CINQUIÈME ET SIXIÈME GUERRE DE RELIGION
^i^^Se toutes les familles royales qui ont pesé sur la I PëM ^^^"^®' ^^ ^^^® ^^^ Valois fut celle à laquelle elle §^^j^ dut la plus douloureuse série de hontes et de malheurs (1328-1589). Après les cent années du long duel avec l'Angleterre, nos rois, sans laisser au pauvre royaume le temps de respirer, se ruèrent sur l'Italie, et à peine en eurent-ils été chassés, que les guerres de religion vinrent achever l'œuvre de destruction et de mort.
Sms doute, Charles VI qui était absolument fou, descendit plus bas dans l'échelle de l'humanité ; mais le troisième fils de Catherine de Médicis, mais Henri III, qui clôt lahste de ces souverains néfastes, se vautra plus largement dans la fange. De 1574 à 1589, la cour vécut au milieu d'une longue orgie rehgieuse, — si l'on peut rapprocher ces deux
mots, — où l'on vit ce prince donner ses journées aux pratiques dévotieuses les plus puériles, les plus grotesques, et ses nuits aux débauches les plus monstrueuses. Ce ne fut pas le règne des favorites et des courtisanes, ce fut celui des courtisans et des favoris, que l'on flétrit du nom de Mignons du roi. Le Louvre devient une école où toute la jeune noblesse vient prendre des leçons publiques de démoralisation mal dissimulée derrière un masque de piété idiote. Dans cette cour infâme, les cardinaux coudoient les Mignons, et les évoques vivent dans la meilleure intelligence avec les nobles dames qui, délaissées, font, ainsi que Jeanne d'Albret l'écrivait à son fils, la chasse aux amants. On s'exerçait des journées entières à faire des armes, on excellait dans l'art de donner et de recevoir galamment un coup d'épée, et d'égorger son prochain avec adresse. Il n'était question que de duels, d'assassinats, de rapts, d'entreprises amoureuses. Caché au fond de son palais pendant que le sang coulait sur les champs de batailles, Henri III n'était préoccupé que des soins de sa toilette. On vit alors combien la dévotion peut s'allier merveilleusement avec les crimes les plus odieux, les habitudes les plus sanguinaires et les plus immondes, servant uniquement à rassurer les consciences faciles après la faute confessée et l'absolution obtenue. S'adonnant à toute l'afféterie d'une femme coquette, il couchait avec des gants d'une peau particulière, pour conserver la blancheur de ses mains, mettant sur son visage une pâte parfumée avec un masque par-dessus le tout. Les premiers éventails parurent sous son règne. On ne saurait dire quelle somme folle il prodigua à ses Mignons, au milieu de la misère effroyable du peuple, pillé, saccagé, volé, massacré par les soudarts de tous les partis. Plus de 100,000 écus passèrent en achats de singes et de perroquets, et une somme plus forte encore, pour l'entre-
tien de petits chiens épagneiils, dont il portait lui-même plusieurs dans une corbeille suspendue à son cou. Pour s'en procurer, il parcourait les rues, les maisons, les monastères de Paris et du voisinage, et quand il en avait rempli son carrosse, il rentrait heureux dans le Louvre, dont il avait fait un chenil. Ceux qui en prenaient soin, touchaient des appointements de ministres. Il aimait à naviguer sur la Seine ou sur la Saône, avec ses Mignons, mollement couché dans une nacelle peinte, et passant de longues heures dans une complète indolence. A l'issue de ses repas, prolongés outre mesure, il s'enfermait de nouveau, sans que personne pût l'approcher. « On le vit donner un festin où les dames, en habit d'hommes, faisaient le service ; et la reine, émule d'un tel fils, donna un banquet où les grâces de la cour servirent demi-nues, les cheveux lâchés et voltigeant en désordre. Henri, dans le même temps, courait la bague vêtu en amazone, et faisant des mascarades habillé en fille, avec des pendants d'oreilles et un collier de perles qui lui tombait sur la gorge nue (Bérault-Bercastel). » A côté de cela, il se plaisait à découper les images pieuses qui se trouvaient dans les livres de prières, et les collait aux murailles de ses cabinets.
