‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 56 sur 223 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

beau ou mon char de triomphe. — Voici comment elle fut l'un et Tautre.

Après quelques brillants débuts, le 4 octobre 1779, la Surveillante et son capitaine furent expédiés de Brest en croisière à la hauteur de Tîle d*Ouessent, avec le cutter V Expédition^ conduit par M. de Roquefeuil; tous deux étaient chargés, par le comte Du ChafTault, commandant Tescadre francoespagnole, d'observer une division anglaise prête à quitter Porstmouth.

Le même jour et presque à la même heure sortirent de Porstmouth la frégate le Québec^ sous les ordres du capitaine Farmer, et le cutter le Rambler^ sous les ordres du lieutenant Georges. Pour compléter la coïncidence, les deux frégates et les deux cutters portaient le même nombre de canons et de matelots.

Le surlendemain, à la pointe du jour, les quatre navires se reconnurent en pleine mer. Du Gouêdic arbore aussitôt le pavillon de France, Farmer déploie le drapeau d'Angleterre: chacun tire le canon de défi, et le feu commence de part et d'autre '.

Se rapprochant, à mesure que la lutte devenait plus acharnée, les deux vaisseaux finissent par se trouver presque bord à bord. Au bout d'une heure et demie, les trois mâts de la Surveillante tombent à la fois, et ceux du Québec les suivent de quelques minutes. Voilà les deux frégates rases comme deux pontons et dans l'impossibilité de manœuvrer.

Le duel héroïque n'en continue pas moins. Un grand désordre affaiblit l'artillerie du Québec y mais le capitaine de la Surveillante a reçu deux balles, dont l'une au sommet du crâne. Ces graves blessures ne l'empêchent pas d'ordonner l'abordage.

— Allons, mes amis, crie-t-il à trois neveux qui se battent à ses côtés, c'est aux Du Gouêdic de donner l'exemple !

Au même instant, une troisième balle lui traverse le corps et va se loger dans les reins. La plupart de ses officiers étaient blessés ou morts. Son lieutenant, le chevalier de La Bintinaye, à peine âgé de vingt-deux ans, avait eu le bras droit emporté d'un coup de canon. M. Penquer, officier auxiliaire, avait péri en criant : Vive le Roi ! MM. de Lostanges et Vautier étaient blessés très-grièvement. Du Gouêdic lui-même versait à flots son sang par ses trois blessures. N'importe, il sera plus fort que la douleur. Il s'appuie aux débris d'un mât, et le porte-voix d'une main, l'épée de l'autre, il commande encore à haute voix.

* Mellinet cite nn épisode de ce combat, qui recommande k la poflérité le oom de Lemanq aecond pilote de la SurveiUatUe. Le paTillon dont le soin loi était confié fut coupé par un boulet de canon et tomba k l'can : un cri de joie s'élera anasitôt de la fré{[ate ennemie. Lemanq l'entendit, quand d^i , ayant saisi nn antre pavillon , il était monté aux banbans d'artimon , en Fagitant aux yeux des Anglais, surpris d'une telle audace. Il resta ainsi, bravant les boulets, les balles et la mitraille, jusqu'à ce qu'on eût rebissé le pavillon de poupe. L'intrépidité est souvent beureuse : ce brave descendit sain et sauf •du poste périlleux qu'il s'était imposé. Voilà les bommes que Du CoulSdic avait lui-même choisis parmi nos Bretons pour former l'équipage de la S^irveiUante,

102 bueta(;ne et VENnÉt:.

Déjà le beaupré de la Surveillante est engagé dans les manoeuvres ennemies; les pistolets à la ceinture, le poignard aux dents» la hache au poing, tous les Bretons vont s*élancer à Tabordage... Mais des tourbillons de flamme et de Tumée les arrêtent.. • C*est le Québec qui brûle !

Alors vous eussiez vu s'opérer une révolution sublime : plus de victoire ni de défaite, plus d*ennemis ni de combat. Des frères secourus par des frères : voilà tout !

— Cessez le feu ! a crié Du Couôdic, et tous les canots à la mer I Mais ces embarcations, criblées de coups, font eau de toutes parts ; Tincendie va consumer les deux navires! Les canons du Québec, partant d'euxmêmes, continuent de mitrailler la Surveillante^ et le beaupré de celle-ci a déjà pris feu dans l'abordage. En même temps sa flottaison , traversée par les boulets, laisse entrer les flots dans la cale. Brûler et sombrer à la fois ! Ce double péril arrache un cri aux plus braves. Mais vainqueur de la souffrance. Du Couêdic triomphe aussi du désespoir. Ses matelots, rassurés par son exemple, dégagent enfin ta Surveillante et l'éloignent du vaisseau enflammé.

Le Québec offrit alors un horrible spectacle : pris entre le feu et l'eau, tous ses hommes réclamaient à grands cris un secours impossible : Du Couêdic n'avait pas la moindre yole à leur envoyer. Il fit sauver, cependant, par les deux cutters qui avaient renoncé au combat, quarante-trois Anglais, qui l'aidèrent à leur tour à sauver la Surveillante.

Quant au capitaine Farmer, appelé en vain par son rival, il fit ce que Du Couêdic eût fait à sa place : il jura de quitter son navire le dernier, et à cinq heures du soir, il s'ensevelit dans l'explosion du Québec. Cette explosion retentit jusqu'à vingt lieues, remplit le ciel de flamme et de fumée, et couvrit la Surveillante de débris volcaniques.

