‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 67 sur 223 · CHAPITRE CJNQIIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CJNQIIÈME

retournée en masse contre les parlementaires si exaltés la veille, et réclamait à grands cris ces ordonnances du 8 mai qu'elle avait tant maudites. — Notre histoire sera désormais remplie de ces réactions.

La question patriotique cédait la place à la question révolutionnaire. L'incendie parlementaire avait allumé le volcan social.

Le 16 et le 17 août, toute la ville si calme de Quimper fut en rumeur. La population couvrait les places, où des jongleurs l'excitaient contre ses amis de la veille. On lisait sur les murs de la cathédrale des affiches hostiles au Parlement, intitulées : Arrêts du conseil du peuple. On demandait à grands cris les Bailliages, et surtout les États-Généraux.

Après de vains efforts de conciliation, la Commission des États céda au Présidial, et M. de Botherel se retira.

Cette première émeute de la Bourgeoisie eut ses contre-coups dans la plupart des villes. Quelques-unes allumèrent des feux de joie, et brûlèrent l'effigie du Procureur syndic. L'enlèvement des grains par les accapareurs vint compliquer encore ces désordres à Saint-Brieuc , à Morlaix, à Pontl'Abbé, à Lamballe.

Ce fut alors que nos députés triomphèrent, et que les Parlements furent rétablis. Nouvelle réaction nationale, et second revirement de la population

— notamment à Rennes. 1^ grand Bailliage, qui s'y était établi, fut expulsé par Moreau et par ses jeunes gens, à la barbe de MM. de Thiard et de Molleville. Les saturnales de Paris furent singées dans la ville parlementaire. On y promena des mannequins et des ramoneurs * en robes et en simarres, représentant Brienne, Lamoignon et les membres du Bailliage. Les étudiants s'étaient d'avance assurés de la neutralité des chefs de la garnison,

— tous émules du chevalier de Nonainville, que Louis XVI avait décoré de la croix de Saint-Louis. Un seul officier , nommé longeron , ayant voulu dissiper la foule, se vit abandonné de ses soldats, et dut quitter Rennes avec les Baillis.

Mais au milieu de cet accord apparent, le levain de désunion trahissait son aigreur. Le marquis de Kersalaun, ce double martyr de l'indépendance bretonne, ne trouva que de l'ingratitude à Quimper, lorsqu'il revint des cachots de la Bastille. Cet illustre doyen du Parlement fut ridiculisé dans un factum absurde, et tellement insulté dans sa personne et dans sa famille, que la cité quimpéroise eut besoin de la clémence du Roi.

A mesure que la fièvre révolutionnaire s'emparait du peuple, il montrait à quels excès pouvait aller son délire.

Enfin arrivèrent les États de 1788-89, qui furent les derniers États de Bretagne et le premier acte de la Révolution, liongtemps la Cour, qui les

* M. Do Conëdic , on dn mcgistraU échippés à la Baslille , terminait ainsi un rapport barleaquo sar cette joarnée :• Eté cette ftn que penonne n'en ignore, le priiefU fera affiehé aux plui hauUi ehe^ minéet de ee§ meuieun. * Par relie folie d'un homme grare, qv'on jnge de la dfraence popolaire!

rcdoutail, hésita A les convoquer; mais c'eût élé violer de nouveau les franchises }t qui elle venait de faire réparation.

Car tout en demandant à grands cris les Ëlats-Génér»ux, la Bretagne n'en tenait pas moins à sa représentation particulière; et elle montra lùentAt que les représentants français n'étaient point ses oracles, en faisant colporter par les rues de petites poupées mobiles , figurant les membres de la seconde assemblée des Notables. A tout ce qu'on leur demandait, ces poupées répondaient oui par un signe de tète, et les marchands qui les vendaient criaient : — A deux toit Ut Notfibles !

l^es ministres songèrent à réunir les trois Ordres ù Nantes, puis à Ancenis, puis à Saiul-Brieuc. Ils finirent par leur assigner Rennes et l'époque du 29déceml»'e 1788.

Aussitdl le Tiers-États breton , devançant la France entière, entreprit de résoudre la grande question que l'abbé Siéyès ne formula que trois mois après:

^Qu'esT-CE QUE LE Tiebs-État? — Tout!

