre arrêt qui condamna leur général à payer ses dettes, et révéla le formidable mécanisme de leur société. En même temps leur violente expulsion du Portugal vint donner gain de cause à leurs ennemis. Bref, le Parlement leur porta le dernier coup en se faisant juge et partie dans Texamen de leurs doctrines*. Ces doctrines, comme toutes celles des casuistes, ressemblent aux cloches, à qui la bonne ou la mauvaise volonté fait dire tout ce qu'elle veut. Or, ce fut la mauvaise volonté qui interpréta les livres des Jésuites; et ceux des Jansénistes qui les condamnèrent eussent pu être interprétés tout aussi défavorablement. Mais une fois lancée dans une réaction, l'opinion publique ne s'arrête jamais. On remonta, dans l'histoire des disciples de Loyola, jusqu'à l'assassinat d'Henri IV, et les crimes ou les folies de quelques séides furent attribués à toute la Compagnie. On lança contre eux un déluge d'injures et de calomnies dont l'absurdité aurait dû suffire à leur justification. On oublia leur science pour ne voir que leurs erreurs, leurs aumônes pour ne voir que leurs richesses, leurs qualités pour ne voir que leurs défauts, leurs avantages pour ne voir que leurs inconvénients. En un

' T^ sont U les grandes causes de la dissolution des iésuites , mais il est nne petite «anse qu'il ne faut Ipas oublier, c'est la vengeance de madame de Poropadour. Qui sait même si tontes les foudres lancées contre les enfants de Loyola ne sortirent pas plus ou moins directement du cotillon de cotte favorite ? Dans le royaume des entremetteurs les courtisanes sont reines ! Voici le fait, tiré des mémoires du temps, et rapporté par un journal qu'on ne soupçonnera pas de partialité en faveur des Jésuites , par le Comtitulionnel J Désirant couvrir les désordres de sa vie du voile de la religion , madame de Pompadour avait prié un révérend père de la oomp^nie de Jésus de lui servir de confesseur. p)lle croyait trouver on Tartufe tout plein d'accommodements avec le ciel , moyennant une bonne sinécure : elle tomba sur un bonnéte homme, qui lui donna une leçon méritée. — Madame, lui écrivit-il, dans l'état de scandale habituel on vous vives , je ne pourrais vous absoudre que devant les hommes , en violant tons mes devoin ; si vous désirei que je vous absolve devant Dieu , quitta d'abord la Cour et le Roi , et je suis prêt è vous ouvrir la miséricorde infinie. — Madame de Pompadour , en déchirant cette lettre , jura la perte des Jésuites , et il y eut dès Ion k la cour un parti pour eut et un parti contra eux. Le premier était-il sincère ? sa défaite permet d'en douter. Le second triompha, grâce aux philosophes, plus indulgents pour Jeanne Poisson que les révérends pères.

« C'est la philosophie, dit d'Alembert, qui par la bouche des magistrats a porté l'arrêt contra les Jésuites. Le Jansénisme n'en a été que le rapporteur. •

mot, ces courageux instituteurs du peuple devinrent, aux yeux prévenus, les plus lâches instruments de la Royauté.

Telle fut ridée qui les perdit notamment en Bretagne, où Ton condamnait alors systématiquement tout ce qu*appuyait la Cour. On peut dire qu'ils y furent victimes des circonstances, et que le Parlement les immola sur Tautel du patriotisme.

On appréciera, du reste, les torts des deux partis, par les violences réciproques auxquelles ils se livrèrent. Cet épisode n'est pas le moins intéressant de la lutte de la Bretagne et de la Monarchie, — représentées ici par la Chalotais et par le duc d'Aiguillon, les deux plus grands ennemis qu'on vit jamais aux prises.

Ce fut au mois d'août 1761 que la cour de Rennes, s'attaquant la pr^nière à la terrible Société, exigea le dépôt des Instituts des Jésuites^ et chargea le procureur général Caradeuc de La Chalotais de lui en rendre compte. Celui-ci mit trois mois à rédiger wa fameux rapport, et le lut au Pariement pendant quatre séances. C'est peut-être, en fait de style et d'argumentation, le chef-d'œuvre des réquisitoires ; mais ce n'est après tout qu'un réquisitoire, dont la réfutation eût été très-facile. Ajoutons que c'était un acte de hardiesse d'autant plus remarquable, car il en fallait certes jusqu'à la témérité pour lancer la première pierre aux Jésuites, quand ils pouvaient ressaisir encore leur puissance. On sait que le rapport de La Chalotais concluait à leur dissolution immédiate.

Cette dissolution fut prononcée par la cour le 23 décembre 1761 , en dépit ou plutôt à cause de l'opposition du peuple et de la Noblesse ^ et des quelques parlementaires gagnés par le duc d'Aiguillon.

Le Parlement de Paris n'imita le Parlement de Rennes que l'année suivante. Choiseul ne donna donc que le coup de grâce au grand corps abattu par La Chalotais.

Mais la Bretagne , qui croyait avoir coupé le bras droit du despotisme, fut bien étonnée lorsqu'elle apprit comment Louis XV se consolait : — Soit , dit ce nouveau roi fainéant , en signant l'arrêt des Jésuites; je ne serai pas fâché de voir le père Desmarets, mon confesseur, en abbé.

Aux termes du jugement de la cour de Rennes , les Jésuites devaient quitter leur habit et vider les collèges bretons avant le 2 août 1762. Leurs livres, désignés dans la sentence, furent déchirés et brûlés par la main du bourreau, au pied du grand escalier du Palais.

Le jour fatal arrivé, une scène terrible et touchante se passa au collège de Rennes. Les Jésuites y réunirent leurs élèves pour leur faire un adieu

' En le lépinot du Parlemeot dans cette affain, où la Bretagne devait «tre joute encore une fois, la Noblesse montrait autant do clainroyance et de désintéressement qa'elle en montra bientôt par sa nouTelle alliance avec le Parlement, lorsque le véritable intérêt national revint snr le tap».

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