Tel était le prince qui, la nuit, comme un coupable qui s'évade d'une prison, se sauvait de la capitale de la Pologne, pour venir gouverner la France dans ces circonstances redoutables. Les protestants, revenus d'un premier moment de stupeur, s'étaient relevés plus audacieux que jamais. Le martyre avait fait des prosélytes. Le spectacle de tant d'horreurs avait décidé le vicomte de Turenne, de la puissante famille du duc de Bouillon, à embrasser le calvinisme ; bien d'autres avaient suivi cet exemple. Catherine, qui se plaisait à accabler ses ennemis pour les relever le lendemain de la défaite, afin de les opposer à ses amis de la
veille, voyait sans trop de déplaisir croître un parti qu'elle voulait opposer aux Guises, dont la puissance toujours grandissante l'inquiétait.
Soucieux avant tout de ses plaisirs, Henri avait fait le grand tour pour rentrer en France. L'Italie le retint deux mois, et lui prodigua les distractions et les fêtes les plus énervantes. En traversant Avignon, il admira fort les belles processions de pénitents, qui circulaient en grande pompe dans les rues de la Ville Sonnante, comme l'appelle Rabelais. La bizarrerie de leur accoutrement était bien faite pour enchanter ce prince, si amoureux des choses singuhères. Ils portaient par-dessus leur habit ordinaire un espèce de sac ceint d'une corde où pendaient une discipline et un chapelet de petites tètes de mort sculptées en ivoire, et étaient coiffés d'un capuchon pointu par le haut, qui leur couvrait tout le visage excepté les yeux, à l'endroit desquels on avait pratiqué des trous pour laisser la vue libre. On les appelait les Flagellants, ou les Battus, parce qu'ils se battaient le dos à coups de discipline pour la rémission des péchés des hommes. Il y avait des pénitents blancs, des bleus, des noirs, des verts, des rouges... A peine arrivé à Paris, Henri III n'eut rien de plus pressé que d'y étabhr des confréries de Pénitents, afin de parader à leur tête. Il s'établit chefs des pénitents blancs, le cardinal de Lorraine dirigea les pénitents bleus. Toute la cour, et jusqu'au roi de Navarre, peu propre à ces dévotions de parade, assistait à ces processions, et ces étranges déguisements, qui permettaient aux femmes de figurer dans les confréries, étaient pleines d'attraits pour cette jeunesse débauchée qui se plaisait à mener de front les affaires rehgieuses avec les affaires galantes.
Dieu ne parut pas encourager l'importation du roi de France, car dès la première procession, qu'il suivit à Avi
gnon même, le cardinal Charles de Lorraine se trouva indisposé, prit froid, et n'ayant pas voulu se retirer dans la crainte de troubler l'ordre et la marche de la cérémonie, il fut atteint d'une fièvre qui le conduisit au tombeau quelques jours après (26 décembre 1574). Il y eut ce jour-là une violente tempête qui promena ses ravages par toute la France. Les cathohques dirent que Dieu manifestait sa colère et privait le royaume d'un saint prélat qu'il n'était pas digne de posséder ; les huguenots publièrent que les diables faisaient le sabbat en s'emparant de l'âme du cardinal ; Catherine lui fit la seule oraison funèbre qu'il méritât, lorsqu'elle dit à ses familiers « que ce jour-là était mort le plus méchant des hommes (Lestoile). »
Les hautes dignités ecclésiastiques étaient héréditaires, en hgne collatérale, dans cette famille redoutable ; il eut pour successeur son neveu Louis II, qui devint cardinal de Lorraine, et vit pleuvoir du même coup sur sa tête les archevêchés, évêchés et abbayes qu'avait possédés son oncle.
Pendant que Henri III était encore à Avignon, le maréchal de Bellegarde assiégeait la petite ville de Livron. Le roi s'y arrêta, voulant presser le siège de cette ville, que les protestants défendaient avec l'énergie du désespoir. Il ordonna l'assaut. Là comme partout, les femmes mêmes combattirent sur les remparts, et Henri dut se retirer, honteusement repoussé par une poignée de braves qui jetaient de grossiers outrages à ces hommes efféminés (janv. 1575).
