CHAPITRE PREMIER. 2r
la puissance des ducs et des rois , — Inquelle puissance avait pris accroissement par concession, et trèfr-souvent par usurpation. » Déjà, sous forme rétrospective, la remontrance tournait en accusation. Mais ce fut surtout en attaquant les franchises des villes, en sapant leurs institutions communales, que les rois affaiblirent la constitution bretonne. La pierre angulaire de nos municipalités était Télection : élection dans le clergé, élection dans les magistratures, élection dans les milices; là résidaient rindépendance de tous et la liberté de chacun ; là portèrent incessamment les coups de l'autorité royale.
On a vu, dans la Bretagne ancienne et moderne^ quelle puissance salutaire les évoques empruntaient aux suffrages du peuple, dont ils devenaient ainsi les pasteurs responsables. Cette puissance était déjà bien déchue au seizième siècle, les évêques étant alors nommés directement par le pape, ou simplement élus par le chapitre. Cependant François 1^ ne put souffrir même ce dernier reste d'élection. A la mort de l'évêque Hamon, en 1531, il manda au chapitre de Nantes : < Chers et bien amés , nous avons bien voulu vous écrire que, par Tun d'entre vous, vous nous envoyiez votre privilège d'élire, si aucun vous en avez, pour iceluy faire voir et visiter à notre Conseil... Et, en attendant, nous vous défendons très-expressément que n'ayiez à procéder à aucune élection de votre futur évèque... Si n'y faites faute, tel est notre plaisir. »
La décision du Conseil royal était facile à prévoir. Néanmoins, « les gens des États du pays et duché de Bretagne » élevèrent de très-humbles remontrances. François !«' passa outre, déclara l'élection supprimée , et nomma évêqùe le chanoine Louis d'Acigné; — puis it vint en personne à Nantes imposer son élu au chapitre récalcitrant.
Au milieu des désordres sanglants de la Ligue, la Monarchie, péchant en eau trouble, multiplia ses atteintes aux immunités de nos villes rebelles. Elles-mêmes en firent souvent le sacrifice aux exigences du duc de Mercœur; mais c'était du moins dans l'espoir de les recouvrer avec leur indépendance. N'oublions pas de citer la glorieuse désobéissance des magistrats bretons à l'ordre qui leur enjoignait de compléter les massacres de la Saint- Barthélémy. La ville de Nantes surtout, qui comptait un grand nombre de Huguenots, fut admirable en cette circonstance. Repoussant avec indignation la lettre sanguinaire du gouverneur, duc de Montpensier, le maire Harrouys de la Semeraye, le sous-maire Leloup du Breil, et les échevins Billy de la Grée, Mahé, Fyot de la Rivière, Davy, de Launay, Houyg, Lebret, Quantin et Bretaigne (noms immortels!), jurèrent de maintenir Tédit de pacification , et bravèrent à la fois la volonté royale et la fureur populaire. La Milice bourgeoise suivit ce noble exemple en s'armant pour désarmer la multitude, et Ton vit les Calvinistes nantais défendus et sauvés par de véritables Catholiques.
Charles iX et Callierinc de Médicis confièrent leur vengeance à M. de Sançay, depuis longtemps déjà commandant du château , < véritable tyran du moyen Age, » qui pesa durant vingt-cinq ans sur la Commune et la Milice nantaise. Mais la même loyauté qui avait inspiré la résistance de nos compatriotes au Roi inspira leurs protestations contre Texécuteur de ses rancunes; — jusqu'au jour où, détesté des gouverneurs et do la Cour elle-même, cet intraitable commandant donna sa démission (1580).
Henri IV enfin, ce prince si libéral , ne fut pas meilleur à nos aïeux que ses indignes prédécesseurs. S*attaquant aux nouveaux maires ', comme François V s*en était pris aux anciens évéques, il punit Tobstination des Ligueurs de Bretagne en violant la promesse qu'il avait faite à nos cités de maintenir leur dfoit d'élection. Voici ce que rapporte, à ce sujet, le Livre doré des maires de Nantes. En vertu des anciens règlements consentis par le Roi, rassemblée de ville, réunie le 1*' mai 1599, devait élire trois candidats à la charge de maire, six candidats aux places d*échevins, et présenter cette double liste au Roi < pour sur iceluy nombre de personnes Sa Majesté prendre un des trois qu'il lui plairait pour maire, et deux des six autres pour échevins. »
(Nos libertés municipales sont-elles plus étendues après trois révolutions, et nos élections ne semblent-elles pas calquées sur les élections bretonnes?)
Or, tandis que les Nantais préparaient ces listes, Henri IV leur ordonna d'y inscrire le sieur Gabriel H us de la Bouchetière, trésorier des États de Bretagne, royaliste éprouvé, que les Ligueurs avaient emprisonné dans le temps. Les Nantais < remontrèrent humblement au Roi que sa reconnaissance envers le sieur de la J^ouchetière était fort touchante, mais que ce n'était pas une raison pour porter atteinte à la liberté de leurs suffrages. » Et le protégé de Sa Majesté n'eut pas l'honneur d'être élu.
Une désobéissance si nouvelle pour la Monarchie jeta le Béarnais dans une grande colère; il écrivit de sa main à la ville de Nantes : — « Je trouve fort estrange de ce qu'il y en ait eu quelques-uns d'entre vous si hardis que de nommer des gens que je ne veux qui soient nommés^ Ma volonté étant telle que le sieur de la Bouchetière soit élu, qu'il n'y ait aucune faute, et que je sois obéi en cela ! »
La ville n'osa pas résister deux fois. Le droit céda à la force : Gabriel Hus fut nommé, — et le roi gascon, voulant effacer le souvenir de cette lutte, félicite^ les Nantais de leur attachement c dès longtemps reconnu. »
Le même prince ne traita pas mieux la Milice que la Commune. Des oflfî-
I Nos magistrats aTaient reça les noms de oiaîres, d'^hevios et de juges- consuls , vers le milieu do seitième siècle. Le premier maire, les premiers ^hevios et les premiers juges-consuls furent installés à Nantes sous Charles IX, en norembre 156 4. Ces magistrats devaient être élus par cinquante notables, élus eui-mémes par la Commune. L'élection du premier maire, Drouet de l'Angle, se fit au milieu d'une émeute excitée par M. de Sançay, qui, trouvant le Boi trop généreux, voulait empêcher par la force l'exécution de son édit, — sauf h donner plus tard ses raisons k Sa Majesté.