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CHAPITRE HUITIÈME

callatéral oblige de rendre au ressuscité la moitié de son héritage.

Un autre jour, le comte de Francheville avait reçu, dans je ne sais quelle afTaire, un superbe coup d'épée au milieu de la poitrine. Or, ce môme jour, ou plutôt cette même nuit, avait lieu certain bal masqué où il s'était promis de rire. Exact au plaisir comme à la bataille, il se dit le soir dans son lit : « Tout le monde me croit agonisant; — personne ne me reconnaîtrait donc an bal Il faut que j'y sois mort ou vif. Je ne me serai

jamais tant amusé !.... » Et voilà notre gentilhomme qui bande sa blessure, se poudre et se fait beau des pieds à la tète, cache sa pâleur sous le

masque, et se traîneau gai rondez-vous Là, la musique et le spectacle

le raniment. Il tire du fourreau son esprit, non moins flamboyant'quc

son épée Il fait affoler toutes les dames, trembler tous les maris et

enrager tout le monde lorsqu'un flot de sang trahit enfin son incognito, et le triomphateur est remporté mourant dans son lit... Mais un homme qui bravait ainsi la mort devait la faire reculer longtemps.

N'ayant plus d'ennemis à combattre sur terre, ce vieux marin avait attaqué l'Océan lui-même, qu'il s'étudiait à dompter par une digue impuissante, au moment ou les paysans vinrent dans son château de Truscat le prier de se mettre à leur tête.

Hésita-t'il devant la guerre civile, comme la plupart de ses successeurs, ou comprit-il qu'il s'agissait de sauver la Religion et la Monarchie par ce remède désespéré? — Il ne fit pas du moins longtemps attendre sa décision, car, le 13 février, il marchait sur Vannes avec ses trois mille paysans.

Spectacle étrange et terrible pour des gouvernants enivrés de leur triomphe, que cette première armée de soldats en sabots et en vestes de bure, tenant d'une main le chapelet et de l'autre le fusil ou le bâton, et venant dire à la Révolution, comme les rochers de leurs côtes aux flots de la mer : — Nous vous avons laissé renverser les châteaux et arriver jusqu'au pied des autels mais nous vous arrêtons ici ! Vous n'irez pas plus loin !

Et il n'y a pas à se méprendre sur le mobile et le but de ces braves gens, — car, avant de partir, ils avaient passé la nuit à prier; ils avaient entendu la messe et baisé le crucifix; ils avaient fait trois fois processionnellement le tour de l'église de Sarzeau.

Si cette première expédition eût réussi, toute la Bretagne et toute la Vendée se levaient peut-être deux ans plus tôt et vingt fois plus redoutables. Maître de Vannes, M. de Ffancheville Tétait de Lorient et de Quimper ; le tocsin volant de clochers en clochers soulevait trois cent mille paysans, et détachées en masse du reste delà France, les cinq provinces de l'Ouest arrêtaient brusquement la Révolution.

Mais, prévenus par un espion, les administrateurs de Vannes eurent le temps d'appeler à leur secours les volontaires de Lorient et le régiment de Walsh , qui, laissant venir leurs ennemis indisciplinés, les enveloppèrent

d'un feu roulant, et les mirent bientôt en déroute. Une cinquantaine restèrent sur le champ de bataille, les autres regagnèrent leurs clochers; les prisonniers furent livres à la rigueur des lois, et le pays, qu'eût exalté leur triomphe, tomba le lendemain dans la terreur.

Plusieurs paroisses des environs de Lorient firent leur soumission, et quelques prêtres de Vannes s'inscrivirent pour le serment; les autres furent dénoncés comme instigateurs de I^assassinat des patriotes. Bref, le Département releva la tète, et la persécution s^y trouva organisée, grâce à la société des Amis de la Constitution qui fut improvisée à Vannes, et aux trois commissaires envoyés sur les lieux par l'Assemblée Nationale.

M. Amelot, accusé d'avoir encouragé le soulèvement, fut cité et conduit a Paris par deux gardes nationaux.

Quant à M. de Francheville du Pélinec, il attendit une meilleure occasion de reprendre l'épéceton retrouvera ses cheveux, — blancs comme sa bannière,— à tous les combats de la Chouannerie, — jusqu'à 1796, — époque à laquelle il se fit tuer pour sauver un jeune capitaine, léguant son œuvre inachevée à son digne fils, au comte Desils et à Georges Cadoudal.

