CHAPITRE, TROISIÈME
frère et leur père; on leur refuse des valets pour s*habiller. Ils demandent copie des ordres qu*on leur intime, on ne leur en donne point, et jusqu*à présent ils n*ont eu copie d*aucuns. Le subdélégué vient, il met le scellé sur les papiers du père et du fils, et il leur accorde enfin la consolation de recevoir les adieux des leurs et de les embrasser.
< On les conduit à quarante-cinq lieues, au travers d*unc province où ils sont connus et aimés, ils trouvent sur leur passage les peuples frappés d'étonnement et de conslernalion. A Morlaix, une ancienne fille de qualité, de la maison de Loc-Maria demande à embrasser son cousin et son neveu, on la refuse avec dureté; ils lui parlent du haut d*un escalier en bas : on dit que Tofficier a été blâmé de cette condescendance. On avait fixé le lieu de leur captivité au château du Taureau, à trois lieues en mer, où on ne relègue que des gens de sac et de corde; .un officier invalide y commande, créature de M. le duc d*Aiguillon; il exécute avec la plus grande dureté les ordres qu*il reçoit... Ils sont mis dans des chambres d'invalides, le fils sur un grabat sans rideaux, cachot où Ton ne peut faire de feu à cause de la fumée , où Ton ne peut lire, n*ayant de jour que par le verre dormant au-dessus de la porte. D*abord le père et le fils pouvaient être ensemble et se voir; Tordre référé, signé LOUIS, ne portait pas le contraire. Le commandajnt trouva Tordre équivoque; il écrit au ministre, qui lève la difficulté par une lettre de bureau : on sépare les captifs; quatre fusiliers, par Tordre du cpmmandant, arrachent de force le fils d'entre les bras du père; des invalides et des cantiniers seuls versaient des larmes. On refuse au fils de le laisservécrire à sa femme, en remettant même au commandant sa lettre; et sa femme ayant écrit trois fois au commandant pour le prier de dire de ses nouvelles à son mari, cet officier honnête lui a renvoyé ses lettres trois semaines après, sans dire au mari les moindres nouvelles de sa femme. »
Cependant le duc de Choiseut cherche à calmer Torage , et fait offrir aux démissionnaires une voie pour rentrer dans Tobéissance. Le 12 novembre 1765 le Parlement est convoqué sur un ordre de Sa Majesté, qui lui demande encore une fois d'enregistrer purement et simplement le secours extraordinaire^. Mais inébranlables dans leur conviction, trop irrités d'ailleurs pour se dédire , les magistrats , neuf exceptés , renvoient les lettres patentes au comte de Saint- Florentin, et, persistant à réserver le droit essentiel de la province, refusent d'enregistrer Timpôt « avant que la Cour et les États se soient entendus à cet égard. » De l'insinuation on revient aussitôt à la violence; tous les démissionnaires en masse sont exilés, et les six détenus menacés d'un procès criminel. Puis on. tente de constituer un nouveau Parlement pour lui confier le jugement de ses pairs, selon le vœu
' On avait, depuis longtemps d^ji, substitué ce nom à celui des deux vingtièmes, mais le bout de roreillc perçait soys la peau d'emprunt, et la Bretagne ne fut pas dupe de cet escamotage.
do la loi» Quelques membres démis sont adroitement compris dans la nouvelle cour, réduite, d'ailleurs, à un premier président, neuf présidents, cin* quante conseillers, deux avocats généraux et un procureur général. Mais cette dernière tentative avorte encore dans Topinion publique. Dix - sept membres à peine se présentent à Touverture, le 5 décembre. Le chapitre de ia cathédrale leur refuse la messe du Saint-Esprit. Ni avocats, ni députés des chapitres et des abbayes ne viennent prendre leurs places. On croit pourtant avec cette c ombre de cour souveraine » donner suite au procès , et les six détenus sont ramenés à Rennes.
c Après trente et quelques jours de captivité dans les cachots du Taureau, dit La Chalotais, on fait de nouveau traverser la province aux Magistrats. Sur la route, même surprise du public et du peuple qui s*attroupent sans être ameutés. A Rennes, enfermés chez les religieux Cordeliers dans des chambres dont on avait presque entièrement muré les fenêtres, gardées par des dragons du régiment de Beaumont d*Autichamp, on les mène au milieu de huit ou dix fusiliers par les rues de la capitale, siège du Parlement, et leur domicile; on les conduit à leur hôtel pourvoir faire Tinventaire de leurs papiers par M. Tintendant. Celui-ci peut contempler le travail de trente et quelques années, les monuments d*une vie qui n*a pas été passée dans Toisiveté, des extraits, des collections de droit public et de droit particulier, de religion, de philosophie, d'histoire, de belles-lettres, qu*il regarde ou feint de regarder avec une sorte d*étonnement ; il feuillette toutes les lettres sans en excepter une seule ; il en saisit plusieurs, il les paraphe avec moi ; il fait le lendemain la même opération chez mon fils; le fisc devient le censeur et le réviseur du ministère public. On nous renferme sous les verrous, et nous partons le lendemain et le surlendemain, avec des lieutenants du régiment de Beaumont, pour le château de Saint-Malo, où nous sommes enfermés avec un peu plus de compliments qu'au château du Taureau; mais chez le militaire subalterne en France, c'est toujours le même protocole et ordre : il n'est question que du ministre et du commandant; le Roi est sous-entendu. »
Les coaccusés de MM. de La Chalotais furent traités comme eux, et leurs papiers saisis de la même manière. Calonne alors, qui avait tout intérêt à exagérer raffaire, publie qu'il a trouvé les preuves d'une conspiration, que le procureur général et son fils ont provoqué tous les parlements à la désobéissance, que des associations criminelles disposent les peuples à rompre les freins les plus sacrés, que de là partent des libelles anonymes outrageants pour la Majesté Royale, des libelles séditieux, un système de calomnies contre les plus fidèles sujets du Roi, etc., etc.