— Qu'a-t-il èié jusqu'à présent Î — RrEN!

— Que oesande-t-ilÎ — A devbnib quelque chose.

Dès le mois de janvier 1788, — c'est-à-dire près d'une année avant l'explosion de brochures , de journaux et de pamphlets , que publièrent en France

CIIAPITRE CINQUIÈME. J9S.

tant d'avocats, de bourgeois, d'écrivains et môine de prùlres, — M. de Kervélcgan avait lancé ses Ré\\exiùns d*un philosophe j avec celte épigraphe :

Parcere suhjectis et debellare superbos.

« Est-il bien wol, ô mes concitoyens, s'écriail-il, que vous songiez enfin' à briser les chaînes humiliantes que Torgueillcuse Noblesse nous fait porter depuis un temps immémorial? Êtes-vous enfin résolus de sortir de Tesdavagc dégradant où vous avez rampé jusqu'ici? Voulez-vous enfin recouvrer y (Are première liberté y le plus beau des titres humains? On nous a vexés, macérés comme des bctes de somme, La Noblesse et le Clergé se sont emparés de tout. Ces ennemis du bonheur des peuples possèdent les plus grands biens et ne payent rien a TEtat ! Et nous, avec rien, nous sommes obligés de faire face à tous les besoins de la chose publique ! Demandons au gouvernement protection contre ces murpatenrSy qui ont violé à notre égard toutes les lois de l'association ! »

Sans doute il régnait une violente exagération dans les Réflexions d'un philosophe. Mais il y avait un fond de vérité dans ces mots significatifs iVusiirpateurs et de première liberté. Le Tiers y indiquait par là qu'il s'appuyait sur le passé tout aussi bien que la Noblesse; que si elle défendait des titres acquis, il réclamait des titres enlevés.

Qu*altendait en effet la Bretagne de ses Etats particuliers , et qu'attendait la France de ses États-Généraux?

La France , tombée de siècle en siècle de la Monarchie représentative de Clovis et de Charlemagne à la Monarchie absolue de Louis XIV et de Louis XV, — voulait voir renaître, sous une forme nouvelle , ces assemblées nationales où toutes les classes votaient par milliers; celte discipline de l'Église primitive, si différente du Clergé du dix-huitième siècle ; en un mot, l'identification du monarque avec son peuple, et l'administration du pays par le pays, — avec la Noblesse pour avant-garde et pour ornement du trône, mais sans toute cette masse de privilèges, qui n'avaient plus de sens ni de contre-poids.

La Bretagne, sans doute, grâce à son caractère et à sa position, était moins dégénérée que la France de cette liberté première rappelée par M. de Kervélegan; mais elle n'avait pu, malgré l'énergie de sa lutte incessante, échapper à la contagion despotique, avant et depuis son incorporation à la Couronne. Nous avons dit toutes les franchises municipales, c'est-à-dire bourgeoises, que lui avait enlevées la Monarchie. Nous avons vu ses populations pressurées par les gouverneurs, les intendants et les soldats du Boi. Ses principaux seigneurs, gâtés par les habitudes hautaines de Versailles, avaient oublié leur vie libérale et toute familière au milieu de leurs vassaux. Ces traditions patriarcales n'étaient plus conservées que par les gentilshommes campagnards, fort nombreux il est vrai, mais de plus en plus

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nioïK'liail vivement. — r-l les lirocliures picuvaicitt dru comme grAlc. Les Bourgeois développaient, sans toutes les Tormes. cet argument favori :« Nos nieiix étaient serfs (ce qni n'était vrai que pour la haute Bretagne ] , et nous sommes libres.