Cependant aucune force humaine ne pouvait faire aller les Nobles et les Paysans morbihanais à la messe des jurcurs. M. Le Masle, curé de Pontivy, élu évêque à la place de M. Amelot, n'osait pas môme occuper son siège. Les fidèles , assemblés dans les maisons de retraite de Vannes et de Josselin, conspiraient tout haut en faveur de l'ancien Clergé. Les commissaires nationaux fermèrent ces maisons ; mais le foyer se ranima sur d'autres points. Les femmes surtout, dit leur Mémoire, « portèrent l'exaltation jusqu'à la démence. » Une désorganisation sourde envahit la plupart des Communes rurales ; il fut impossible d'y trouver des officiers municipaux, tous étant excommuniés et maudits publiquement. Les mariages consacrés par les jureurs étaient déclarés sacrilèges, et les enfants qui en résulteraient flétris comme bâtards. Tous les actes civils se rédigeaient, en dépit des lois nouvelles, chez le prêtre insermenté qu'on n'osait assiéger en son presbytère. Dans le district d'Auray, notamment, il n'y avait plus ni Administration, ni Culte, ni Justice.

Les commissaires choisirent donc la paroisse de Pluneret pour faire un exemple. Tous les magistrats y avaient donné leur démission, motivée sur les dangers qu'ils couraient. Les commissaires assemblent les habitants dans une chapelle, ils les haranguent , les supplient, les menacent, leur expliquent longuement la Révolution; — mais ne peuvent réinstaller les officiers municipaux. Un paysan, secouant sa longue chevelure et brandissant son pen-bas, déclare au nom de tous, dans l'énergique idiome des Celtes, qu'ils n'acceptent ni les nouvelles contributions , ni la religion nouvelle, ni surtout le serment des prêtres ! — « Vous attaquez en même temps le Saint-Père et le Roi, s'écrie l'agreste orateur ; ch bien, nous les

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défendrons contre vous ; car notre âme est au Saint-Père et notre corps au Roi.*- » A cette éloquence sublime sans le savoir, les assistants font écho... Les femmes s'élancent dehors et remplissent leurs tabliers de pierres. Les hommes lancent leurs bâtons sur les commissaires uationaux. Et ceux-ci allaient être assommes ou lapidés, ai Bcysscr n'eût chargé les paysans à la tète de vingt-cinq dragons... Il fullut cantonner des troupes de village en village pour empêcher les populations de revenir à la charge avec M. de Franchevillc'.

Les mêmes scènes eurent lieu dans tout l'évèché. M, Lemastc,. arrivé à Vannes, fut insulté en pleine rue. Les libelles et les chansons tombèrent comme grëlc sur ses rares adhérents. Les enfants eux-mêmes fuyaient à leur approche, en criant : — Voilà les jureurs ! Un ancien vicaire de l'évécbê distribuait des dispenses de bans pour tous les mariages faits par les abbés réfractaircs. . .

« Et quand ceux-ci, dit M.Duchàtellier, abandonnaient enfin aux soldats leurs églises, — oui le curé jureur ne trouvait plus que le désert, — on

'A profwi de c«t honorable Dam , noui devoDi rectîGcr tout do suile une erreur de lieux qui nom a tii signale depuis l'impreuion dei pago priiiidcnlvs. Ce ne Tut pas au chàUau de Tnucal en Saraeau, maii lu chJitiuu de Kcntzo. prèi de Husîllac, que H. de Frinrhetillp retinl aprôs m lon^cdùparilion. Ce ne fui pas non (iliu à Truicat, mais ■ une autre propriéli qu'il poaaidiil dans la pmqullc de Rhuis, que \c» populations de ce pays Tinrent le chcrctaer pour le mettre à teur Ule. Ce qui nous a trompé, c'est que la terre de Tniscnl est aujourd'hui la rfsidenre du (ils de N. de Pranchetille du P^lincc; miia en 1791, celle tcrrr nppnrlcnail i une autre branche de la famille.

