‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 81 sur 223 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

aux achats de grains dans les environs de Lannion, et nous pourrons encore tout arranger peut-être... — Non certes, ils n'achèteront pas de grains! s*écric un des perturbateurs, car ils ne sortiront pas vivants de Taudiloire ! Et tout le monde d'applaudir et de s'apprêter au carnage... Heureusement, Meshir entraine les délégués dans la chambre du conseil. Là, Gadiou les somme de nouveau de signer un abandon pur et simple des grains enlevés par le peuple.

— Je ne signerai pas I répond Demontreux, c»r ce serait compromettre notre caractère. Vous êtes maîtres du blé, de nos personnes, de nptre vie, mais non pas de| notre honneur ! Et tous ses collègues, exaltés par son courage, font dresser procès-verbal de leur protestation.

On se figure alors le redoublement de cri^, de gestes et de menaces. Un boucher saute sur la table du juge, aiguise son couteau sur son afliloir, et se propose pour exécuteur du peuple, tandis que vingt autres enragés tnettent le poing sous le nez des Breslois. « Ceux-ci, calmes et imperturbables, x> croisent les bras et gardent le silence.

Un homme adroit s*écrie en ce moment : — Il faut emmagasiner le blé. Et cette proposition suspend encore l'attentat. Mais le sanguinaire boucher ranime bientôt ses compagnons ; et les cris : -* A la lanterne ! à la lanterne ! vont cette fois être suivis d'exécution, — quand M. de Kerdanet, rentrant une clef à la main, annonce que les grains sont « acquis au peuple, » et enfermés dans les magasins de la ville.

— Bravo! bravo! hurlent les furieux, au milieu de quelques protestations en faveur des délégués... Ces protestations font relever les couteaux sur leurs têtes... Mais le lieutenant-maire jure au peuple de lui représenter ses victimes, après les avoir jugées; — ce qui n'empêche pas l'assemblée de les obliger, le fer sur la gorge, à signer leur renonciation avant de quitter la salle.

Les délégués signèrent enfin... et furent conduits par les Iniliciers vers Morlaix, où ils protestèrent immédiatement contre l'attentat du i)ureau de Lannion.

Nous avons raconté cette scène en détail, pour montrer comment le peuple s'essayait, dès 89, au maniement du pouvoir.

La conduite des magistrats de Lannion souleva toutefois l'indignation générale. Les volontaires des cités voisines marchèrent en armes sur la ville séditieuse. Les comités permanents leur fournirent de l'argent et des munitions. Le jeune Daniel du Coloc, de Brest, commanda l'expédition. L'élan fut d'une telle énergie, qu'arrivé à Morlaix, M. du Goloë comptait déjà prés de trois mille hommes, et qu'il dut envoyer des courriers à toutes les villes pour contenir leurs Milices. Les commissaires des Communes réunies, dominant ainsi Lanni(m par la force, firent reprendre les grains interceptés, solder les troupes qui étaient venues les défendre, et arrêter Cadiou.

De sou côté, l'Assemblée Nationale informa contre Lannion ; mais AU quier, le rapporteur, montra peu de bonne foi en attribuant ces troubles à l'éArêquc de Tréguier, parce qu'il avait eu le courage d'adresser au Tiers ces paroles prophétiques : « Si aujourd'hui l'on envahit les propriétés des deux premiers Ordres de l'État, qui vous garantira les vôtres pour Tavenir ? »

