CHAPITRE TROISIÈME
ils repoussèrent une à une les charges de raccusation. M. de La Chalotais prouva facilement qu*au lieu de conspirer contre le Roi , il avait passé dans son cabinet, à la ville et à la campagne, sept heures par jour à remplir les devoirs de sa charge, à rédiger des mémoires sur les finances de la Pro* vince, des traités de religion, de philosophie, d'histoire et d*éducation. 11 rappela que les démissions avaient eu lieu contre son gré, qu*il était donc absurde do lui en faire un crime. Enfin, lorsqu'on lui présenta les odieux billets qu'on osait lui attribuer, il ne put contenir son indignation, et son éloquence efl'raya ses accusateurs. Écoutons-les eux-mêmes : c A dit que, s*il est prouvé qu'il soit auteur des anonymes et de Tenvoi qui en a été fait à M. de Saint-Florentin, il consent dès à présent sa conidamnation pleine et entière sur le tout, qu'il oflrc même de donner sa tête et de signer la présente déclaration. Et sur-le-champ a pris la plume et a signé : de Caradeuc de La Chalotais.:^
L'attitude de MM. Charrette, de Kersalaun et Picquet de MontreuiP, ne fut pas moins digne ni moins courageuse. L'interrogatoire de M. Charrette de LaGaschcrie fut une véritable inquisition. Dans l'absence de faits positifs, on le questionna sur ses pensées et ses dispositions secrètes. N'ayant rien trouvé chez lui qui pût le compromettre, on l'accusa d'avoir brûlé ses papiers, lui faisant ainsi un crime de ce qui faisait son innocence. On lui reprocha enfin d'avoir écrit à M. de Kersalaun sur du papier à plis triangulaires, qui ne pouvait être que du papier de conspirateur! On accusa tour à tour MM. de Montreuil et do Kersalaun d'avoir caché et d'avoir révélé la réponse de M. de Maupeou à leurs remontrances du 31 août 1764 : < M. de La Gascherie met le feu dans le Parlement pour venger sa querelle particulière, et le Roi en est instruit. » Déjà, cependant, ce crime étrange avait été puni d'un exil de près d'une année.
Les interrogatoires des témoins furent pires encore que ceux des accusés. Plusieurs d'entre eux, enlevés militairement au milieu de la nuit, se virent questionnés sous l'impression- de la terreur. D'autres rivalisèrent, pour la bonne foi et le désintéressement, avec les membres de F Académie royale dCÉcriture. Et malgré tous ces moyens de despotisme et de corruption, l'innocence des magistrats ne faisait que ressortir plus clairement.
Enfin deux horribles découvertes vinrent montrer que les juges ne valaient pas mieux que leurs instruments, ou plutôt qu'eux-mêmes étaient des instruments prêts à frapper sur des ordres supérieurs. « La condam-
* Celle famille ^>tait une des plus anciennes et des plus consid^r^ du Parlement do Bretagne, qui a\ail alors pour greffier en chef M. Picquet du Boisguy, cousin germain de M. Picquet de Alonlreuil Chose remarquable, et nouvelle preuve do l'unité du rôlo de la Bretagne avant et depuis I7g9 ! Ces noms, illustras dans la lutte parlementaire de notre province contre le despotisme monarchique , ne sMUustreront pas moins dans la lutte militaire de cette mémo province contre le despotisme de la Ri^publiquc. Nous trouverons à la léte des Vendons et des Chouans M. de Charrette et M. Picquet du Boisguy, dignes continaaCevrs, sur cet autre champ de bataille, des chefs du Parlement de 17<4.
UEIETAGNE ET VENDl!;E.
nation semblait si inratllible, disent les hisloricns de Rennes, que l'on faisait déjà en secret les préparatifs de l'exécution. Le sieur Mazin, ingénieur, avait Tait conduire la nuit, à la ciUidclle de Sainl-Blalo, deux ou trois charretées de planches pour construire un échafaud, dont il avait dessiné le plan, qu'il eut l'indiscrétion de montrer & quelques personnes. Le hasard amena une autre découverte qui compléta la signification de la première. Deux étrangers, accompagnés d'une caisse d'inslnimeiils dont ils révélèrent l'importance par le soin qu'ils en prenaient, se présentèrent dans le mCme temps aux portes de Saint-Malo; cl l'on observa avec étonncmcnt qu'ils ne fiirenl pas fouillés, «elon l'usage, par ordre du commandant, cl que celui-ci, en les dispensant de la formalité, ajouta qu'il les connaissait. 0» ne larda pas d'apprendre qne c étaient des bourreaux. ■
Ces nouvelles iiispirèrenl une telle horreur à tout le monde, que le Roi, réveillé en sursaut an milieu de ses plaisirs, rompit l'intrigue ourdie sans doute à son insu, cl déclara ta Chambre de Saint-Malo dissoute comme incompélcnte (14 février I7C6}. Les commissaires vinrent à Rennes affronter la haine publique, et ne furent reçus qu'à riiôtcl du duc d'Aiguillon. La ville était alors fort agitée par les derniers Jésuites, qui, n'ayant pas encore été proscrits par le pape, ne cédaient aux édits qu'en lîrailleurs. Exclus de
CRAPITRC TROISIEME. lïo
toutes Irs autres paroisses, Us prêchaient & la cathédrale au milieu d'une f^nde affluence.