Le caractère d'austérité qu'affectait le protestantisme contrastait avec ces momeries bouffonnes où Henri III se lança de plus en plus pour flatter Rome et le clergé français. A l'occasion du jubilé de 1575, « on le vit souvent marcher dans les rues de Paris, avec peu de gens, vêtu
simplement, tenant un gros chapelet, et récitant toujours quelques prières (Longueval). »
Entre les fanatiques des deux communions rivales avait grandi le tiers-parti des Politiques. Ils suivaient les traditions de L'Hôpital, mais tandis que le célèbre chancelier s'était borné à donner de sages et pacifiques conseils, les Politiques voulaient agir et réahser, fut-ce par la force, ses idées de tolérance. Tout en prétendant prendre le rôle de modérateur entre les catholiques et les protestants, le maréchal François de Montmorency incUnait vers ceux-ci, désireux de leur faire accorder la liberté de conscience, noble et sainte cause à laquelle les huguenots sacrifiaient leurs biens et leurs vies. La cour était très divisée. Une haine mal déguisée séparait Henri HI et son frère le duc d'Alençon, désigné dès lors sous le nom de Monsieur. Henri HI était détesté de sa sœur Marguerite, parce qu'il se plaisait à divulguer ses galanteries, sur lesquelles le roi de Navarre fermait les yeux. Monsieur et Henri de Navarre se partageaient les faveurs de la belle madame de Sauves, espion aux gages de Catherine, et qui les trahissait tous les deux.
Montmorency poussa le duc d'Alençon à réclamer la heutenance générale du royaume, dont son aîné avait été investi avant son avènement au trône et fut l'âme de la conspiration dite des Jours Gras. Le duc d'Alençon et le roi de Navarre devaient s'échapper de la cour, rejoindre le prince de Gondé, prendre sur la route Montmorency et ses trois frères Damville, Méru et Thoré, et marcher tous ensemble à la tête des protestants. La faiblesse et l'indécision de Monsieur firent tout échouer. Henri HI, malade et se voyant près de mourir, avait conseillé à Henri de Navarre de faire assassiner Monsieur pour s'assurer la couronne. Le Béarnais repoussa l'offre avec horreur. Le duc d'Alençon parvint à s'échapper de la cour, lança, de Dreux où il
se réfugia, un de ces manifestes comme tous les prétendants en tiennent en réserve, et vint se placer à la tête des huguenots. Montmorency et Gossé furent jetés à la Bastille. Catherine décida le roi à les faire étrangler dans leur cachot. L'italien René de Birague, que l'on avait fait chancelier à la place de L'Hôpital, était accusé d'aider Catherine, lorsqu'elle voulait faire empoisonner ses ennemis. Montmorency prévoyait le sort qui l'attendait, et dit à ceux qui l'entouraient : « Dites à la reine qu'il ne faut pas tant de façons. Qu'elle m'envoie seulement l'apothicaire de M. le chancelier, je prendrai ce qu'il me donnera. » Mais on apprit que le maréchal de Damville, dont on avait annoncé la mort, était tout-puissant dans le Midi, et que Thoré, qui avait embrassé le protestantisme, était entré en France à la tête d'un corps de troupes formé de réfugiés français et d'auxiliaires allemands. La prudence commanda d'ouvrir les portes de la Bastille à ceux dont on avait décidé la mort (2 oct. 1575). On le regretta peut-être, car le petit corps d'armée de Thoré fut défait à Dormans par des troupes trois fois plus nombreuses que les siennes, dans une rencontre où le duc de Guise reçut au visage une blessure qui lui valut ce surnom de Balafré qui le rendit si populaire.
Ce léger insuccès des huguenots fut largement compensé par l'arrivée d'un puissant renfort, qui allait bientôt faire prendre aux événements une face nouvelle. Le roi de Navarre jouait à la cour de France un rôle qui lui inspirait un profond dégoût. Il feignit d'aller à la chasse dans la forêt de Sentis (février 1576), prit la fuite jusqu'à Vendôme, arriva à Alençon où il abjura le catholicisme pour revenir à la religion protestante, et ne tarda pas à venir rejoindre le duc d' Alençon et le prince de Gondé, qui avaient opéré leur jonction dans le Bourbonnais, sans que le duc
de Mayenne, frère du duc de Guise, pût les en empêcher. Son arrivée fut saluée par des acclamations enthousiastes. Il était le chef depa maison de Bourbon, il était roi de Navarre, tandis que Monsieur n'inspirait aucune confiance à l'armée qu'il commandait. La guerre recommença donc avec une nouvelle furie, et l'on vit se renouveler le spectacle effroyable que nous avons observé déjà. Les huguenots ravagent le Nivernais, l'Auvergne, le Berry. « D'un autre côté, les troupes royales répandues par tous les endroits du royaume, vivant sans disciphne à discrétion, sous prétexte qu'elles n'étaient pas payées, pillaient, brigandaient, ravageaient, saccageaient, tuaient, brûlaient, violaient et rançonnaient villages et villageois, bourgs et bourgeois. Ainsi le pauvre était pillé et ruiné, et le peuple mangé de tous les deux partis. Car si en l'un il y avait bien des larrons, il n'y avait pas faute de brigands de l'autre (Lestoile). »