N'ayant plus les mômes principes, nous ne pouvons plus être régis pnr les m^mes lois. Nous portons toutes les charges de rËlat, sans en partager les prérogatives; nous devons partager les unes et les autres aver les gentiishomaics. »

' t)c son côté, la Noblesse et le Clergé répondaient, le plus souvent par la plume du chevalier de Guer:« Bretons et Français, Prêtres, Nobles et Bourgeois, nous avons tons jure de maintenir la constitution de notre province. Si nous l'attaquons sur un point, clic croulera par tous les auiT^r-t ~ " *" * '' 'rcs. L'inégalité de l'impôt n'est

qu 1 1 levier pour soile^cr le peuple. Exemple : M. Le Boutciller de Nantes, le pins riche nrgnnani de la province, ne paye que 4,540 livres pour une fortune évaluée 6millions.lhi gentilhomme qui aurait 150, OIX) livres de renie, payerait 3,600 livres. »

Kt le Tiers de riposter aussitôt : « Il faut que la Noblesse nous croie imbéciles, pour oser nous dire que noire constitution est immuable. Sans doute le Roi et SCS Ministres ne doivent point y loucher, mais, comme lc:i Bretons ilaulrefois l'ont faite pour eux, les Bretons d'aujourd'hui peuvent la refain-.

Les lois se sont toujours modifiées avec les mœurs ; et, puisqu'on parle de reprébcnlation, un petit nombre de Nobles ne peuvent pi'cvalotrcontie la classe la plus nombreuse, la plus riche et la plus iniporlante. M. Le Bouleilicr paye, en France et au^ colonies. G7.000 livres d'impôt, cl tout négociant

CUAPITRE CIMJUIEHE, m.

imyc pluij à l'Élnl que dix gentilshommes nynnl la méiiie rorliinc. u

Ce igu'il y avnit de curieux, c*c)il que, d'un côté, beiucoup de Nublcs, comme MM. LeltoiilcilIcr.dcKcrvélegan, etc., appuyaient IcsréclamnlionR lies Bourgeois, et que, de l'aulre cèle, In Noblesse nttirait à son parli les Tommes les plus inHucntcs du Tiers.

«C'est là bien eonuaîtrc le caractère français 1 s'écriail l'avocat de la Itourgeoisie. Une jolie femme peut-elle avoir tort, et quel e^t le Visigolli assez gauche pourdispulcr contre elle? Ces missionnaires emplumés vont, avec toute la ferveur des prosélytes, prcclier de cercle en cercle votre doctrine! .\li! croyez-moi, mesdames, la politique n'est p.is faite pour vous. Créées pour nous plaire et pour faire régner la paix, suivez plutôt l'escmplc des Sabiiics qui, les bras tendus, les cheveuvépars, les yeux noyés de hniiies, se piéci pilaient entre les deux armées pour les séparer. »

Presque tous les pamphlets du Tiers sortaient de Nantes, Un gentilhomme en fut si exaspéré, qu'il s'offrit d'aller, à la tète de douze cents Nobles, étouffer la Révolution dans son berceau. CI [lest bon d'avertir ces messieurs, répliquèrent les Nantais, i|uc nous ne les craignons pas plus qu'un essaim de mouches : et que, s'ils s'avisaient de nous faire la moindre grimace, nous n'aurions qu'à leur jeter nos bonnets '. n

Telles furent les dispositions violentes dans lesquelles se réunirent les derniers États de nrclaj^nc.

Les Députés du Tiers et biurs agrégés s'assemblèrent à Rennes, du i{\ an 27 décembre, rédîgèrert le cahier de leurs réclamations, et jurèreni entre autres articles :

' Quelques voix modûrfvs t'flevjiciil pourlant au niUiEii de tei provocilioiis. (lue hrocharc parul, i|mciiap|)cl'iil9a|tcincnldc k Nobicisc àcllc-mvinc. lui rilanl ns IiÎtds d'iutrcrois, M Aiioui» i l'indi'pcmiancc populaire, — cl acs lii^ros de Li veille, La Fayette, IhiPleiM^, La RonFrie. et lant d'aulros, vcrsanl leur sang pour atsurer aui Anjclo- Aniviicains les mf mro droits (|ne r&lamnit b Baur|;cDiiiii> lirclonnc. • Celle brave Nohicssc, s'ûcriail l'aulcur, ne acrii pas plus sourde que Louis XV[ uni cris de lirai milliotis d'hommes. Elle pn^vîciidra les justes di'uiandes du Tiers et l'inlervenlion du soiiTe. r^iin. C'est alors qu'elle sera vraiment cranilc cl illustre! Qu'il est l)ciu d'alunilunner le* droits ifn'nn usage abuiif. mais lonp, semblait coniucrerl ■ Cel.i ei1l f-ii rit mi'me temp Irôs-ticnu et Irèsli^bile: mai'reli ne dépasuil-il point les forces liumain<-'?

l*" Qu'on volerait, dus l'ouverture des États, par têtes et non par Ordres; — 2° Que le Tiers s'abstiendrait de délibérer sur toutes affaires quelconques avant d'avoir obtenu l'égalité d'impôt et de représentation.