â7l BBETAUNE ET VENDÉE.

les voyait, — touchant spectacle, — suivis de nombreuses populations... s'arrêter sur quelque lande déserte, ou au pied d'une croix renversée. C'était là que l'office était chanté, et c'était là que des milliers d*hommes, mus par la parole du prêtre, se détachant des choses de ce monde, demandaient le ciel à leurs pasteurs en fuite, et , pour s'y préparer, l'extrème-onclion. »

Et les choses en étaient là, non-seulement dans toute la Bretagne, mais dans tout l'Ouest de la France. « Le prêtre consrtitutionncl, ditM.Souveslro. ne trouvait personne qui voulût lui parler, lui vendre, ni le servir; on eût dit un de ces maudits auxquels les sociétés antiques interdisaient l'eau et le feu. Quant aux insermentés, la persécution leur avait donné une sainteté nouvelle et une invincible puissance. Ce n'étaient plus seulementdes prêtres, mais des martyrs. Entendre une de leurs messes, se confesser à eux, recevoir de leurs mains le viatique, suffisait pour le salut. Il y en avait même, commeM.Cormaux,qui faisaient des miracles; aussi regardait-on comme un honneur et une bénédiction de les cacher. Chaque paroisse avait au moins un de ces proscrits, qui, de leurs retraites, exerçaient une royauté absolue sur les âmes ; à eux seuls appartenait le droit de lier oti de délier sur la terre. On leur amenait de plusieurs lieues, au milieu de la nuit, des enfants à baptiser, des mourants à bénir. Chassés des églises, ils dressaient un autel dans les bruyères, au fond des bois, ou sur la grande mer. Alors des enfants de chœur allaient* de ferme en ferme, le bâton de houx à la main; ils frappaient au petit volet de chêne, en disant à demi-voix : Demain à minuit dans tel carrefour, sur telle colline ou près de tel

écueil. Et le lendemain, femmes, enfants, vieillards, tous étaient au lieu indiqué, la tète nue et le chapelet à la main. x>

Ce fut alors que le pauvre Louis XVI acheva de perdre la tête, et résolut de fuir une Révolution qu'il ne pouvait dompter. La fédération du 14 juillet 1790 avait été son dernier jour d'illusion. Il fut bientôt abandonné par Neckcr, qui emporta le reste de sa popularité. Désespérant dès lors de Tintérieur, il se tourna vers l'extérieur, et, séduit parles plans des émigrés, il oublia la France pour la Monarchie, et appela les rois de l'Europe à son secours. Sur ces entrefaites, et après un sublime effort pour sauver l'Etat, Mirabeau s'éteignit dans la débauche, — laissant aux factions les débris de la Royauté. Louis XYF, éperdu, prit la route de la frontière, et fut arrêté, comme on sait, à Yarennes le 21 juin 1791. — Jouet do la Révolution jus* que-là, il en devint le prisonnier, en attendant qu'il en fût la victime; — et c'est à partir de ce moment, — chose étrange, — qu'il se montra vraiment roi jusqu'au sommet de l'échafaud. II y a des courages qui ne savent pas lutter, mais qui succombent admirablement. Tel était le courage de Louis XVI et de sa royale famille.

Tel fut aussi désormais, par une sorte de résignation contagieuse, et à

cuaimtuh: UUniÉME. «5

lu seule oxceplioli des hommes de rOuest, le caractère de toute la rraction du parti monarchique cl religieux, qui resta aux prises avec la Révolution. LaNobIcsse et le Clergé avaient longtemps partagé les illusions de la Cour elles tergiversations du Roi. En attendant la (in de Torgic révolutionnaire, rémigration était devenue une mode et une partie de plaisir. Ou partait pour Cobleniz en sortant de TOpéra... On quittait son château et sa famille comme pour un voyage d'agrément. Les femmes s'en allaient avec leurs maris et les filles avec leurs pères... On portait en Angleterre et en Allemagne l'insouciance, les vices et l'impiété vollairienne. On appelait des décrets de l'Assemblée nationale à la botte du maréchal Rendcr. Mais quand on vit eniin l'orgie se prolonger et se constituer, le Roi se perdre sans retour, et la démocratie envahir la France, — alors on se replia stoïquement sur soi*mème, et l'on attendit le coup de grâce à la façon du gladiateur... Les plus frivoles habitués de TŒil-de-Rœuf rappelèrent l'intrépidité des roués de la Régence à la bataille de Fontenoy. — Les plus timides sémina* ristes retrouvèrent le calme des premiers chrétiens livrés aux bétes du cirque. La Noblesse résolut d'être digne et gracieuse jusqu'à la mort, leClergé ferme et vénérable jusqu'au martyre. Malheureusement ce touchant spectacle donné à l'intérieur devait avoir un fâcheux contraste dans celui qui vint de l'étranger. La futilité de la Cour et les erreurs de l'ancien régime s'y étaient transportées avec le comte d'Artois; et l'héroïsme antipatriotique des braves de l'armée de Gondé fut loin de suffire à compenser les énormes fautes de l'émigration \