Les inquiétudes succédaient aux désillusions dans l'âme de Catherine. Henri III ne répondait pas aux espérances qu'elle avait fondées sur lui. Tout entier à ses plaisirs, l'indolent monarque laissait flotter les rênes du Gouvernement aux mains de ses Mignons, n'écoutait pas sa mère, qui de nouveau voyait avec terreur se relever la puissance et la popularité des deux maisons de Guise et de Montmorency. Pour les désarmer tous, elle voulut négocier la paix, courut à la poursuite du duc d'Alencon, qui la reçut mal, et sans rien diminuer de ses prétentions. 11 exigea d'abord que l'on rendît la liberté à Montmorency et à Gossé. Non seulement elle céda, mais elle dut recourir à l'intercession de ces deux hommes, que l'on vit prendre généreusement en main les intérêts de ceux qui, naguère, voulaient les faire assassiner. Négociation difficile ! Pas un des partis intéressés, pas un des négociateurs n'avait la moindre con-
fiance dans le parti ni dans le négociateur qu'il avait en face de lui et tous avaient raison dans leurs défiances. Mais tous, en somme, avaient besoin de la paix, et Henri III termina cette nouvelle guerre civile par un cinquième édil de pacification qui prit le nom de «Paix de Monsieur (mai 1376).» Celui-ci y gagna de voir ajouter à ses apanages les duchés de Berry, de Touraine et d'Anjou. 11 prit désormais le nom de cette dernière province, et fut duc d'Anjou. Quant aux protestants, ils rentrèrent dans la jouissance de leurs biens et dignités, et obtinrent l'exercice de leur culte, libre par toute la France, excepté à Paris et à douze lieues à la ronde. Ils purent rouvrir leurs écoles, réunir leurs synodes et leurs consistoires, pourvu qu'un officier royal y assistât. Tous les arrêts rendus contre eux furent annulés, et des chambres mi-parties, établies dans les Parlements, leur assurèrent des juges impartiaux. Les enfants des victimes des « Matines de Paris » se virent exemptés de tous impôts pendant six années, et la mémoire des plus illustres fut réhabilitée. On accorda aux réformés un grand nombre de places de sûreté, en Languedoc, en Guienne, en Auvergne, en Provence et en Dauphiné. Enfin Henri III s'engageait à convoquer à Blois, le 15 novembre, des Etats Généraux pour assurer le maintien de la paix publique. Il s'engageait également à donner au prince Jean Casimir une somme de 500,000 livres pour le décider à ne pas faire pénétrer ses troupes en France. Cet édit promet en outre que les prêtres et les moines qui s'étaient mariés ne seraient point inquiétés et que leurs enfants seraient déclarés légitimes et habiles à succéder.
Ce n'était qu'une trêve, et les conditions en étaient trop favorables aux huguenots pour ne pas cacher un piège. Quand le roi se rendit au Parlement pour faire homologuer l'édit de pacification, la résistance des magistrats fut grande.
Le peuple et le clergé n'accueillirent pas favorablement la nouvelle d'une pareille paix ; il fallut que les chantres de la chapelle du roi vinssent chanter le Te Deum, au refus et en l'absence des chanoines, chapelains, curés et chantres de la cathédrale. L'établissement delà chambre mi-partie rencontra les plus grands obstacles. Péronne refusa d'ouvrir ses portes au prince de Gondé, « et le bruit courut qu'il y avait une secrète intelligence et une ligue sourde entre le roi d'Espagne, le pape et quelques seigneurs français contre les huguenots et les catholiques unis avec eux (Lestoile). »
Ce bruit n'était que trop vrai. Dès l'année 1562, le cardinal Charles de Lorraine avait conçu le projet d'une Union dont l'objet principal était de placer la couronne sur la tête de son frère François, le grand duc de Guise. L'assassinat de celui-ci par Poltrot empêcha qu'on donnât suite à ses desseins. Le Balafré, Henri de Guise reprit l'idée de son oncle, secondé par le nouveau cardinal de Lorraine, comme il l'eût été par l'ancien, et les catholiques, se croyant trahis par la cour, organisèrent la Sainte-Ligue, dont les jésuites rédigèrent le manifeste, et que le clergé et les plus zélés parmi les orthodoxes firent signer autour d'eux.
