CHAPITRE SIXIÈME
(le Bretagne. — Ses comptes rendus devinrent alors un journal important. Enfin, il choisit pour lieu de réunion le couvent des Jacobins, et donna ainsi naissance à ce club des Jacobins qui domina si cruellement la Convention.
Non-seulement la Bretagne donna à la France l'exemple des clubs, mais elle lui donna encore l'exemple des fédérations. Dès l'ouverture des Etats- Généraux, sans parler de la coalition provoquée par OmneSy un acte fédératif avait été signé à Rennes, — adopté par le prévôt général cl la maréchaussée, et solennisé au bruit du canon dans le champ de Montmorin, par les représentants de la plupart des villes. C'était là le prélude de la grande fédération de Ponlivy. — Mais avant de rapporter cet acte célèbre, un mol sur les troubles qui le précédèrent dans la basse Bretagne, notamment à Lannion, et sur la dernière résistance duParlement de Rennes.
Une des généreuses illusions du Tiers, après avoir renversé le passé, était de fonder l'avenir sur le rétablissem^t de l'ordre. Ainsi l'Assemblée Nationale ayant maintenu la levée de la Traite gï des Devoirs pour 1790, les Communes exécutèrent ce vote conservateur en dépit de leur manie destruclive. M. Duchatellier rapporte, à cet égard, un fait curieux arrivé à Quimper. Le sieur B..., marchand de vin de cette ville, croyant toutes les anciennes lois bonnes à mettre au rebut, invita, par une circulaire, tous ses confrères des quarante-quatre cités à refuser l'impôt des Devoirs, Des fanatiques ou des imbéciles le prirent au mot, et il s'ensuivit des émeutes autour de quelques bouchons. Que font alors la garde nationale et le comité de Quimper? ils suspendent le sieur B... de ses fonctions, lui enlèvent son grade d'aide-major, et le font garder a vue par un cavalier de la maréchaussée.
ce Ordre au cavalier de la maréchaussée, dit cette étrange consigne, de ne jamais perdre de vue, même dansTintérieur de sa maison, le sieur B..., qui ne pourra sortir ni s'éloigner de cette ville. Ordre de le suivre et de l'accompagner partout, de l'empêcher de se trouver dans aucune assemblée tumultueuse ; et, pour que sa consigne puisse s'exécuter la nuit, ordre au sieur B... de monter un lit dans la chambre où il couche pour le cavalier de la maréchaussée; — ce dernier répondant corps pour corps du sieur B..., qui ne pourra sortir de sa niaison avant sept heurc$ du matin, et sera tenu de rentrer à quatre heures du soir. »
Que de brouillons il eût fallu condamner à la même surveillance pour soumettre aux lois ceux qui s'habituaient à les fouler aux pieds ! L^ moitié des révolutionnaires de l'époque n'eût bientôt plus suffi pour garder l'autre
a vue!
Le plaisant fut que l'interdiction du sieur B... se prolongea deux mois, et qu'il dut payer son geôlier 4 livres par jour et 4 livres par nuit, en vertu d'un arrêté du conseil de 1775!... En fait de contradictions et d'incon-
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st>i|uenccs, les révolutions tiennent nouvonldc la comédie. Ce rcvululionnairc dctcnu à 8 francs par jour au nom d'une vieille loi ne serait-il pas un bon héros de vaudeville?
Mais la grande question n'était pas alors {elle dos vins, c'était celle des blés, dont la récolte avait c(c détestable ou niitle, et qui, malgré les décrets les plus sévères, devenaient la proie des accapareurs. Aucommencomcnl d'oclohrc 1789, il n'y avaitde vivres quo pour quinze jours dans les magasins de la marine de Brest. Le conseil de cette ville députa six de ses membres vers les Communes voisines pour y faire des achats d'urgence. Arrivés le 16 octobre à Lannton. ils appriretit que les blés achetés par eux dans le pays allaient être arrêtés par le peuple. Ils eurent recours à l'autorité municipale ; mais elle se trouvait concentrée, en l'absence du maire, dans la tète bretonne d'un certain Cadioii.qui disposait en despote du bureau de ville. Il répondit aux députés qu'il ne pouvait protéger leur convoi de grains sans rasscntimenl du peuple ri-uni en assemblée générale. C'était laisser aux marins brcstoislc temps de mourirde faim. Les délégués font de vains efforts auprès de la Milice et des volontaires. — Les blés arrivent suc CCS entrefaites, escortes par huit miliciens de Pontrieux, sous les ordres de M. Chrétien. Nouvelles instances des députés de Rresl, à qui Cadiou
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promet ironiquement que si les grains sont arrêtes, ee sera la première affaire soumise aux délibérations <lii peuple. Or, en allendnnt, le peuple
criail dans la rue : « Trottez, trottez, mes li ; mats du lilé, on vous en
f..... avec une pipe !» On voit que ceci préludait aux graeieusetés des sansculottes. A neuf heures du soir, les treize voitures de grains s'avancent; la foule s'élance dessus, et les dételle aussitôt Le majnr Chrétien se rend avec sa petite troupe chez Cadiou, qui se fait dire absent. Alors, soldats et oiïiciers sont assaillis par des forcenés, qui les renversent à coups de bâton ou de baïonnette, et les traînent dans la rue.