La fuiteet l'arrestation deLouisXYl brisèrent le dernier frein de la Révolution... Toutes les fureurs qui se contenaient encore firent explosion. — Nous voilà enfin délivrés, s'écrièrent les Jacobins, d'un roi imbécile et d'une reine scélérate! — Yoioi le moment, ajoutait Marat, de faire tomber la tête des ministres, de La Fayette, de tous les municipaux et de tous les traîtres ! — L'Ogre qui allaitdévorerses propres enfants comme Saturne, la République, en un mot, sortit de son antre, amenée au jour par Robespierre et Pétion. Les Jacobins en demandèrent la reconnaissance immédiate à l'Assemblée nationale. Au fait, il ne restait plus de la Royauté que le nom du Roi. Il fut rayé des actes publics, où Ton mit la Nation et la Loi, tout court. Les monarchistes-constitutionnels firent inutilement un suprême effort. Il n'en résulta qu'une horrible émeiile, où La Fayette se vit obligé de faire tirer sur la multitude. Dès lors une nouvelle division sépara la France nouvelle en deux parts. Fatal retour des choses d'ici-bas ! la Bourgeoisie, ralliée trop tard aux constitutionnels, vil le peuple se ruer contre elle avec les républi-

* \}ue de ces rmilcs les moins pardonnables fut de sacrifier le monarque lui-même a la Monarchie, «l« souFller cl d'uccroUrc le désordre en France, afin d'y amener plus tôt les étrangers. C'est ce qui ji fait dire à Maric-AntoincUe, dans les ietlres que publiera bientôt M. Feuillet du Conches : « La première pf>rrf de l'échafaud de Louis XVI a été poiee par les princet et les nobies émigrés d

caiiis, — comme cllc-mcme s'élaii ruée avec le peuple contre la Noblesse. Voyant d& leur côte leurs ennemis se déchirer entre eux, les émigrés de Go- Uentz reprirent espoir, et obtinrent des rois, à Pilnitz, une vague mais honteuse promesse d'invasion. Cette nouvelle mit le comble à Texaltation révolutionnaire, et avança encore les affaires des Jacobins. L'Assemblée nationale ayant achevé la constitution, se sépara en décrétant que ses membres ne pourraient faire partie de la prochaine législature. C'était ouvrir la carrière à toutes les ambitions républicaines des clubs et des journaux. Le même vertige poussa La Fayette et Bailly, ces deux derniers modérateurs, «à quitter leurs fonctions de général et de maire; si bien qu'il ne resta plus au pouvoir un seul des hommes qui avaient fait le serment du Jeu-de-Paume ! ^Septembre 1791.)

En Bretagne, comme ailleurs, la fuite de Louis XVI avait exalté les passions. Par exemple, on vit à la Fête-Dieu de Nantes, à côté de l'évèque Minée, ce futur apostat, le général Dumouriez, ce futur déserteur, monter à l'autel, et bénir le peuple en maudissant le Roi. Les volontaires foulèrent aux pieds les fleurs de lis de leurs unilbrmes et brisèrent toutes les enseignes à reftigie royale. Â Itcnnes, à Quimpcr, à Vannes, à Lorient, à Brest, les administrateurs se constituèrent en permanence , couchèrent dans les mairies, surveillèrent les routes et les campagnes, et arrêtèrent tout ce qui flairait Vincivisme. On n'hésita plus à faire main basse sur les prêtres réfractaires. On recommença de plus belle les serments à la Constitution et les proclamations démocratiques. «Le Roi est parti, s'écria la Commune de Nantes, mais le véritable souverain, la Nation, reste; le pouvoir ne fait donc que remonter à sa source.» Et le peuple de crier déjà -.Vive la République!

