CHAPITRE CINQUIEME
Pauvre Majesté, dont chacuA déchirail le manteau, soua le prétexte et la forme du respect!
L'année suivante, nouveaux débats et nouvelle confusion. La levée des octrois de Nantes avait été augmentée par ordonnance de Necker, successeur de Turgot. 11 fallait bien que cette ville soldât l'appui de la Royauté. Les Ëtats de Bretagne protestent au nom des franchises du pays :
— Les octrois, disent-ils, sont affaire nationale et relèvent des Trois Ordres.
— Les octrois, répond le ministre, sont affaire municipale, et relèvent de Sa Majesté.
Le ministre avait rigoureusement tort. Mais Nantes se soumit à la dette de reconnaissance. S'unissant alors aux États, le Parlement défend à la cité d'exécuter l'ordonnance royale. Et voilà trois pouvoirs aux prises en même temps. Ijà municipalité cède à la cour de Rennes et suspend la levée des octrois, jusqu'à l'enregistrement de l'ordonnance par la cour des Comptes. Or, la cour des Comptes, d'accord avec le Parlement et les États, refuse net l'enregistrement. Ainsi, par l'imprudence de son ministre et par sa propre longanimité, Louis XVI est acculé aux coups d'État. Le 20 août, le lieutenant général comte de Goyon se présente militairement à la cour de Comptes'. Cette cour souveraine, envahie par un soldat du Roi, était justement présidée par M. de Becdelièvre, dont les aïeux avaient plus de trois cents ans de services continus dans les premiers emplois de la magistrature, de l'Église et de l'armée bretonnes.
— Monsieur, demande le magistrat au conmiandant, où sont vos lettres de créance?
— Les voici. Et le comte de Goyon remet l'ordre royal d'enregistrement.
— 11 faut que la cour délibère, reprend M. de Becdelièvre, et elle ne peut le faire en votre présence.
— Ma consigne est d'être présent, et un soldat ne connaît que sa consigne. J'ai l'honneur de parler au nom du Roi.
— Alors, monsieur, vous resterez seul ici... 1^ séance est levée par la cour. Tous les magistrats quittent en effet leurs sièges.
— Prenez garde, messieurs, s'écrie le comte de Goyon, vous pourrez vous repentir de désobéir au Roi
— Avant d'obéir au Roi, nous devons obéir aux lois.
Et M. de Goyon, resté seul avec le grefiier, fait transcrire de force l'ordre royal sur les registres. Après quoi il se retire comme il était venu, et la cour, rentrée en séance, proteste d'illégalité.
Ce coup d'État jeta la désorganisation dans la Commune, et surtout dans
' Seconde compagnie loavenine île la provineej fondée par les anciens dncs, la conr des Comptes de Nantes comprenait an premier président, sept présidents, nn procureur et deux avocats généraux, deux substituts, trentfrH{uatre maîtres des comptes, huit correcteurs, trente-quatre auditeurs et six généraux des finances, dont l'un tenait la bougie lors de l'adjudication de la ferme des DcToirs.
la Milice de Nantes. Comme il arrive dans toutes les crises, les faibles donnèrent leur démission, et Tarméo civile n*exista plus que pour monter la garde '•
Cependant le procès en litige ne fit que s'envenimer de jour en jour. Lorsque la municipalité alla, suivant Tusage, prier la chambre des Comptes d'assister aux élections des officiers municipaux, elle ne fut pas même reçue par le premier président. Elle se vengea en inscrivant dans ses registres les félicitations du Roi sur sa conduite, avec une indemnité de 2,000 livres. La chambre des Comples bifla cette inscription et mit des observations sévères à la marge ; ce qui porta au comble la fureur du bureau de ville et la déplorable confusion des pouvoirs.
La Bretagne célébra néanmoins la naissance du fils de Louis XVi avec un enthousiasme qui dénonçait la loyauté de ses intentions. Son obéissance à la Royauté eût égalé son dévouement au Roi, si la fatalité de sa position ne l'eût mise en état de défense continuelle. Hélas ! elle était loin de prévoir que le Dauphin, salué par ses joyeuses acclamations, devait, quelques années après, expirer de misère et de douleur au fond d'un cachot !
La ville de Rennes était plus agitée encore que la ville de Nantes. Des émeutes journalières y annonçaient l'imminence d'une explosion. Les spectacles et les rues, notamment la rue Royale, en étaient le théâtre ouvert à tous. Le Parlement sévissait en vain. Aux réunions à coups de poing succédaient les réunions délibérantes. Les étudiants, le peuple et jusqu*aux femmes, préludaient aux clubs révolutionnaires, l^es questions politiques devenaient, de jour en jour, plus implacables. L'inexorable cause de ces troubles était l'embarras croissant des finances. Necker, pas plus que Turgot, ne pouvait combler l'abime du déficit. Les édits bursaux se succédaient au Parlement, dit V Histoire de Rennes^ ainsi que les lettres de jussion et les enregistrements d'autorité. Pour comble de malheur, les récoltes de 1783
' A co propos, Mellinet fait ane obearation très-jatte sar 1m gardes nationales. I^e so^ioe oA^reui qu'on leur impose, et surtout le serTÎce de nuit, ne sert qu'à les décourager inutilement. Elles puiseraient beaucoup plus d'importance dans quelques réunions périodiques et d'obligation, on les armes et les uniformes seraient roTUS avec soin, et on chacun trouverait ses motifs de confiance dans la vue de la f<H«e commune. (HUtoire de la Commune de Nantei, t. V.)
y uniforme de la milice de Nantes, avant 1789, était ainsi réglé :
Habit bleu de roi; parement, eoUet, doublure, veste et culotte cramoisis; boutons unis, de cuivre doré; chapeau bordé de velours noir. — Deni épanlettes en or, terminées par un trèfie relevé en bosse, et broderie sans aucune frange, pour le colonel. — Ëptulette semblable, à gauche, avec contre-4panletle, en or, pour le lieutcnantHwlonel. — Deux épaulettes en or, terminées par un trèfle on or, bordé d'un bouillon d'or, sans broderie ni frange, pour le major. — Épaulette semblable, avec contre-épauleUe, pour les capitaines. — Épaulette en or, terminée par un trèfle en or, mêlée de carreaux de soie cramoisie, avec coutre-épauletle, pour les lieutenants et enseignes. — Épaulettes de soie cramoisie, sans franges ni autres ornements, avec galon sur le collet et sur les manches, pour les sergents-majors et les sergents de ronde. — Épaulettes de drap bleu, brodées d'un cordonnet de soie cnunoisie, pour les autres sei|*ent8. [Bittoire de la Commune de Nantes, i. V.)