CHAPITRE TROISIÈME. i3l
gnèrent une consultation repoussant le témoignage des experts comme insuffisant. L'accusé vit ses juges eux-mCmes presqu'à ses pieds. Les présidents d'AmiUy et de Montbourcber sortirent de sa prison les larmes aux yeux, et allèrent chanter ses louanges par toute la ville. Le duc d'AiF^uillon, qui feignait adroitement de se tenir à l'écart, réchauffait en vain le zèle de ses agents grands et petits. Sa proie échappait de jour en jour à sa vengeance. Malgré toutes les instances dit ses créatures, le Parlement traînait tant qu'il pouYait en longueur. En attendant, la corruption ne prenait plus la peine dR dissimuler. Les experts étaient Iravaillés jour et nuit par les ennemis de La Cbalotais. L'intendant, M. de Fiesselles, leur faisait porter du vin et des friandises. La police les enveloppait d'une sorte de majesté inviolable. Aussi trouva-t-on à grand'peioe un huissier pour les assigner à comparaître devant la Cour.
Malgré l'insouciance de Louis XV, ces indignités lui parvenaient de temps en temps, et le mystère d'iniquité se dévoilait à ses yeux. La fille de La Cbalotais, madame de la Fruglaye, s'était rendue à Paris avec son avocat, M. Étasse, et avait distribué nne nouvelle reqoéte des accusés au Hoi.
Cette dame fut outrageusement rCQuc par le comte de Saînt-Florentîn, qui la prit pour uue de ses sœurs, cnferoiée par ses ordres au couvent de
las BRETAGNE ET VENDÉE.
Sainte-Marie, où elle mourut sans revoir sa famille. Madame de la Fm^laye fut elle-même chassée de Paris avec son avocat. Heureusement Louis XV valait mieux que son ministre, il admit la requête en sursis des accusés. £n même temps, plusieurs grands jurisconsultes déclarèrent, comme les avocats de Rennes, que la déposition d'experts suspects ne suffisait pas pour soutenir Taccusation.
Enfin, le 49 septembre, un arrêt du Conseil d'État évoqua de Rennes à Paris toute la procédure, c< pour être statué ainsi qu'il appartiendrait. »
L'arc-en-cicl se dessinait de plus en plus dans l'orage. Le Roi intervenait évidemment. Les innocents respirèrent, et les calomniateurs frémirent devant l'œil du maître. Les uns et les autres savaient que Louis XV n'était pas méchant : c'était, en effet, le seul vice qui lui manquât.
Les rigueurs n'en continuèrent pas moins envers les captifs à Saint- Malo et à Rennes. Ceux qui avaient manqué de faire tomber lemrs têtes espéraient les faire mourir de douleur et de chagrin, n Je suis aux Cordeliers, dit La Cholotais, sous la consigne la plus violente, minutée par M. d'Aiguillon, consigne qui n'a peut-être pas d'exemple à Tégard des plus grands criminels. On me défend d'écrire au Roi et aux ministres. On me laisse à peine quelques livres. Quand j'ai demandé la liberté, dont jouissent tous les citoyens, d'avoir un procureur, un avocat, de conférer avec qui bon me semblerait, on m'a répondu que M. de Saint-Florentin ne le voulait pas... On m'avait pourtant promis, à Saint-Malo, que j'obtiendrais tout cela à Rennes... £n arrivant, j'avais sollicité la permission de prendre des bains... Après un mois, sur les représentations de mon chirurgien, qui avait observé, en présence de l'ofBcier qui me garde, ma rétention d'urine et les glaires sanguinolentes que j'avais rendues avec quelques sables, M. Burrîn, qui commande, a pris sur lui de les permettre. Le froid survenu ne m'a permis de les prendre que pendant quinze jours... On ne nous épargne aucun des mauvais traitements que les lâches, quand ils ont tort, infligent à leurs ennemis. On défend aux cordeliers de se mettre aux fenêtres quand je me promène. Même défense aux citoyens qui ont des maisons à plus d'une portée de fusil. »
Et, tandis qu'on traitait l'accusé avec tant d'inhumanité, on accablait sa famille d'ordres illégaux, de lettres de cachet. Nous avons dit les brutalités subies par madame de la Fruglaye. Tous les enfants de La Chalotais avaient été traités de même. Son secrétaire, au cachot depuis un an, n'avait pas même été interrogé I
Enfin , désespérant de survivre à tant de persécutions, La Chalotais déposa chez un notaire de Rennes son testament, qu'il avait écrit à Saint- Malo dès le mois de février. On y lit ces paroles solennelles qui complètent sa justification, et qui durent ébranler ses plus cruels ennemis : «En ras que ma mort arrive... par rapport à mon âge (il avait alors soixante-