« Au nom de la très sainte Trinité, y était-il dit, nous nous engageons à employer nos biens et nos vies pour le succès de la Sainte Union, et à poursuivre jusqu'à la mort ceux qui voudraient y mettre obstacle. Quiconque l'embrassera sera sous sa sauvegarde et en cas qu'il soit attaqué ou recherché, nous prendrons sa défense, même par la voie des armes, contre quelques personnes que ce soit. Si quelqu'un, après avoir fait serment, vient à y renoncer, il sera traité comme rebelle et réfractaire à la volonté deDieu, sans qu'on puisse jamais inquiéter ceux qui auraient servi
à sa punition. On élira au plus tôt un chef, à qui tous les confédérés seront tenus d'obéir, et ceux qui refuseront seront punis selon sa volonté. Nous ferons tous nos efforts, chacun selon notre pouvoir, afin de procurer à la Sainte Union des partisans, des armes, et toutes les forces nécessaires. Ceux qui refuseront de s'y engager seront traités en ennemis. Le chef seul jugera les différends qui pourraient survenir entre les confédérés, en sorte qu'ils ne pourront qu'avec son aveu recourir aux magistrats ordinaires... »
Par le fait, on établissait dans l'Etat un second monarque, devant lequel le premier ne pouvait plus être qu'un fantôme de roi. Or, personne n'ignorait que la Ligue était formée sous l'inspiration des Guises, qui lui imprimaient la direction qu'elle devait suivre. Le Balafré était l'idole de la nation, et, par certains côtés, n'était pas indigne de l'être. Dans l'esprit de tous les adhérents, le duc de Guise était ce chef de la Ligue, lui seul pouvait sauver le catholicisme, que Henri III déshonorait par ses vices et laissait périr par sa lâcheté. Tandis que le roi se noyait sous les flots du mépris et du ridicule, le Balafré prenait, avec une habileté extrême, tous ses appuis dans l'Eglise, et mettait Rome et l'Espagne dans ses intérêts. Quant à la France, il était sûr d'elle, et bientôt il se prépara, non pas à usurper la couronne, mais à la revendiquer à titre d'héritier de Charlemagne dont il prétendait descendre plus directement que les Valois.
Un Mémoire rédigé dans ce sens par un certain Jean David, avocat brouillon, turbulent, fougueux, ruiné de crédit et de réputation pour ses mauvaises mœurs, fut présenté par lui à Grégoire XIII, auquel il allait faire approuver le projet de la Ligue. Ce Mémoire, trouvé parmi ses papiers après sa mort, à son retour à Lyon, fut publié par les soins des protestants. On y faisait la part trop belle au
Saint-Sièa^e pour ne pas l'avoir avec soi. « Les Capétiens, y prétendait-on, en cherchant à se rendre indépendants du Pape, avaient soutenu cette erreur abominable qu'on nomme en France les Libertés de l'Eghse Gallicane ; ils avaient protégé tous les hérétiques contre le glaive de l'Eglise ; ils avaient, par de lâches traités de paix, rendu inutiles toutes les victoires remportées sur la Réforme. Aussi la justice de Dieu avait frappé les descendants de Hugues Gapet. La branche aînée, sans vertu, sans honneur, sans talents, n'avait même plus assez de vigueur pour produire et se propager ; on voyait mourir les uns après les autres les fils de Henri II sans enfants ; la branche cadette s'était abandonnée à fhérésie ; elle y persistait avec obstination, et méritait ainsi l'exécration des fidèles. Mais, pendant ce temps, la race de Gharlemagne avait grandi ; les ducs de Lorraine, descendants de Charles, le dernier des Carlovingiens, étaient les vrais représentants de ce grand monarque ; ils étaient toujours couverts par la bénédiction apostolique ; ils avaient persisté dans la foi et l'obéissance au Saint-Siège, en même temps qu'ils brillaient de toutes les vertus des chevaliers, et la France ne serait heureuse que quand ils remonteraient sur le trône, auquel ils assureraient de nouveau la bénédiction de l'Eghse. »