Nous avons déjà dit que le Parlement de Rennes (Chambre des vacations) refusait d'enregistrer les décrets de l'Assemblée Nationale. Ce refus réitéré souleva presque le même mouvement que l'affaire des grains de ' Lannion. Nantes, Vannes, Ploërmel, Rennes même, dénoncèrent la Chambre des vacations aux députés de la France. Le 15 décembre au soir» Le Chapelier, représentant de Rennes, demanda que le Parlement fût remplacé par un tribunal provisoire, tiré des quatre présidiaux de la province. 11 eut la témérité d'appuyer sa proposition en déclarant les magistrats de Rennes indignes de confiance, comme tous entachés de noblesse. On n'était pas encore habitué à faire un crime aux gentilshommes de leur naissance ; — de sorte que ces paroles malencontreuses firent éclater une tempête dans l'Assemblée. Robespierre ne put se faire entendre. Le vicomte de Mirabeau donna un démenti insolent à Le Chapelier. M. de Mcnou déclara que celui-ci n'avait pas sa tête. Bref, le Parlement fut cité sous quinze jours à la barre de l'Assemblée Nationale : il y comparut le 8 janvier 1790, dans la personne de son président, M. de La Houssaye, et des dix conseillers de la Chambre des vacations. M. de La Houssaye présenta une défense trés-habile et très-digne. Il rappela les franchises bretonnes aux députés, qui naguère encore les défendaient comme lui. « L'année dernière, s'écriat-il, tous les avocats de Rennes, dont plusieurs siègent dans cette assemblée, disaient au Roi : a Vous ne laisserez pas subsister des projets qui ne peuvent s'exécuter sans le consentement de nos Etats. Nos franchises sont des droits et non pas des privilèges, comme on a persuadé à Votre Majesté de les nommer, pour la rendre moins scrupuleuse à les enfreindre. Les corps ont des privilèges, leç nations ont des droits. Le Parlement breton dit et fuit aujourd'hui ce que faisaient et disaient hier, ses accusateurs, — ce que demandaient les cahiers de l'Église, de la Noblesse, et même des grandes Communes qui forment les deux tiers de la province, cahiers dont l'Assemblée Nationale est en ce moment dépositaire. Les loisque vous avez rendues ne peuvent être publiées sans le consentement des États de Bretagne. Les magistrats bretons, en les enregistrant, eussent manqué au premier de leurs devoirs. » Ces paroles, d'une logique inexorable, furent vigoureusement appuyées par le vicomte de Mirabeau et MM. de Cazalès, d'Espréménil et Maury ; mais au nom du fait accompli, Le Chapelier',

* « Oui, Kl Breta*rnc avait des franchises, dit Le Chapelier; oui, nous les avons chéries, défendues, (;inl(|ue les Français ont été endormis sous les chaînes du despotisme. Mais le joug odieux a été

CUAPITRE SIXIEME. 255

Lanjuinais et de Fermont, obtinrent de l'Assemblée la condamnation du Parlement. Les membres traduits furent déclarés inhabiles à foutes fonctions, jusqu'à ce qu'ils eussent prêté serment de fidélité à la Constitution acceptée par le Roi.

Les franchises bretonnes étaient déjà mortes ; mais on peut dire que cet arrêt les enterra. Le 3 février suivant, un nouveau décret remplaça le Parlement breton par une cour supérieure, sous la présidence de M. de Boishorant, qui rallia vingt conseillers de l'ancienne magistrature.

Ainsi finit le célèbre Parlement de Bretagne. Il avait été le premier défenseur des libertés du pays, il en fut le dernier champion. S'il confondit, en périssant, ces libertés avec les privilèges de la Noblesse, on he peut guère en faire un reproche à sa raison, au moment où la République allait établir sur ses ruines une tyrannie mille fois pire que celle des Nobles.

Les autres grands corps de la province s'étaient, pour ainsi dire, éteints d'eux-mêmes. Depuis plus de six mois, la Cour des Comptes enregistrait silencieusement à Nantes les décrets révolutionnaires qui devaient aboutir à sa propre suppression.

Les plus importants de ces décrets avaient été rendus par l'Assemblée Nationale dans ses fameuses séances de jour et de nuit, du 4 et du 5 août, — pendant lesquelles on avait vu Nobles, Prêtres et Bourgeois s'unir pour frapper du même coup le régime féodal.

Il faut rappeler sous quelles influences avait eu lieu cet enthousiasme destructeur. Investi de la puissance révolutionnaire, et poussé par la faim, cette conseillère aveugle, le Peuple avait brisé tout lien de subordination, et dominait à la fois la Législature et la Royauté. On avait massacré à l'Hôtel de Ville Foulon et Berthier, suspects d'être les chefs du Pacte de Famine. Ce premier sang versé en avait développé le goût, qui s'était communiqué des villes aux campagnes ; excitées comme des taureaux par l'écarlate, quelques populations s'étaient insurgées contre les Nobles, avaient attaqué les châteaux, brûlé les archives, refusé l'impôt, et tué même des seigneurs. Malheureusement les gardes nationales et les municipalités toléraient plutôt qu'elles ne réprimaient ces attentats. — Et, à l'exception des provinces de l'Ouest, où les Nobles n'avaient que les Bourgeois pour ennemis, le régime féodal y étant trop doux pour soulever les paysans, la France se voyait menacée d'une immense Jacquerie, si l'Assemblée ne se hâtait d'y mettre ordre. C'est alors, — admirable spectacle! — que les députés de la