La France ne croit pas un mot de ces accusations. Elle pro^te d'une seule voix contre les ennemis de La Chalotais. D'un héros qu'il était déjà, celui-ci devient alors un martyr, c La nation, dit Lacretelle, intervient avec
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ardeur dans un démêlé qui lui est annoncé comme la lutte du patriotisme et de la tyrannie. On dirait qu*ellc se croit représentée par les États et le Parlement de Bretagne, x Mais peu importe Topinion publique à Galonné, pourvu que son rôle grandisse par la résistance même qu*il éprouve! L*ambitieux atteint déjà son but, car le voici procureur général de la Chambre criminelle établie à Saint-Malo, composée de trois conseillers d'État et dedouzc maîtres des requêtes (20 janvier 1766)«
Ainsi , après mille hésitations qui trahissaient sa maladresse et sa pusillanimité, le gouvernement, bravant les souvenirs de la conjuration de Cellamare, se décidait pour la forme de jugement la plus illégale et la plus impopulaire. Il livrait les Magistrats de Rennes à une Cour prévôtale! Cest que le duc d'Aiguillon, caché dans la coulisse» tenait toujours les fils de l'intrigue; et ce champion du despotisme à outrajicc» habitué à conduire les choses militairement, espérait brusquer une conclusion fatale.
Mais il fallait du moins prouver quelqu'un des crimes annoncés avec tant de fracas. Or, les commissaires de SaintrMalo ne pouvaient y parvenir à travers les dédales de leur vaste procédure. La montagne en travail menaçait d'accoucher d'une souris.
Des trois lettres anonymes , la première avait été avouée par le jeune Bouquerel, qui demandait pardon d'avoir écrit, dans un moment d'exaltation patriotique, ce que pensait et disait tout le monde à Rennes , — et qui, d'interrogatoire en interrogatoire, ou plutôt de torture en torture, devait finir par devenir fou à lier et par mourir on ne sait où...
Restaient les deux billets attribués au procureur général , et cent onze autres pièces amassées par Galonné. En vertu de ces pièces , M. de La Gascherie était prévenu d'avoir excité des soupçons sur l'administration des chemins; MM. Picquet de Montreuil et deKcrsalaun, d'avoir rapporté au Parlement des conversations recueillies à Versailles au sujet de leur députation; tous enfin d'avoir conspiré contre la Royauté, représentée par le duc d'Aiguillon en Bretagne. Mais en vain tortura-t-on les paperasses du dossier-monstre, on n'en put faire sortir que des charges insignifiantes ■ :
\ Nous iTont dépouillé minotieiiMiDeiit les cent treiie pièoei prodvitw pur Caloon0| et foici ce qae noot y avons troavé de pi os grave contre les tccusés :
Lrtus de Là Cbàlotais à son riLS (pro^vites sons la cote A). — Paris, a férrier iTe4 : « Je me fais peindre par le fameu Latovr. Je n'ai jamais pn m'en dispenser, car il s'est emparé de moi comme nn enthonsiaste... Celé m'ennnie à crorer...» — Dn il février : « Votre petii dêtpote (le duc d'Aigaillon) est donc bien fâché des remontrances de votre Parlement. Tant mieux! tout le monde en est bien aise ici, car il est fort haï, et il est peu aimé h Versailles... l\ ne s'agit que d'avoir raison, d'être très-respectueux envers le Boi et ferme envers les commandants, et de ne leur rien passer contre les rigles. Notre peUê detfoU a fait une grande étourderie en commençant par se fAcher et par ficher les autres... Vos remontrances sont un miel et un sucre contre lui auprèe de ediea des autres Parlements. Ayet les propos les plus honnêtes et les actions les plus fermes... t — Du 4 décembre : « M. d'Aiguillon veut perdre le Parlement et quelques particnlien dans l'esprit du Roi. C'est un fou qui se perd luS-mAme dans l'esprit du public et de la nation... On en impose quelque temps per des calomnies el des impoetnree, mais
i2i BRETAGNE ET VENDÉE.