Ils avaient reçu ce mandat impératif de leurs commettants, sous peine de désaveu formel. Leur cheval de bataille était l'usage adopté à Grenoble, où le Tier& figurait en nombre égal aux deux autres Ordres. Bientôt ils s'appuyèrent de Topinion du Roi et des Ministres eux-mêmes, qui décidèrent, par l'ordonnance du 27, et suivant le vœu de la minorité de la seconde assemblée des Notables, que leTiers seraitaussinombreux aux États- Généraux que la Noblesse et le Clergé réunis. Un journal royaliste, VAmi du Roi, affirme que Necker hâta cette promulgation, pour encourager la Bourgeoisie bretonne avec laquelle il était d'accord. Le fait est que l'ordonnance du 27 fut accueillie à Rennes et ailleurs par des feux de joie et des danses.

On attribue môme au ministre la recrudescence des pamphlets qui plaidèrent en ce moment pour le Tiers. En divisant ainsi la Bretagne, la Cour se flattait de soumettre enfin cette province au royaume, sans se douter que le royaume lui-môme allait lui échapper à la suite de la province.

— Pourquoi n'en serait-il pas en Bretagne comme en France? s'écrièrent les députés de la Bourgeoisie bretonne.

Leurs aïeux et eux-mêmes disaient le contraire depuis trois cents ans. Mais en ce moment, le patriotisme avait perdu la parole. Treize membres pourtant l'écoutèrent cHicore, et refusèrent de toucher à la constitution.

Au mouvement et au bruit qui animait Rennes, on eût deviné qu'un événement suprême allait s'y accomplir. D'une part, plus de neuf cents gentilshommes étaient accourus de tous les points de la province. Ceux mêmes qui se trouvaient hors de France avaient franchi mer et monts pour être au rendez-vous \ Les salons du président et du gouverneur ne désemplissaient pas. On s'assemblait et l'on «e concerlait du malin au soir. Les plus exaltés montaient la tête aux plus calmes, et les anoblis, fascinés par l*éclal de leur nouveau blason, étaient les plus obstinés à l'endroit des privilèges. Les gentillâtres, qui n'avaient que la cape et l'épée, faisaient

* Près de deux mois d'avance, M. Giilard de Kcranflcch écrivait de Bennes ou jeune Pic de La Mirandole : « Mon très-cher compatriote, vous qui savez résister aux dénions tentateurs dans un pays asservi par Kervclegan, je vous engage à ne pas manquer la tenue prochaine des Ktats. Ce sera une tenue mémorable et nombreuse, suivant les apparences, dont je serais Tâché de ne pas être. Il y aura de la dissension entre la Noblesse ei le Tiers, qui veut nous faire descendre jusqu'à lui, ou sëlever jusqu'à nous. C'est un petit nombre d'avocats, ambitieux à l'excès, qui ont conçu ces beaux songes, etc.»

Un autre gentilhomme, le marquis de La Belinaye, était en voyage à Londres avec un prince du sang (le prince de Condé, je crois), lorsqu'il apprit la convocation des Ktats à Rennes. Il était, ce jour-là même (jour de la fêle du prince), indispensable à une comédie dans laquelle il jouait le premier rôle. Ni les prières, ni les ordres, ni les menaces de l'Altesse Royale, ne purent le retenir une heure c Monseigneur, dit lièremcnt le marquis, je vous obéirais en toute autre circonstance; mais devant le membre souverain des Étals de Bretagne, vous n'êtes plus que M. de Bourbon, et je ne connais que mon droit et mon devoir, x Kl laissant la Tèle interrompue, il partit sans autre bagage que son é|)éc.

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