De leur côté, les contre-révolutionnaires ne s'endormaient point. Rs adoptèrent pour signes de ralliement un ruban noir et un bonnet, avec cette inscription : Dum sp'irOy spero. Il y eut dos prises d'armes sur la Loire, dans le Morbihan, aux châteaux de Prcclos et de la Proutière. M. de La Lezardière parut vers Machecoul» à la tête de six cents villageois. La garde nationale de Nantes montra dès lors sa bravoure, et Dumouriez prédit qu'elle enfanterait des prodiges. Vingt-sept personnes furent saisies au Préclos, par les Milices de Vannes et de Malestroit. Partout, sous prétexte de répression, les âmes pieuses turent tourmentées, et les gens qui ne criaient pas : Vive la Nation ! dénoncés aux districts. La Commune de Lorient dénonça le Roi lui-même et tous les aristocrates en masse : « — Le crime de ce monarque hypocrite est trop avéré... Louis XVI est l'ennemi capital de la France... Il a médité Tassassinatde la Nation... Il est Tégal des tyrans charges de l'exécration du genre humain! — Les deux cent quatre-vingt-dix députés qui ont protesté contre sa suspension sont des traîtres putréfiés, voués à l'opprobre et à l'infamie.... Mettons à prix la tête du premier potentat qui attaquera la France !... Le temps des proscriptions est arrivé. »

CUAriTnE IIUlîliSMB. £77

Les proscriptions, en eFTct, se niulliplièrrnl de toules parts. Sur le simple vœu des Amis de la Cunslilution , on visila, on désarma, «n arrèla les châtelains, les aumôniers, les étrangers eux-mêmes. Tous les prêtres non Jurés reçurent les dicfs-licux pour prison, et tout citoyen qui eut avec eus des rapports fut livré à i'accusiilcur public.

En un mot, sous le nom de révolutionnaires eldecontre-rcvolutionnaires, la moitié des Français se prît corps à corps avec l'autre moitié ; — cl il va sans dire que, dans cetle lutte d'un acharnement sans exemple, il y eut des deux côtés des violences et des perfidies, — comme il y eut des deux câtés de l'héroïsme et de la bonne fui ; car le moment était venu de décider enfin il qui appartiendrait l'avenir, — et le fanatisme était arrive de part el d'autre à son apogée; — le fanatisme, cette source bouillonnante des vertus et des crimes des hommes.

Par exemple, rcnlèvcmcnt des derniers moines de Itedon causa une sorte de bataille autour du cl-jclicr de Saint-Sauveur.

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Gôuetz, dont plusieurs furent à leur tour roueltées p.'ir des mégères eatiioliqucs, qui manquèrent d'en précipiter une dans la Loire. Les prêtres réfractaircs, ballottés du séminaire au château, se virent tour à tour incarcérés et relâchés, selon que le vent de Témeute soufflait pour ou contre. Les administrations, poussées par les clubs, si elles se modéraient, — repoussées par les campagnes, si elles allaient en avant, se voyaient sans cesse obligées de proclamer la loi martiale et de déployer le drapeau rouge...

Alors commencèrent à pleuvoir les dénonciations, ces infâmes lâchetés des partis, qui devaient faire tomber tant de têtes! Toutes les mairies et tous les clubs en furent inondés, et Tanimosilé générale se multiplia par les animosités individuelles.

Alors aussi la puissance envahissante deis clubs domina tous les pouvoirs publics... A Nantes seulement, il y en avait cinq ou six : le club des Capucins, le club des Pénitents, le club de Saint-Denis, etc., etc. Les moindres bourgades avaient leurs Amis de la Comtitution. Ces sociétés, composées éleclivemcnt et moyennant une souscription très-faible, des notabilités de Tadministration, du commerce, de la finance, des arts et métiers, où par conséquent le maître perruquier s'asseyait auprès du noble rallié à la Constitution, avaient encore quelque chose de la gravité naïve des assemblées qui avaient rédigé les excellents cahiers de 1789; elles gardaient encore, vis-à-vis de la Révolution, dit Duchâtellier, a cette candeur de Tenfant qui reporte la main sur le tranchant d'un sabre parce qu'il ne s'y est pas blessé la première fois; » mais déjà l'élément républicain s'y introduisait de jour en jour... et l'on y sentait poindre la carmagnole et le bonnet rouge de 1793.... C'étaient les clubs qui avaient conçu et réalisé l'armeinentdes masses, la fédération, les serments civiques. Réunis à toute heure du jour et de la nuit, depuis la fuite du Hoi, ils épiaient surtout les contrerévolutionnaires , saisissaient leurs écrits, dénonçaient leurs menées, faisaient arrêter leurs personnes, les poursuivaient à outrance devant les districts, chassaient aux armoiries dans les hôtels, les châteaux et les églises, traquaient les prêtres insermentés et protégeaient les prêtres constitutionnels, renforçaient la garde et les patrouilles, contrôlaient la taxe du pain et de la viande, correspondaient d'une ville à l'autre, et s'affiliaient aux grands clubs de Paris, même aux clubs de Londres, ou furent députés Bougon et Français, de Nantes '.