quelques réunions inoiïcnsives des magistrals chez la marquise de La Roche, au château du Boschct, et au jardin public du Thabor; des correspondances confldentielles dans lesquelles ils parlaient entre eux des alTaires de Bre* tagne, s*exhortant à la fidélité au Roi comme & la fermeté devant le duc d* Aiguillon; pas d'autre complot, d'ailleurs, que celui d'hommes pénétrés des droits de la Bretagne confiés à leur sollicitude, et de l'animosité des ministres de la Monarchie contre ces droits et contre leurs défenseurs ; pasd'autre ligue que celle d'honorables membres du même corps, liés par des devoirs et des privilèges communs, et rapportant naturellement tout à La Chalotais, comme à leur chef le plus capable, le plus intrépide et le plus illustre.
la vérité perce à U fin, et ]e Roi est jostc. Nont crierons tant ici et aillean, qae l'on aona datera. Nous avons ions confiance dans la justice de Sa Majesti*, qui sera iostraile. » — Du 14 décembre : • J'attends de Tes nouvelles, mon cher fils, et de celles de Fmglaye (gendre de La Cbalotais), et des États. Nous avons appris la parade de M. d'Aiguillon, qui pleure quand il veut... Mandes-nous donc la mort de l'évdque de Rennes, qu'on dit bien mal. •' — Du f o janvier 176S : « Vons savez les préparatifs des funérailles du Parlement et des États, que les ministres voudraient faire; mais le Roi, plus honnête homme qu'eux, ne veut point le mal. Il veut la paix, et mérite qu'on la fasse pour lui, à quelque pris que ce soit... Pour les ministres, M. d'Aiguillon, son oncle, etc., ils méritent la haine publique et particulière... Le Laverdi (contrôleur général) a, je crois, de bonnes intentions, mais il ne sait pas de quoi il s'cet chargé. Les autres ne passent pas pour en avoir do bonnes. Je vois tr軫lairement que tout ceci culbutera avant peu. l\ n'est pas possible que cela dure. »
Lettbbs du MiBQOlS DB PotiLPBT À M. DB Là CBiLOTilS (cote B). — Du 1 8 octobre 1784 ^Paris). « Madame de Poulpry porte au contrôleur général un bulletin fort détaillé qu'un de mes amis m'a envoyé de Nantes, pour lui faire voir toutes les manceuvres indignes qu'on a fait faire à ces deux Ordres vendus et prostitués, pour brider la Noblesse, et empêcher qu'on n'approfondisse les abus de cette administration si applaudie. • (On voit que ceci était antérieur à la réunion du Tiers k la Noblesse.) — Du MkHB au hémb : « Le public approuve la conduite du parlement, et trouve seulement que les douze restants se déshonorent et seront les seuls qui perdront leurs charges, parce qu'il faudra bien que l'affaire s'accommode ; que les démettants reprendront, et ne voudront point souffrir parmi eux ees douze déshonorés. On en parlait de même lundi tout haut k Versailles. L'on a mandé ici que le président de Langle de Goêtuhan (non démis), avant de prendre son parti, avait consulté les casuistes Boursool, Saint-Aubin et autres, lesquels avaient décidé qu'on ne pouvait en conscience donner ses démissions, et .qu'il fallait en tout obéir an Roi. Vos casuistes sont de grands J. F., ainsi que ceux qui les croient, s
Lbttbbs db m. DB KBBSlLiUii À M. DB Là CBiLOTilS (cote E). — Rennes, f o septembre 1784. • On dit qu'on nous mande k Paris pour qu'il ne paraisse pas que tout ce que l'on veut accorder aux États le soit k la sollicitation du Parlement. Quelle petite politique! Ceux qui l'ont imaginée croient apparemment le public aussi sot qu'eux. » — Du MÈHB : Mai 176 5. a Par tout ce que j'entendis hier dans la journée , je vois peu d'apparence d'éviter la démission. En effet, il faut s'y résoudre ou k la guerre civile. L'arrêt du Conseil en impose la nécessité, ou celle de souffrir, contre tout droit et raison, la levée des deux sols pour livre. Je voudrais bien qu'il fût possible de différer seulement de quelques joura ; mais la fermentation est si grande, que je n'ose espérer... L'arrêt du Conseil est rampli de faux faits et de sophismes démontrés dans les mémoires du Parlement. On suppose que le Parlement s'oppose k la perception des deux sols pour livre, et c'est au contraire le Parlement qui est juge de cette opposition. » ( La véritable question ne pouvait être mieux posée... L'opposition venait en effet des seuls États... Et le Parlement devait suspendre l'enregistrement jusqn'k ce que cette opposition fût levée par un accord entre les partira. De même que la cour do Rennes eût dépassé ses ponvoira en agissant contre le vœu des États; de même, la Monarehie dépassait les siens, en exigeant un enregistrement quand même. Sans cette digue intermédiaire du Parlement , la Bretagne et la Royauté auraient sans cesse empiété l'une sur l'autre , et l'acte d'Union eût été chaque jour mis en pièces.)
RiPPOBT DB M. DB BBGiSSON A M. DB Là CHiI.0TÀI8 8UB LBS ÉTATS DB NiNTBS (cote F]. —
7 novembre 1T64. « Je ne suis pas ici d'une grande ntilité ; vons savez la marche ordinaire : deux Ordres