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En vainM. Rivoalan, hommedévoué, les protège. Il est menacé, comme eux, d'élre jeté à la rivière: — C'est un gueux ! criait-on. C'est le général des fraudeurs, il faut le pendre ! Et le malheureux était déjà à demi étranglé, quand une icmme de sa connaissance l'arrache aux bourreaux. Bientôt c'est le tour de Chrétien. Une bande, où se trouvait Cadiou en personne, l'attaque à coups de couteau, puis à coups de pierres, £t le traîne pour la seconde fois dans le ruisseau. Dégagé par une patrouille, il s'aperçoit qu'on lui a pris son portefeuille. Il le réclame, un pistolet à la main, et la lutte
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recommence. — 11 faut le pendre! cricnl les furieux, et déjà Tun d'eux lui jette une corde au cou. — Oui. oui, répond Chrétien, pendez-moi à la plus haute flèche de vos clochers, afin d'appeler à Lannion tous les vrais citoyens qui seront mes vengeurs. Ces mots heureux sont applaudis par quelques gens, et la multitude lâche sa victime.
Cependant les députés de Brest avaient quitté le champ de bataille; — et grains, attelages et conducteurs, étaient au pouvoir de Témeute.
Le lendemain, jour de dimanche, la population de la ville, accrue de celle des campagnes, assiège dès le matin l'auberge des Fraudeurs de Brest (on appelait ainsi les mandataires). Les meneurs s'élancent jusqu'à leurs chambres, et allaient en enfoncer les portes, quand Le Hir, Guilhem, Bernard, Béranger et Dcmontreux, leur ouvrent d'eux-mêmes et descendent à demis nus. — Au tribunal! à l'auditoire! — El les délégués sont entraînés de gré ou de force par le torrent. Comme ils traversaient les halles, un boucher prend sa hache, se rue sur Le Hir, et veut lui fendre la tête. — Pas encore! lui dit un autre en le désarmant, le temps n'est pas venu!
c( Ils arrivent à l'auditoire, dit M. Duchatellicr; tout est envahi, les cris les plus perçants se font entendre. La table du greffier, le banc des témoins, le siège des juges, sont couverts de gens en haillons. Au milieu de la foule sont des femmes dont le geste animé frappe l'assemblée entière d'une perturbation frénétique, que rien ne peut arrêter. Vainement les juges s'avancent-ils pour prendre leurs sièges; il sort du milieu de cette tourbe un murmure criard qui s'élève au milieu des bouffées du vin. L'alloué Cadiou lui-même, qui, en l'absence du sénéchal, se trouvait le premier juge du lieu, et aurait dû s'emparer de son siège, n'ose ou ne veut pas le faire; il se tient près d'une petite table en bois de chêne, sur laquelle les plus ardents font retentir les lourds martellements de leurs poings, commodes arguments qu'ils exposent à leur chef. C'est de là que Cadiou essaye de la main quelques gestes tendant à obtenir le silence pour les délégués de Brest. Mais ceux-ci s'efforcent en vain de se faire entendre ; au lieu de magistrats, ce sont des tigres aux yeux ardents qu'ils rencontrent; et si quelque chose arrête ces derniers, c'est qu'ils sont encore aux premières heures du jour, et que cette soif de désordre qui les pousse n'a pas encore atteint toute son intensité... Bernard et Guilhem sont cependant colletés et maltraités de coups. Demontreux est menacé de la mort. Tous sont poussés et refoulés dans les encoignures, — quand Guilhem, essayant de se faire entendre, veut exposer le motif de leur mission. Les imprécations s'élèvent et redoublent; et c'en était fait de leurs personnes, si le lieutenant-maire Meshir et M . de Miniac, qui jusqu'alors avaient inutilement plaidé leur cau^^e en breton, seule langue familière aux membres de l'assemblée, ne se fussent jetés au travers de ceux-ci, les conjurant de ne pas souiller leura mains dans le sang.» — Signez., dit alors Cndiou, signez au plus vite que vous renoncez