^ 0 Nous pouvons vbui assurer, écrivaienl-iU à L'urs coniinelUiils, que le peuple anglais est pour (e moins aussi enthousiaste de h Révolution Crançaiso que le peuple même de France... Nous fûmes voir liicr l'opiîra de la ConCédcralion des Franc lis au Ghamp-de-Mars. Depuis six semaines on joue cette pièce tous les jours, et tous les jours la salie est pl'/nie à cinq heures, quoiqu'on ne commence qu'à sept. W li'y avait plus de place lorsque nous arrivsimcs, mais, dès qu'on nous entendit parier l'rançais, on s'empressa de nous placer sur le devant des loges... sans nous connaître. On a eu toutes sortes d'attentions pour nous, et on nous a forcés d'accepter des rali-uîchisscnicnts. Le premier uclc de cet opéra représente l'arrivée «le tlilVérentcîi personnes à l*aris pour la Fédération Le scccuid.

cil A PITRE HUITIEME. 279

Les grands clubs parisiens étaient — celui des Jacobins, fils du club Breton et père de la Montagne, — et celui des Feuillants ou modérés, prédécesseur de la Gironde. Tandis que la Bretagne entière subissait l'impulsion du premier, la ville de Bennes, seule, eut le courage de s'y soustraire. La société des Amis avait là pour président Lanjuinais, et pour membres Cbévigné. Le Chapelier, Varin, de Fermon, Lcmcrcr, etc., qui enconrurent à leur honneur l'animadvcrsion jacobine.

La plupart de ces clubs occupaient les couvents d'où l'on avait chassé les moines et les religieux. Les Amis de la Constitution de Quimper s'assemblaient dans la magnifique chapelle des Cordeliers, qui achève de tomber aujourd'hui. Les insignes de la passion du Sauveur dominaient encore le fauteuil du président.

Les clubîstes avaient aussi leurs fêtes civiques, prélude des fêtes de la Uaison, et l'anniversaire de la prise de la Bastille fut la grande solennité de 1791. Chaque département avait reçu de Paris un plan en relief de l'ancienne forteresse, avec une table de pierre tirée de ses débris, et perlant la date du 14 juillet. Au milieu des bannières fédérales déployées en plein air; devant l'autel de la Pairie, où brûlait une flamme vive, symbole du feu patriotique ; sur la plus grande place de chaque ville, décorée de banderoles, de feuillages et de fleurs, — cette table et ce plan de la Bastille furent apportés en triomphe au bruit de mille acclamations. Les curés constitutionnels chantèrent la messe, bénirent les drapeaux, et parlèrent de rafTranchissement d'Israël, de la prise de Jéricho, cette bastille antique, de Phocion et d'Aristide, de tout enfin, excepté de Jésus-Christ. Après quoi vinrent les éternels serments à la Constitution... puis les banquets et les danses, enlaçant de leurs replis bruyants les cités entières.