Au milieu du silence qui couvrit cette catastrophe, Du Couêdic, ranimant sa voix éteinte, annonça aux ennemis riecueillis à son berd qu'ils n'étaient point ses prisonniers, mais ses hôtes... Et la Surveillante fut le théâtre d'une scène dont le souvenir devrait éteindre à jamais toute guerre entre les nations. Anglais et Français , blessés et mourants, s'embrassaient avec effusion de larmes, se jurant, sur les cadavres de leure morts, une éternelle fraternité.

Le surlendemain, la Surveillante opérait son entrée triomphale à Brest, saluée par les canons et les équipages des cent vaisseaux espagnols et français. Du Couêdic mourant fut porté à terre sur un brancard d'honneur, escorté de ses frères d'armes et des lieutenants généraux des deux flottes.

— Quelles douleurs et quelles blessures, disait-il, ne seraient pas guéries par tant de gloire?

Tous les officiers du régiment d'Austrasie vinrent le complimenter en corps. Quimperlé, sa patrie, le déclara « le héros de la Bretagne. » Saint-

CHAIMTRI-: CINUIIIÉME. Ui^t

Mâlo lui Giivoyo ■ la jKilme du couriigc. « Louis XVI joi};iiil à ses réliciliilioiis les épaiilcltcs de capitaine de vaisseau.

Du Coiiùdic reportait modeslcment tous ces lionneurs à ses officiers et à SCS soldats, h HM de Lostanges, Pemiuer, de La Binlinaye, Dufrexeau, Moncousu, Vautier, etc., et ne proGlait de son crédit que pour recommander au Roi les familles de ceux qui l'avaienl précédé au tombeau. Entouré, «ur son lit de soufTrance, de veuves et d'orphelins suppliants :

— Qui aurait jamais cru , disait-il en souriant devant la mort, que Du Couëdic, sixième cadet de Bretagne, serait un jour un homme à protection!!

Ce fut ainsi qu'il expira le 7 janvier 1780, trois mois après son glorieux combat, n'ayant pas encore quarante aiis.

i64 BRETAGNE ET VENDÉE.

Les États de Bretagne de 1780 et de 1782 enregistrèreat la gloire de Du Couêdic , et placèrent son porlraK dans la salle de leurs délibérations ; un graveur anglais envoya ce même portrait à la veuve du vainqueur de Farmer, avec une lettre qui honorait également Tartiste et la femme.

Louis XVI y qui avait rempli le vœu du héros breton en donnant à ses captifs l'hospitalité de la France, Louis XVI déclara les eniants de Du Couédic (un fils et deux filles) enfants de VÉtat. La veuve et la famille du capitaine Farmer reçurent les mêmes honneurs de la Grande-Bretagne '. Enfin, un tombeau de marbre noir, surmonté d'une pyramide, fut élevé à Du Gouêdic par ordre du Roi, dans l'église de Saint-Louis à Brest.

Détruit par les Vandales de 1793, à cause de Técusson qu'il portait % ce monument a été relevé par Napoléon en 1805. Moins féroce, d'ailleurs, que ses instruments, la République avait conservé aux Du Couêdic leur pensions nationales, qui n'ont été supprimées qu'en 1832... Voillhde ces économies qui ruinent leurs auteurs.

Le combat de la Surveillante fut immortalisé sous toutes les formes par la littérature, la poésie et les arts. Louis XVI en fit faire trois tableaux, dont un pour madame Du Couédic. Ce tableau, qui est encore le trésor de la famille, en fut un jour le palladium. C'était à Nantes en pleine Terreur. Une maison avait été signalée à Varmée de Marat comme un repaire d'aristocrates. Une bande de sans-culottes en force les portes et s'élance jusqoe dans la salle où se trouvait une femme sans défense. Les furieux allaient mettre la main sur elle, lorsqu'elle leur montre le tableau de la Surveillante suspendu à la muraille :

— Voilà comment Du Couêdic servait la patrie, leur dit-elle avec force. Ne c>avez-vous donc l'imiter qu'en arrêtant sa veuve ?

Ces mots firent tomber à genoux les républicains, qui se retirèrent avec des larmes dans les yeux. -

L'unanimité des opinions devant la gloire de nos armes ne se retrouvait malheureusement point dans les questions politiques. A la division de nos Trois Ordres se joignait la division des pouvoirs faits pour les concilier. Une grande querelle éclate eu 1779 entre la Commune de Nantes et la cour des Comptes au sujet des élections municipales. La cour réprimande la ville. La ville en réfère au Roi. Le Roi lui donne raison et menace la cour de l'exil; celle-ci proteste en très-humbles remontrances à Sa Majesté. —

' Le Gis de Da ConCdic a servi la France sous la Monarchie et sons l'Empire. Ses denx petitirlilt la tenrent encore dans la marine militaire. L'un et l'antre ont rappelé le courage de leur aXenl en gagnant sur le champ de bataille leurs épaulettcs et la croîs d'honneur. Gloire oblige anjonrdlini comme autrefois Noblesse.

^ Croira-i-on que cette niaiserie barbare vient d'être renouvela, en plein dix-neuvième siècle, par des gens qui ont srrach^ les armes de La Tour d'Auvergne du piédestal de sa statue; comme si la Nobleaae n'appartenait pa» à l'histoire; comme si un écusson pouvait ressusciter un privilège; comme si la plus belle gloire du premier grenadier do la République n'était pas d'avoir été gcutilhouime !

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