CHAPITRE TROISIEME
point les sacrilier, et qu^ils surent défendre l'inviolabilité de la magistrature dans la personne de La Chalotals. Celui-ci, d'ailleurs, avait luimême désapprouvé et combattu longtemps les démissions, et n'avait donné la sienne qu'à l'extrémité, en soumettant son opinion à celle du plus grand nombre.
Tandis que ces scènes agitaient la rue, des événements plus graves se passaient dans les régions supérieures. Les Communes, les Ordres religieux, les Facultés, les Tribunaux appuyaient de leur adhésion l'insurrection parlementaire. Des garnisons multipliées venaient accabler et intimider la province, et le duc d'Aiguillon méditait sa dernière vengeance contre le chef de ses ennemis, le procureur général La Chalotais. C'est le moment d'esquisser et de mettre en parallèle le caractère et la vie de cen deux personnages.
Le duc d'Aiguillon, né en 17^0, était neveu du maréchal de Richelieu,
'i Et i-eiids la vie au si\joiir que j'habiU>, '( Rappelle , hélas ! tous racs Ai*bi*es chcris ; «< VA que les If's, ilout l'approclic maudite « Des bons sujets peut corrompre l'élite . «< Soient dans un coin condamnés au mépris.
RONDEAU CUNTKNANT IJUATORZE VERS
Parmi les Ifs, en très-gros cardctèit' , Fade Conen, je vois ton nom placé.
Auprès de toi scroit très-bien ton frère. * , Sombre Docteur, qu'aux autres ou préfère , Pour tous les cas où Beuve n'a parlé.
Certes , alors scroit récompensé L'Abbé Conen, d'être si bien placé , Kt retiendroit Geffroy ' , sans nous dépluiiv .
Parmi les Ifs.
Du petit Duc ^, qu'il soit favorisé, . Du petit Juif ^ il sera bien prisé.
Lors on verra leur ami Bourdetiire ^ Lever la tête en cheminant derrièr(> L^Abbe Conen , dignement encensé ,
Parmi les Ifs.
Nous trouvons toutes ces curieuses pièces, en divers pamphlets conleniporains, et surtout dans le Procès instruit extraordinairement contre MM. de La Chalotais, de Caradeuc, Charetle de La Gacherie, Picquet de Monlreuil, Euzenou de Kerealaun, du Bourgblanc, Charette de La Colinière, etc., 4 vol. in-i2, publiés en M DGG LXX, ayec cette épigraphe : Ad perpetuam nceleri» memoriam. — Ouvrage supprimé et brûlé par arrêt du conseil d'État.
I l/Abbc de Saint-Lur, chanoine de Rennes, irès-dévoué aux Jesuiics.
* M. GelTroi de La Villebraucbe, Conseiller en la Grand'Chanibre du Parlement, eut lR>aucoup de peine a sr drrider à signer l'acie de démission. Il rculru depuis uu l*alals.
' Le Duc d'Aigdibn, Commandant en Brciagne.
' M. Coniac, Sénêclial de lleuncs.
^ M. Richard de La RourdelieiT, Docteur m Droil. Grenier des Faoulics à Rennes, établi OHuniissiire iiilcrni4*diaire ^\Q> K'ais, p.ir le rredit du dur d'AiRuUInn, dont il eUil le lldèlo rmis>aire.
116 BRËTAGNi^liiT VI^NbKË.
et tenait son duché de celte marquise de Combalot, nièce favorite du cardinaUminislre.