Cette époque fut marquée à Nantes par une adresse à l'Assemblée nationale, qui résumait généreusement les dernières illusions des vrais constitutionnels : et Vous saurez sauver la Bépubliquc en maintenant Tinviolabilité royale... Les Français n'oublieront pas leurs serments pour recommencer une révolution qui est terminée, ou pour remplacer un monarque fonctionnaire par un monstrueux conclave de quatre-vingt-trois Rois. — Nous ne voulons qu*un Roi, messieurs; nous le voulons inviolable et sacré dans sa personne, parce que la majesté du peuple se réfléchit

les tniYaox «tu Gliainp-dc-Mars ; le troisième, la Confédéral iuii môme. Dans le second acte, on voit des cipueins co booncts de grenadiers, des filles qui caressent des abbés, le Roi qui vient donner un coup de bêcbc, et tout le monde travaillant et chantant : Ça ira, ça ira. Au troisième acte, les ofliciors municipaux eu échjrpc, l'Assemblée nationale, les gardes nationales, l'évéque d'Aulun en liabits ponlificnux, et des prêtres qui chantent ; un régiment d'enfants en uniformes chantant : Ifoi, je tuû $oldal pour la pairie^ en français et en anglais. Tout cela nous parait très -nouveau au bord de la Tamise, et chaque couplet est redemandé et applaudi jusqu'au délire. On nous a dit , dans plusieurs. hôtels et au parc Saint-James, qu'au sortir de la fête donnée, le 14 juillet, par In Soeicté de U Révolution de Londres, les convives arrêtaient tous les Français qu'ils rcncontraienl, leur serraient la main en leur disant : My dear brotheTf ce qui veut dire, mon cher frère. »

sur lui, parce que enfin la Royaulc est noire propriété. — Ilàtez-yous de nous donner noire sainte Constitution, — et tombe seulement le glaive de la loi sur les fauteurs du départ de Louis XVI... »

Bonne foi vraiment touclianle, et qui explique toute la fatalité de la Révolution ! Qui eût dit aux auteurs d'une telle adresse que celte Révolution était à peine à moitié chemin, et que le glaive de la loi tomberait le lendemain sur leurs propres tôles? — Ainsi, même à la fin de 1791, ceux qui menaient la Révolution n*en prévoyaient pas les désastres ! — Comment oser, après cela, reprocher à ceux qui la repoussèrent, d'en avoir méconnu les bienfaits? — Ce n'est certes pas à nous qu'il convient de jeter ce blâme à nos pères, aveuglés et troublés par la cendre et la fumée de réruption, à nous qui, parcourant, la lumière à la main, les entrailles éteintes du volcan, nous disputons depuis cinquante ans sur ses laves et sur ses débris.

Il va sans dire que les modérés de Nantes furent bientôt calomniés avec la même rage que les aristocrates.

Et cependant, lorsque Louis XVI, en congédiant l'Assemblée nationale, avait juré l'ensemble de la Constitution, son esprit droit et libéral y avait vu tant de bonnes choses désirées par lui-même S qu'il s'était flatté d'un dernier espoir de réformer les mauvaises... et Rien n'est perdu encore ! » s'était écriée la Reine. Et la Nation avait semblé un moment réconciliée avec la Monarchie... Mais le grand vice de la Constitution de 1791 était d'être exclusivement politique, et par conséquent insuffisante pour une Révolution foncièrement sociale. Elle laissait, en effet, toutes les classes armées et acharnées les unes contre les autres ; dépouillant les nobles de tout, excepté de leur ressentiment; donnant tout aux bourgeois, excepté l'art de s'en servir; excitant l'ambition du peuple sans la satisfaire, et s'exposant ainsi au double feu de ceux qui avaient perdu et voulaient reprendre, et de ceux qui avaient gagné et voulaient encore envahir. C'est ce que les hommes du temps ignoraient presque tous, et ce qu'ils apprirent d'une façon si terrible en passant de la théorie à la pratique.

En Bretagne surtout et dans l'Ouest, l'application de la Constitution devint de jour en jour plus impraticable. Pour remanier ainsi de fond en comble l'administration publique, il eût fallu la confiance et le concours de tous les esprits sages... Or presque tous les esprits sages étant opposants, les affaires échurent d'elles-mêmes aux intrigants et aux brouillons. , Il se rencontra pourtant des administrateurs loyaux et fermes qui entreprirent d'arracher les Communes à l'anarchie jacobine, de lutter à la fois contre l'aristocratie et contre la démocratie. Ces courageux dévouements sont la plupart restés dans l'ombre, comme il arrive d'ordinaire

1 On trouvera dans les lettres que va publier M. Feuillet la preuve que Louis XVI méditait et voulait, dès le commencement de son règne, avant que la lutte révolutionnaire eût bouleversé sa iàte, les meilleures réformes liguées k la France par la Constitution de 1791.

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