CHAPITRE CINQUIÈME. SOS
réalisait ainsi la prédiction Taite par ceux-ci à la Couronne : son action et son inaction devenaient également funestes.
Le feu, d'ailleurs, allait gagner les villes voisines, où circulait cette brûlante adresse des jeunes Rennais. — c Bretons! voulez- vous vivre libres ou languir esclaves? Neuf cent soixante-douze nobles ne sont pas foits pour asservir là Bretagne! — Rassemblez-vous contre Tennemi. Opposez Taudace h l'audace, le serment au serment, la force à la force! Accourez soutenir vos frères de Rennes. — Arrivez tous, unis par un contrat social, le même jour et à la même heure, sur la place du Palais. — Protestons de notre dévouewient au Roi, dont les intentions sont pleines de justice; et jurons de mourir une fois, mais de mourir libres, plutôt que de mourir chaque jour en vivant dans la servitude! »
En même temps, des députés de la jeunesse couraient chercher du secours à Nantes, à Saint-Malo et ailleurs. Celui qui partit pour Nantes se nonmiait Omnes. Sa famille appartenait à cette ville et son nom était populaire. En 1784, il avait sauvé deux voyageurs entraînés sous la glace avec leur voiture. Le Roi l'avait décoré d'une médaille d'or avec cette inscription glorieuse : — Omnes omnilms. On se figure l'effet d'un tel nom, qui résumait la pensée révolutionnaire?
Cependant, le Présidial instruisait contre les auteurs de l'émeute, dont on avait opéré l'arrestation; mais la Noblesse eut peur de la vérité^ ou se méfia du tribunal. Dès le matin du 27, on apprit que le Parlement enlevait le procès au Présidial , pour le renvoyer à la Cour de Bordeaux. C'était ravir au Tiers l'immédiate justification qu'il attendait. La Commune s'a»semble donc et proteste, — d'autant plus vivement qu'Hélaudais venait d'être élargi.
Sur les quatre heures, les gentilshommes se rendent à la salle des États, malgré l'avis des plus sages d'entre eux. Les jeunes gens , de leur côté, délibéraient à l'École de droit. Tout à coup, disent MM. Diierest de Villeneuve et Maillet, un artisan, un teinturier, frappé sur la porte de l'École par le couteau d'un laquais, entre dans l'assemblée en agitant sa main san^ glante. (Les nobles assurent, dans leur mémoire, que cet homme jouait la comédie; mais la chose est peu vraisemblable.) A cette vue, la jeunesse se lève en masse et se précipite vers les Cordeliers. Arrivée sur la place du Palais, devant le café de l'Union, i^n quartier général, elle en trouve la porte gardée. — Le grand prévôt, M. de Melesse, cherchait à saisir à la fois l'assassin de l'artisan et les nouveaux perturbateurs. Les étudiants aperçoivent M. de Cherville, procureur général, et lui demandent l'arres-» tation du confiseur Yignon , principal boute-feu de la Noblesse. — Mais pendant qu'ils débattent cette question , plusieurs gentilshommes sortent des Cordeliers, situés à l'Est de la place , et somment les jeunes gens de fie retirer, en les menaçant de leurs armes. Des coups de pistolet sont tirés.
et, quoiqu'ils n'aient atteint personne, la lutte de la veille recommence à ce signal, plus sanglante et plus acharnée encore. Un bataillon déjeunes nobles s*élance des États, Tépée à la main. Les cris de ralliement retentissent; la foule s*amasse en hurlant... Le tocsin accroît le désordre et l'épouvante. Toute la ville de Rennes devient un champ de bataille. Ici des groupes entiers se ruent les uns contre les autres. Là, les étudiants et les gentilshommes croisent le fer deux à deux. Les coups de feu se répondent des fenêtres à la rue, du Palais aux Cordeliers. Des deux côtés le courage est égal, mais aussi la fureur. Spectacle affreux d'hommes de cœur qui s'égorgent , et qui seraient dignes de s'embrasser! Un seul gentilhomme encourt la malédiction des deux camps, en tirant d'une fenêtre siur des jeunes gens qui venaient de lui laisser la vie.
Les historiens de Rennes citent les plus cruels et les plus touchants épisodes, c M. de Boishue tombe, après une lutte de quelques instants, sous répée de son antagoniste. Une femme à und fenêtre applaudit... C'est sa mère! Elle n'a pas reconnu son fils, qui meurt sous ses yeux. »
Plus loin, M. de SaintrRiveul est victime d*un emportement que son propre adversaire n'a pu calmer. Gomme M. de Boishue, il est porté dan.s une maison voisine par les vainqueurs consternés...
Lemerer, qui deviendra un avocat si brillant, allait recevoir la mort d^un officier de marine ; un de ses amis le sauve en jetant d'un second étage une chaise entre les deux champions.
M. de Montbourcher fait, comme la veille, l'impossible pour calmer les rivaux et pour sauver les victimes. Assailli par un bourgeois (Ulliac ou Ulot), et forcé de jouter avec lui, il le désarme et le presse dans ses bras, en s'écriant : — Voilà comme je me bats avec un concitoyen!
Un autre bourgeois, Louason, va périr sous les coups des valets excités par un noble. Celui-ci se repent tout à coup et veut protéger son ennemi. — Laissez-moi, s'écrie liouason, j'aime mieux mourir!
Deux fois le maréchal comte de Goyon faillit succomber, malgré ses cheveux blancs, à cette raison du plus fort dont naguère il donnait l'exemple. Un ouvrier le sauve, et le supplie de jeter sa croix et son épée. — Jamais ! répond le vieillard , qui gagne au péril de sa vie la salle des Étals.
Le comte de Thiard et le Parlement, les gardes et la maréchaussée, se jettent en vain dans la foule ; elle s'ouvre à leur aspect, sans les toucher, mais reprend la lutte derrière eux, ou va la continuer ailleurs. Les bourgeois l'avaient rendue égale et de plus en plus meurtrière, en forçant les magasins du Roi, et en s'emparant de toutes les armes de la Milice.
Enfin, après trois heures de combat, on parvient à faire rentrer la Noblesse aux Cordeliers; mais son président, le comte de Boisgelin; est obligé de l'enfermer ix>ur la retenir, c Couverte de sang et de blessures, »