Il parut très-jeune cl brilla d'abord à la cour de Louis XV. Il fut môme Je rival du Roi près de la belle duchesse de Chalcauroux ; — ce qui lui valut un commandenient dans l'armée d'Italie. Il servit assez honorablement cl fut blesse en 1742 a Château-Dauphin, mais ce fut moins à sa bravoure qu'à sa dextérité qu'il dut sa rapide élévation. Parmi ses titres secrets à la faveur de Louis XV, on cite un recueil de poésies ' tiré à douze I
exemplaires, et qui dépasse en impiété et en obscénité toutes les hardiesses de l'époque. Elevé, comme on a vu, au commandement de la Bre- j tagne, l'heureuse victoire de Saint-Cast acheva d'en faire un personnage. I Il cacha si bien son libertinage et son irréligion, qu'il devint le chef du parti du Dauphin, de celui des Jésuites et des ennemis du Parlement. Ses ^ amis et ses créatures, enthousiasmés de son adresse, en firent dès lors un second Richelieu, et l'opposèrent publiquement au ministre-duc de Choi- I seul, chef du parti parlementaire. M. d'Aiguillon était réellement plein d'esprit et de fermeté, mais de cet esprit sans principes et de cette fermeté arbitraire qui devaient user les derniers ressorts de la Monarchie. En fait || de pouvoir absolu, il joignait l'exemple au précepte, et l'exemple tombait j malheureusement sur la Bretagne. Aux qualités d'un despote, il enjoignait 1 tous les défauts : — fastueux jusqu'à la prodigalité, — hautain jusqu'à l'insolence, — intrigant jusqu'à la corruption, — oppressif jusque dans le bien qu'il faisait, — vindicatif jusqu'à la perfidie et à la cruauté. Son grand talent était de diviser les Trois Ordres poiir régner sur eux, de mater les révoltes de la Noblesse bretonne en retenant le Tiers et le Clergé sous la dépendance de ses faveurs. Il échoua cependant, comme on sait, aux htats de 1764, et toutes ses violences et toutes ses intrigues ne purent le relever dans la province. Tel était le champion de la Cour.
Louis -René de Caradeuc de La Chalotais était né à Rennes, le 6 mars 1701. Il montra de bonne heure la supériorité de ses talents et de son airaclère, et se fit à la fois des amis parmi les parlementaires jansénistes et parmi les écrivains philosophes. Procureur général au Parlement depuis 1551, son grand titre à la popularité fut, suivant l'usage, une de ses œuvres les moins remarquables, le compte rendu sur les constitutions des Jésuites. Si ces derniers eussent triomphé, c*en était fait de la réputation de La Chalotais. Mais ce fut La Chalotais qui triompha, et il devint aussitôt le premier magistrat de France. Toutes les gloires étaient réservées à cet homme, la gloire littéraire, la gloire politique, la gloire du martyre ; — et il faut dire que la dernière fut la seule qu'il ne méritât point. Ses véritables chefs-d'œuvre sont ses Mémoires que nous citerons tout à l^ure, et son
' Rrcueit de pièveH r/ioiiie^, nnisemU\n% jutr Un soins d'un rosmopolUe. Ancône, 1755, i:i-4°. <)ufîi(]U("» hililiopliilr^ |Mi l.isoril Ihnniirnr Ar itIIp iiii'.iiiiio oiiln' Il «liiclios^r «li- (>»iili rt le dur «l'Aiguillon
LA CHALOTAIS, Procanw fimfn\ ■■ Ptrlansl it Bittag»,
CllAPlTKE TROISIEME. 417
Essai d'éducation nationale; pour remplacer Téducation jésuitique. « Celleci, dil-il, produisait d'excellents écoliers. — Il s'agit maintenant de faire d'excellents citoyens. » — Mais les systèmes de Loyola et de La Chalotais se ressemblent plus qu'ils n'en ont l'air, car un bon écolier contient presque toujours un bon citoyen. Quoi qu'il en soit, l'honneur du mouvement qui se fit alors dans les idées revient à notre procureur général. Il fut imité par Diderot dans son Education ].iihliqne, et il inspira plus d'une page éloquente à l'auteur à* Emile.
Depuis sa victoire sur les Jésuites et l'immense succès de ses écrits, La Chalotais régnait, pour ain$i dire, sur tous les parlements du royaume. Sa vaste et infatigable correspondance le rendait presquc^aussi puissant h Paris, a Rouen, à Toulouse, a Bordeaux qu'à Rennes. C'est grâce à lui que tous les parlementaires purent se considérer comme membres d'un seul corps, et former cette ligue qui donna un coup si fatal à la Monarchie. Personne ne connaissait mieux que La CliAlot^s le droit public de France et de Bretagne. Personne n'était plus capable de poser les limites du pouvoir absolu, et de faire subir aux hommes et aux choses du passé les progrès de l'avenir. N'en trouvait-il pas le germe dans cette constitution représentative de la Bretagne, que sa charge était dt^Jéfandre tous les jours?