secoué, le peuple breton a renoncé de lai-même à ces franchises, qui, seulement utiles contre le Ministère, étayaienl le despotisme des Nobles. Quand le Peuple abandonne ses privilèges, est-ce aux Parlements à les réclamer? Une assemblée de toutes les Communes exprime le vœu que les États de Bretagne ne fussent plus réunis. Le Parlement se croit-il donc supérieur à la Nation même? — Et d'ailleurs, ce Parlement, qui se prétend conservateur des franchises, a violé cent fois ces franchises 1 il enregistrait, sans le consentement des États, presque toutes les lois des ministres. Nous connaissons 10,000,000 de francs d'impAls non consentis, et cependant enregistrés et perçus. »

!254 BRËTAGNli: E\ VENDÉE.

Noblesse se lèvent eux-mêmes et sacrifient leurs privilèges sur Paulel do régalité. Le vicomte de Noailles demande le rachat des droits féodaux cl Tabolition sous rachat des corvées et servitudes. Le duc d'Aiguillon propose l'extinction de toutes les franchises des villes et communautés, et l'égale répartition des charges publiques. Ces deux motions sont accueillies par une acclamation générale. Le Chapelier, de Rennes, présidait cette mémorable séance. L'Assemblée déclare qu'elle anéantit le système féodal, qu'il n'y aura plus de privilèges en fait de subsides , et que tous les citoyens seront admissibles à tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires. Une exaltation fébrile s'empare de tout le monde, a Chacun vent offrir un sacrifice, dit M. Lavallée, une lutte de générosité s'engage, dans laquelle un évéque propose l'abolition des dîmes, un magistrat l'administration gratuite de la justice, toute la Noblesse la suppression du droit exclusif de chasse. La tribune est envahie, les secrétaires n*ont pas le temps d'écrire. On vote par acclamation la révision des pensions, la réforme des corporations des métiers, l'abolition des justices seigneuriales sans indemnité, de la vénalité des offices, des droits casuels des curés, des annates, de la pluralité des bénéfices, etc., etc., etc. Fuis les députés des pays d'États viennent offrir la renonciation aux privilèges de leurs provinces ; les villes privilégiées demandent que leurs libertés locales soient confondues dans le droit commun des Français '. Tous veulent être régis paV une même loi, une même justice, une même administration. Enfin l'Assemblée, avec des transports d'enthousiasme, proclame Louis XVI restaurateur de la liberté française, et se sépare au cri de Vive le Roi ! »

Admirable dévouement! fépèlons-le. — Mais dévouement insensé, qui, en croyant sauver les propriétés, sonnait leur Saint-Barthélémy ! Sans doute il était temps d'abolir les privilèges féodaux, — mais non pas sans une indemnité quelconque, dont le principe eût maintenu celui de la propriété même ! Il fallait débattre et fixer, modestement, mais absolument, le rachat des droits de la Noblesse et du Clergé, au lieu de donner au peuple entier cet exemple d'un dépouillement arbitraire, — qu'il n'élait que trop disposé à suivre contre ceux mômes qui le lui offraient. Telle fut l'opinion de Louis XVI; et il eut lo courage de l'exprimer. — Je ne me ferai point, dit-il, le détrousseur de mes sujets les plus fidèles ! — Mais il fallut bien céder à la force, et promulguer le décret fatal.

C'était mettre d'avance, aux châteaux et aux églises, ce feu qui devait dévorer jusqu'à la dernière chaumière vendéenne !

On sent que l'accord étrange du 5 août ne dura pas au sein de TAssem-

' Au moment de sacrifier officicllemeni leurs vieilles franchises, les Communes bretonnes les plus révolutionnaires éprouvèrent toutefois quelque hésitation. Cette hésitation $e transmit à leurs députés, qui demandèrent et obtinrent, à ret offet, des pouvoirs sans limites. Mais une fois le sacrifice consommé, les villes se précipitèrent en avant pour s'étourdir, i*l reprochèrent aux députés leur modération. Ainsi, M. Baco, de Nantes, fut obligé de se déH'ndre dcu\ fois contre ses électeurs hnpnlicnts

Page 1