Les magistrats envoyés de Paris pour compléter la cour de Rennes et poarsuirre le procès ne furent pas mieux arcueillis qun les commissaires de Saint-Molo. Ils ne trouvèreut d'autres portes ouvertes que celles du duc d'Aiguillon, de l'évéque et de l'intendant. La plupart de leurs collèf^cs, pour ne pas les recevoir, avaient gagné leurs terres. On leur tournait In dos jusque dans la rue. D'autre part les avocats refusaient de plaider, malgré les ordres du Roi , et quoique le commandant menaçât leurs enfants de la miUce. Renforcée en vain au quinze démissionnaires, la cour ne pouvait atteindre le chiffre de soixante , Gxë par le dernier édit. On intcTrogeait cependant les complices des accusés, et l'on multipliait les arrestations. On emprisonna ou l'on assigna le chevalier de La Chalotais, madame et mademoiselle de Caradeuc, le comte de la Fruglaye, mademoiselle de la Gasclierie, M. de Kerguesec, président des Nohlcs aux derniers États, MM. de Pire, de Bégasson, de Poulpry, etc. — Enfin, le 2:2 mai, les détenus de Saint-Malo furent renvoyés par lettres patentes devant le Parlement de Rennes, et quelques avocats, & force d intrigues, se décidèrent à plaider. — Le duc d'Aiguillon déclara au président de Montbourclier que le Roi voulait nn jugement avant la réunion des États.
O TvngiuUy .
Ce fut alors que M. Geffroydcla Villebranche, procureur général, reçut de Paris l'éloquent mémoire lancé par La Chalotais du fond de son cacliot. Déjà cet écrit avait fait éclater dans toute la France une explosion d'en-
thousiosme. Répandu à Bordeaux, dans ce Parlement que raceusé demandait pour juge ' ; dévoré à Paris de tous ceux qui savaient lire, sans en excepter les enfants et les femmes, ce mémoire avait mis le comble à la popularité de La Gbalotais. L'illustre captif avait trouvé moyen de l'écrire, en dépit de la vigilance de ses geôliers, avec un cure-dent trempé dans de la suie délayée, sur les feuilles de papier qui enveloppaient ses aliments. Lui-même en convenait ainsi à la dernière page :
€ Fait au château de Saint-MalOf le io janvier 1766; écrit avec une plutne faite d'un cure-dent , de l'encre faite avec de la suie de cheminée, du vinaigre et du sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat. »
En tête on lisait ces mots, faits pour attendrir les cœurs les plus durs : « Je suis dans les fers; je trouve le moyen de former un mémoire; je l'abandonne à la Providence. S'il peut tomber entre les mains de quelque honnête citoyen, je le prie de le faire passer au Roi, s'il est possible, et même de le rendre public pour ma justification et celle de mon fils*
Le reste contenait le récit dont nous avons cité un fragment, et la plus énergique protestation contre tout ce qui avait eu lieu jusqu'au i 3 janvier. Ce mémoire fut bientôt suivi de plusieurs autres, où La Chalotais, connaissant enfin ses crimes, réfutait mot à mot ses délateurs.
Tout le monde connsdt, à ce propos, le célèbre témoignage de Voltaire : tt Mon sang a bouilli quand j'ai lu ce mémoire ^ écrit avec un cure-dent et gravé pour l'immortalité. Malheur à qui la lecture de cet écrit n'a pas donné la fièvre! Mais le malheur des honnêtes gens est d'être lâches. On gémit, on se tait, on soupe et l'on oublie. »
La Cour fit tout ce qu'il fallait pour empêcher La Chalotais d'être oublié. Elle supprima sa justification comme un libelle, et en doubla, le succès s'il était possible.
Cependant l'accusation, tombant pièce à pièce, n'avait plus pour base que les deux anonymes attribués à La Chalotais (lettres patentes du 5 juillet). Les ennemis du procureur général s'acharnèrent de plus belle à ces ti-îstcs moyens. Ils firent venir et payèrent experts sur experts pour confirmer le témoignage des membres de l'Académie Royale d'Écriture. Ils tourmentèrent si bien Bouquerel pour nommer ses prétendus complices, que le malheureux, saigné au pied, noyé de bains et de douches, acheva de perdre la tête. On le fit disparaître, le disant mort, et Ton n'entendit plus parler de lui.
Sur ces entrefaites, La Chalotais, séparé de ses coaccusés, fut conduit de Saint-Malo à Rennes, dans une chaise à porteurs , escorté d'un piquet de dragons. On l'enferma au couvent des Cordcliers, fortifié tout exprès, et que le duc d'Aiguillon nommait lui-même le fort Saint-François. Toutes ces précautions ne purent étouffer la gloire du martyr, et il triompha encore jusqu'au milieu des fers. Les vingt premiers avocats de Rennes si-
* Par M e^nte ^Tocaloire tignifii^ ao procvrtar g^arral, et rrjet^ par arrêt do CoBieil royal.