A tant de qualités, La Chalotais juigAait un'de(a.ut qui causa tous ses malheurs. Il abusait de son esprit. Nôil cohtent d^ triompher de ses en-, nemis par son éloquence, il les liumiliail^ncore par ses sarcasmes. Ses bons mots n'étaient pas moins célèbres' que ses réquisitoires. Nous avons déjà cité son épigramme sur le vainqueur de Sairit-Casl. Elle fut le signal d'un feu roulant qui rendit le duc d'Aiguillon aussi ridicule qu'il était devenu odieux. La Chalotais'avait d'autant plus beau jeu contre le ]ietit despote^ qu'autant celui-ci était méprisé pour ses vices, alitant celui-là était honoré pour ses vertus ; — car le seul reproche qu'on ait fait à sa vie privée, c'est un certain faible à l'endroit du bo|i vin, encore ce reproche vint-il de sesennemis, et fut-il à peine justifié. Tel était le champion de la Bretagne.
Non-seulement le duc d'Aiguillon connaissait le franc parler de La Chalotais sur son compte, mais il savait très-bien que l'inflexible procureur, allié secret du duc de Choiseul, était l'âme du parti national, et dans les Etats, et dans le Parlement. Il savait que cette voix éloquente soulevait ou calmait les orages de la cour de Rennes, et que cette plume énergique avait rédigé les remontrances qui dénonçaient au Roi « l'auteur de tous les maux de la Bretagne. »
11 savait enfin que La Chalotais avait osé dire à Louis XV, au nom du Parlement et des Trois Ordres, que les Bretons étaient à la fois opprimés et pillés depuis trop longtemps, et que le seul moyen d'obtenir leur obéissance, élait de les délivrer « d'un commandant infidèle, lâche et exacteur. »
Tout le crédil que le duc dWiguillon avait à la Cuur, lut dès lors employa i perdre le procureur géuéral. Les ministres se coalisèrent, excepté Clioiseul et Praslin, pour exciter la colère du Hoi. On en a déjà vu les efTcls contrôla province livrée sans défense à Tnutorité militaire. Mais il fallait au commandant furieux la liberté de La Chalotais, et sa tête s'il élail possible.
Ce fut alors que M. de Saint-Florentin recul une première leltre anonyme, timbrée de Rennes et ainsi courue :
Monsieur^
Inutilement louez-vous la conduite des douze à quinze membres du Parletnent de Bretagne qui ont refusé de se démettre de leurs charges sous prétexte d'obéissance au Roi. Ils ne passeront jamais que comme des traître» et des co- (fuinSy et les autres seront toujours regardés comme de vrais protecteurs et défenseurs de leur patrie.
Au surphis, monsieur, vous m'avouerez que^ le petiple nourrissant le Roi et sa suite, il lui est bien permis de se plaindre^ voyant quun aussi bon prince est journellement trompé et séduit par une troupe de scélérats de toute espèce qui l'environne.
Il est cependant temps de rendre justice, ou tout irait mw/, au grand malheur de quelqu'un.
J'ai l'honneur d*étre, de Votre Excellence, le très-humble serviteur.
Bientôt arrivèrent au même ministre deux nouveaux billets anonymes, également timbrés de Rennes, et orthographiés de la sorte :
Tu est J. F, autant que les 12 J. F. mayistras qui ont echapé à la deroutte generalle. Rapporte cecg à Louis pour qu'ils comance donc nos affaire et puis écris en son non, maies sans son su, belle épUres aux 12/. F. magistra.
Dis à ton maître que malgré lui nous chasserons ses 12 J F et toy aussy. A monsieur de Saint-Florantin, ministre segrelaire d' Estât, en Cour.
