CHAPITRE PREMIER
pays, Louis XIV chargea ses ministres do les supprimer sans vergogne. Ce fut alors, dans chaque ville, une lulte journalière entre la garnison el la Milice, entre le commandant et la Commune, entre les généraux des finances et les contribuables, — lutte abrégée par cette raison suprême : c Je le veux !» ou < TÉtat, c'est moi I » et terminée par Temprisonnement ou la confiscation, Tarquebusade ou la potence.
11 faut dire que le despotisme royal était bien servi par la hauteur et la cupidité de ses agents. Sauf quelques exceptions fort rares, les gouverneurs, les commandants et les intendants de Bretagne, s*élevant d'abord au niveau du maître, disposaient de tout en rois absolus. Ils se faisaient combler de dons par les villes ; ils trafiquaient des places et des suffrages, des privilèges et des immunités ' ; ils avaient leur petite cour au dedans et leur petite armée au dehors. Ils eussent dit volontiers comme le Roi : — Qu'on ne fasse faute à nos ordres, car tel est notre bon plaisir.
On ne saurait imaginer jusqu'où allait cette tyrannie française envers les Bretons. Une piquante chronique du temps de Loui ^ XIII va nous en donner l'idée. Le maréchal de la Melleraye commandait alors à Nantes.
c Madame de la Melleraye faisait mettre ses sœurs en princesses romaines, au-dessus d'elle en des fauteuils, tandis qu'elle se plaçait, après, sur une chaise à l'ordinaire. A Nantes, car c'était là son empire, les principales femmes de la ville s'asseyaient autour d'elle, sur de petits tabourets hauts de demi pied; et, s'il y en avait quelqu'une qui eût la taille gâtée, elle la faisait tourner de tous côtés, feignant d'admirer sa taille. Une fois elle se coiffa ridiculement, pour leur faire croire que c'était la mode; mais peu se montrèrent assez simples pour donner dans le panneau. On n'osait danser sans le lui. faire savoir; et quand elle avait promis de s'y trouver, elle attendait que tout le monde fût assemblé, et puis elle mandait qu'elle
* Pour moi , écrivait le marchai Victor d'Estr^ en 1 7 1 1 , je ne sanni jamais ee qne c'est que de prendre de l'argent ponr mes suffrages, comme ont fail par le patsi let autres goutemeurt.
En 1717, le droit d'élire le maire fut raclteté par la Wlle de Nantes an prit de 8 1,8 1 s iWres.
La même année, le gonirerneiir maréchal de Montesqniou refusa les clefs de Nantes, sous préteila qu'on ne les avait pas présentées h la porte de la ville. « Mais, ajoute le registre municipal, on s*esl bien aperçu que c*itoit seulement en «ette de profiter du bassin d'argent dans lequel on les aurait présentées; au moins a-t-on assuré dans le monde qu'on en a usé de niesme à Rennes, où la communauté • été obligée de racheter le bassin du capitaine des gardes, moyennant iio /tvrei, a/in de le rendre à ceux à qui on l'avoit emprunté l (Melliuet, t, IV, p. s 86. — T. V, p. 7 et u.)
Ces cadeauY forcés dataient de loin. On ne voit que cela sur les registres de nos villes depuis l'Union : cadeauY en argent et en nature, en étoffes et en bijoux, en provisions de toute espèce. On trouverait aujourd'hui fabuleuses les sommes dépensées par la ville de Nantes en festins, en galas, en vins fins, en hypocras, en confitures, en pâtisseries, en bonbons, offerts, suivant les usages de la Cowr, aux rois et aux gouverneurs^ h leur suite et jnsqu'k leur valetaille.
Lorsque Louis XIII visita Nantes en i au, son grand écnyer réclama les tapisseries tendues sur son passage, et il fallut les racheter au prix de 1 lo écus. H fallut de même racheter à un maréchal des logis les décorations auxquelles Poussin, inconnu encore, avait mis la main. Enfin, les valets de pieds du Roi réclamèrent les deux dais do velours sous lesquels avait marché leur maître, et la ville dut indemniser ces messieurs de Sio livres, toujours suivant tes usages de la Cour- v Registres de Nantes, laii.)
n'y pouvait aller; et alors il fallait renvoyer les violons, car c*eût été un crime capital que d'avoir fait une assemblée quand Madame avait témoigné qu'elle n'en pouvait être. Elle était jolie et chantait bien. >
C'était cette même grande dame qui, entendant menacer de l'enfer un gentilhomme débauché, s'écriait naïvement : — Dieu y regardera à deux fois avant de damner un homme d'une telle naissance !
« M. de la Melleraye vivait tyranniquement à Nantes. Comme on se moule aisément sur un mauvais patron, le commandant du château de Nantes, Chalusset, voulut faire aussi le petit tyranneau dans un bal du château où le maître n'était pas. Chalusset parut avec son hausse-col (pour trancher du commandement), et ne fit danser que ceux de la cabale de sa femme. Or, il y avait à gantes une autre cabale qu'on appelait vulgairement le fretin, dans laquelle pourtant se trouvaient les plus jolies de la ville. Cette pauvre cabale ne faisait que regarder les autres. EnGn un gentilhomme, Bois-Yvon, qui avait ses inclinations dans ce fretin, prit sa dame par la main, et, de concert avec elle, comme Chalusset allait prendre une dame (K)ur danser, ils l'arrêtèrent, et, se mettant à genoux, lui chantèrent tous deux ce couplet :
Qu'il plais«'à votre hausse -rou, Monsieur, d'avoir -pitii^ de nous ^
LaDderiretié.
L,e Fretin vous cHe merci, • l404^tri.
« Le couplet achevé, ils se mirent à danser, laissant Chalusset tout étourdi de son aventure. Ainsi le fretin entra en danse, et eut sa revanche tout le reste de la soirée. »
Si les choses en étaient là dès le temps de Louis XI 11, qu'on se figure où elles en arrivèrent sous Louis XIV. Le plus charmant des historiens, madame de Sévigné, nous édifiera tout à l'heure à cet égard.
Du reste, quelques années après, le maréchal de la Melleraye fut puni par où il avait péché. C'était à la fin de 16ôl. Les États se tenaient à Nantes. Lorsque la ville eut copieusement régalé les Trois-Ordres, un vif débat s'engagea sur la présidence, entre le duc de Vendôme, le duc de Rohanet le duc de la Tremouille. M. de la Melleraye, prenant fait et cause contre le duc de Rohan (sans doute parce que c'était le seul Breton des trois), posta la Milice bourgeoise autour de la salle des Jacobins, où l'assemblée se trouvait réunie. Bientôt la duchesse de Rohan se présente avec grand appareil. Elle trouve les rues barricadées, et reçoit l'ordre de faire reculer son carrosse. Elle adresse alors au maréchal les reproches les plus violents. Celui-ci lui répond avec hauteur, peut-être avec insolence, et la duchesse le soufflette en pleine rue de sa pantoufle. Puis une partie de la Noblesse la ramène en triomphe aux Cordeliers. Mais le maréchal, furieux,