Le pape était supphé d'accorder son appui au légitime héritier pour rompre la succession des Capétiens. Le duc de Guise, disposant des forces de la Ligue, dirigerait la convocaiion et les délibérations des Etats-Généraux, y poursuivrait ia condamnation du frère du roi, allié aux hérétiques. « Au même jour paraîtront les forces de la Ligue pour se saisir, tant du frère du roi que de tous ceux qui l'avaient accompagné dans sa malheureuse entreprise... Chacun en son ressort courra sus aux hérétiques, lesquels ils passeront au fil de l'épée, et s'empareront de leurs biens
pour être employés aux frais de la guerre... Et finalement, par l'avis et permission de sa Sainteté, le duc de Guise fera enfermer le roi et la reine dans un monastère, comme Pépin son ancêtre avait fait à Ghildéric. »
Les Guises repoussèrent bien loin toute solidarité dans l'inspiration et la rédaction du factum de David, mais ils n'en profitèrent pas moins des prétendues révélations qui y étaient faites. » En conséquence, les Ligueurs arrêtaient qu'en toute rencontre, en chaire même et au confessionnal, ceux du clergé s'élèveraient contre les privilèges accordés aux sectaires, et induiraient le peuple à les empêcher d'en jouir ; que les ecclésiastiques prendraient langue des prélats, qui recevraient eux-mêmes les instructions du duc de Guise, lequel se chargerait de tout l'odieux et dévouerait sa personne à la haine des religionnaires, afin de la rendre d'autant plus chère aux catholiques. Ils convinrent aussi de faire assembler les Etats à Blois, ville ouverte et sans défense ; de ne choisir dans les provinces que des députés aveuglement dévoués au pape ainsi qu'à la foi catholique ; d'y lever des troupes parmi lesquelles il y aurait un nombre de soldats déterminés qui s'engageaieht par serment à faire en temps et lieu tout ce qu'on leur commanderait, et de les faire paraître à point nommé autour de Blois avec celles qu'on lèverait dans les pays étrangers, afin de donner à la requête tout le poids convenable (abbé Bérault-Bercastel.) »
On le voit, ce n'était rien moins qu'une Saint-Barthélémy nouvelle que les cathohques préparaient, non plus dans l'ombre, mais assez ouvertement pour que les protestants se tinssent sur leurs gardes. Ce qui permet surtout de saisir la main du clergé dans ces criminelles intrigues, c'est que ses deux grands moyens d'action, la chaire et le confessionnal sont employés avant tous les autres. Son chef suprême en France, le cardinal de Lorraine donne le mot d'ordre ;
les évoques, les abbés le répandent dans tous les diocèses, dans tous les monastères, et l'armée des curés et des moines, que Id populace suit en aveugle, s'apprête à combattre le bon combat au profit du duc Henri de Guise. En attendant, on violait en tous lieux les conditions de l'édit de pacification. Non loin de Paris, à Noisy-le-Sec,des protestants qui revenaient du prêche se virent assaillis par une multitude fanatisée qui fit plusieurs victimes. On porta plainte au roi, « lequel pendant ce temps faisait tous les jours bals et festins nouveaux, comme si son Etat eût été le plus paisible du monde (Lestoile). » La Noue avait dû s'enfuir de Paris, « ayant découvert une partie faite pour le tuer. » Le roi de Navarre se vit fermer les portes de Bordeaux, ainsi qu'il était arrivé au prince de Gondé à Péronne, et ils n'obtinrent nulle satisfaction des plaintes qu'ils portèrent à la cour. Le nouveau duc d'Anjou y était comblé de caresses, mais les protestants avaient tout à gagner à se voir débarrassés de la présence de ce prince, toujours prêt à toutes les trahisons. Gatherine travaillait en outre à séduire Damville et les chefs du parti des Politiques pour les rapprocher de son fils.