M. de Saint-Florentin présenta ces lettres au Roi, qui s'en plaignit amèrement. On chargea M. de La Vrillière de prendre des informations. Cet autre ministre était oncle du duc d'Aiguillon, dont il secondait prudemment les vengeances. Il montra les pièces à un jeune maître des requêtes, nommé de Calonne, intrigant ambitieux qui n'aspirait qu'à sortir de l'ombre. Celui-ci n'eut pas plutôt vu les billets, qu'il s'écria : — ('est l'écriture de M. de La Chalotais I
Calonne élait-il de bonne foi? Invenlail-il un moyen de s'attirer les laveurs de la Cour, ou jouait-il nnr comédie muiitée par le duc dWiguillon et La Vrillière? Los lettres étaient-olle^* rrruvrc sincère «Fun Breton fana-
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tique ou d'un criminel obscur? Fanl-il y voir un guel-apens tendu au destructeur des Jésuites par quelqu'une de ses victimes? Ces mystères d'iniquité n'ont pu s'éclaircir dans une interminable procédure. Mais ce qui a été certes le moins prouvé, ce qui était le plus éloigné de toute vraisemblance, c'est l'assertion du maître des requêtes.
Un homme du caractère et de la position de LaChalotais aurait compromis à la fois ce caractère et cette position par une infamie anonyme ! Personne ne pouvait le croire, excepté ses ennemis.
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Malheureusement ceux-ci avaient l'oreille du Roi; et, profitant de son indignation, ils lui arrachèrent l'ordre de sévir. Le duc de Choiseul laissa faire, n'osant trahir l'intérêt qu'il portait à l'accusé, et prévoyant que ses rivaux entraient dans une voie de pe^-dition.
On multiplia les coupables et les délits, tant on avait peur d'en manquer ! Des agents de police nommés hocquetons furent lancés sur Rcnne.s avec des instructions impitoyables. Ils saisissent et enlèvent le graveur OItivaut, soupçonné d'avoir publié la gravure de» Ifs; le jeune Bouque-
!Î0 . BIIKTACNK KT VEMIKK.
rcl, aitlour prôsoinplil' du In pn'nnèrt; Icllrc à M. ilu Siiitil-Florcntm: le marquU de La HocIieetM. de La ikliingcriiis, ctp., clc. Des magisIriiU tels que MM. de Dourgblanc et de Kcrsaluuii, coui>ables tout au plus de palrinthmc, «ont ciii|)risoiinés ou exilt-s, les uns hors de h proviucc, los autres dans leurs tcrreii. On arrête cnliri M. de 1^ Clialolais et son (ils, Anne- ■lacques-itaoul de Caradeuc, tous deux procureurs gtiiéraux en concur rcncc ', leur secrétaire, M. fioudcsscul, et MM. Picquct de Montrcuil, Cliarclte de La Gaclierie ol Charettc de La Coliuière, conseillers au PacJemrnt Les deux premiers sont brutalement conduits et enrcrnit's au cliàteau Tort du Taureau, près .Morlaix. La vengeance du duc d'Aiguillnn n'était pas même dissimulée par ses agents. Iscnulomt La tlhalolais :
n Le 11 novembre, à une lieurc après minuit, on investit l'Iiôtel des procureurs générauji. On place des cavaliers, la baïonnette au bout du fm n la porte en dedans de rapparlcment de madame la procurcusc générale, qui, après avoir fait cinq l'ausses couches, passe le temps de sa grossesse sur une cliaise longue : on arrête le père et le iîls. Ils demandent à parler M. de Brocq. par l'ordre de qui ils sont arrêtés, on le leur refuse; ils demandent à lui écrire, on le leur refuse encore. On repousse, la baïonnctli aiT bout du fusil, la belle-sœur et les enfnnts qui veulent embrasser leur
■ MM. <lo La Cluilntiis avai<-iil oW.'nii rcllr- iiisisni- f-\r-iii- <1>. Il^.i, l'^mii.V ]ir.-LrilrTilr.