Les Etats Généraux de Blois s'ouvrirent le 6 décembre. La conduite du roi s'y montra tortueuse, et les députés du parti huguenot ne tardèrent pas à se retirer de l'assemblée. Ge malheureux prince, dont le discours d'ouverture était remarquable de bon sens et de modération, ne satisfit cependant personne, parce qu'il se trouvait placé entre deux serments contradictoires, et qu'il ne s'agissait plus pour lui que de savoir lequel il aurait le plus d'intérêt à fausser. N'avait-il pas juré solennellement, à son sacre, d'exterminer l'hérésie et de ne souffrir qu'une rehgion dans son royaume? Le clergé ne faillit pas à le lui rappeler, en le sommant de faire honneur à sa parole. Il parut même disposé à le secourir de son argent. « Mais, dit-il en termes exprès, que
cela se fasse moyennant et à la condition que la disposition des droits et privilèges de l'Eglise Gallicane soient entièrement observés et gardés, et que le consentement universel du clergé y intervienne sans fraude ni contrainte, et qu'à cette fin leur soit permis eux assembler, et que le tout se fasse avec la solennité requise, sous le bon plaisir et autorité du pape... Ainsi avons arrêté et l'avons promis et juré, le promettons et jurons, de souffrir toutes peines, même la mort, plutôt que d'endurer à l'avenir que l'héritage de Dieu soit dissipé ou vendu... Et à ces fins seront suppliés messeigneurs les cardinaux, et tous autres prélats, ne prêter aucun consentement à aucunes levées ou charges sur le clergé, soit par formes de décimes ou autres subventions, sur les fruits desdits bénéfices, ou par vente et aliénation du domaine de l'Eglise, ou autres impositions quelconques, à peine de nullité, et d'être désavoué, comme dès à présent désavouons tous consentements, accords, transactions et autres charges quelconques qui pourraient être faites à la foulle, charge et préjudice du clergé, voulant que celui d'entre nous ou autre ecclésiastique, de quelque qualité ou condition qu'il soit, qui viendra au contraire de ce que dessus, directement ou indirectement, soit tenu pour ennemi de Dieu, déserteur de son état, sacrilège et incapable de tous bénéfices, honneurs, prérogatives et libertés ecclésiastiques, et indigne de toute communion et sépulture ^ »
Grâce à ce luxe de réserves et de précautions, le dévouement de l'Eghse n'allait que jusqu'à la bourse, exclusivement, et elle était bien assurée de ne payer jamais que ce qu'elle voudrait des charges publiques. Pour le Tiers-Etat, il implorait la paix. « Quand je me représente, dit un de ses orateurs, les calamités dans lesquelles j'ai vu le pauvre peuple plongé, et sans espérance 'de pouvoir jamais s'en re-
* Etats Généraux et Assemblée» nationales de Fran<:e, T. XIII, p. 320.
lever; les pilleries, oppressions, ran(;onnements,violements de femmes et filles, et autres innumérables indignités qui se commettent eu leur endroit, que casi on ne leur donne aucune patience ou relâche ; toutes ces considérations et une infinité d'autres font que je suis contraint de donner avis à leurs Majestés de se résoudre à la paix. »
Il faut Jjien le reconnaître, les trois corps, clergé, noblesse et Tiers-Etat furent unanimes à presser Henri III de ne souffrir qu'une seule religion dans le royaume, et de s'armer pour écraser les huguenots. Seulement ils ne furent pas moins unanimes à lui refuser les subsides qui lui eussent permis de le faire avec succès. Le peuple était réduit à la besace, on ne pouvait rien prendre sur lui. Le roi, la noblesse, le clergé le tenaient sous le pressoir, en avaient extrait les sueurs, le sang, et jusqu'au pus. C'était un squelette sur lequel il ne restait plus un atome de chair. Quant au clergé et à la noblesse, retranchés derrière leurs privilèges, ils ne voulaient rien payer. Où donc trouver de l'argent, ce nerf de la guerre ? Catherine avait bien conseillé de confisquer les biens des huguenots belhgérants, dont une partie serait donnée au clergé, à qui on prendrait une égale valeur de ses biens qu€ l'on mettrait en vente. « Vous en trouveriez bien de Targent, ajoutait-elle; au lieu que du leur, vous n'en trouverez rien. » Une autre partie servirait à récompenser les fidèles serviteurs du roi ; la troisième pourvoierait aux dépenses de la guerre.
Le duc de Guise s'était fait petit, était resté à l'écart pendant la tenue des Etats de Blois. Mais ses partisans agissaient pour lui, voulaient le faire proclamer chef de la Ligue. Henri III vit le piège, et s'en déclara lui-même le chef. Ainsi la Ligue échoua dans ses projets secrets, et les Etats se séparèrent sans avoir beaucoup modifié la situation politique et rehgieuse.
La guerre continua donc. Jean Casimir, auquel on ne pouvait tenir les promesses qu'on lui avait faites, réclamait la solde due à ses retires avant de les emmener hors de France. Henri de Navarre, les princes de Gondé et le maréchal de Damville organisèrent une contre-Ligne dans laquelle entrèrent le roi de Suède, les princes allemands, la Suisse protestante et la reine d'Angleterre. Le roi de Navarre en était le chef, avec le prince de Gondé pour lieutenant- général. Les huguenots, unis aux Politiques, s'emparent de La Gharité-sur-Loire, et s'y fortifient. Henri HI dépêche le duc de Montpensier vers Henri de Navarre et Gondé pour leur faire des propositions qui ne furent pas acceptées. Il fut plus heureux auprès de Damville, qui abandonna ses alliés de la veille pour leur faire la guerre au profit de la Ligue (mai 1577). Gondé s'empara de plusieurs villes dans le Lyonnais, l'Auvergne et le Poitou. Monsieur reprit La Gharité sur les huguenots, après une longue et énergique résistance. La ville ne se rendit que par capitulation, et après avoir fait ses conditions. « Nonobstant elle fut pour la plupart pillée, et plusieurs des habitants tués (Lestoile). »
Instruits par ces exemples qui n'étaient que trop fréquents, les huguenots se défendaient avec un courage que rien ne pouvait accabler. Dans les faubourgs de Pons, petite ville de l'Angoumois, vingt-deux soldats, cantonnés dans une maison isolée, se voyaient assiégés par tout un corps d'armée. Après plus de deux heures d'attaques inutiles, les catholiques y mirent le feu. Gela ne ralentit pas l'énergie de la défense. Le chef des assiégeants leur promit la vie sauve s'ils consentaient à se rendre. Ils continuèrent à user leurs dernières cartouches, et quand le plancher brûla sous leurs pieds, ils se prirent par la main, levèrent leurs armes, et se laissèrent tomber dans le brasier.
Bussy d'Amboise, gouverneur d'Angers, « pilla les pays
d'Anjou et du Maine, et avec 4,000 arquebusiers qui se firent tous riches de butin, saccagea plus de vingt-cinq lieues de pays (Lestoile). » Henri III, malgré les plaintes portées contre lui, le déclara bon et fidèle sujet. Quant à Monsieur, satisfait de ses hauls faits à La Charité, il vint en recevoir le prix à Ghenonceaux, où Catherine le fêta chèrement, au milieu des banquets, spectacles et bals de toute nature. Dans ces orgies scandaleuses, les seigneurs étaient servis par « les dames les plus belles et honnêtes de la cour, étant à moitié nues et ayant leurs cheveux épars comme épousées (Id.). »
« Cependant les chefs de la Ligue ne se tenaient point oisifs, dit l'abbé Pluquet. Ils avaient rempli la cour, la ville, tout le royaume d'émissaires qui publiaient que les Protestants préparaient une nouvelle guerre civile ; les prédicateurs commencèrent à déclamer contre l'hérésie, à gémir sur les malheurs de la religion, prête à périr en France. Ils annonçaient ces malheurs dans les chaires, dans les écoles, dans les cercles, dans le tribunal même de la pénitence ; on l'insinuait aux personnes simples et crédules ; on les exhortait à faire des associations ; on recommandait au peuple les princes de Lorraine, zélés défenseurs do la religion de leurs ancêtres ; on élevait jusqu'au ciel leur foi et leur piété, et souvent on accusait indirectement de dissimulation et de lâcheté les personnes les plus respectables, qui ne pensaient pas comme les Ligueurs.
» On se proposait, par ce moyen, d'accréditer les princes de Guise et de faire haïr et mépriser le roi, aussi bien que tous les princes du sang royal.
» Le roi le savait , mais pour réprimer ce désordre, il fallait agir, réfléchir, et l'habitude de la dissipation l'en rendait incapable. Livré à la mollesse, à l'oisiveté, il dissipait en profusions ridicules ses revenus, et accablait ses peuples d'impôts. Il semblait qu'il ne réservât son autorité que pour
faire enregistrer ses édits bursaux, et qu'il ne vît de puissance dangereuse dans l'Etat que celle qui pouvait s'opposer à la levée des impôts. Insensible à l'indigence et aux gémissements des peuples, il ne connaissait de malheur que de manquer d'argent pour ses favoris et pour ses puérils amusements, et laissait aux princes Lorrains la liberté de tout entreprendre, et aux prédicateurs celle de tout dire en faveur de la Ligue. »
Le roi ne s'abusait pas sur l'impuissance où se trouvait le peuple de lui fournir les moyens de poursuivre la guerre, et surtout de satisfaire aux vastes appétits de ses Mignons. A son retour de Guienne, le farouche duc de Montpensier lui avait dit « que les pauvres gens des champs, par centaines se venaient par les chemins prosterner et jeter à genoux devant lui, le suppliant très humblement, si le roi voulait continuer la guerre, qu'il lui plût leur faire couper la gorge, sans tant les faire languir (Lestoile). »
Dans ce dénuement extrême, la cour se vit contrainte d'accorder aux protestants, malgré la vive opposition des Guises, du pape et du roi d'Espagne, un nouvel édit de pacification qui fut signé à Bergerac le 17 septembre et publié dans les rues de Paris le 5 octobre 1577.