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CHAPITRE VIII

|es conditions de l'Édit de Bergerac étaient, en somme, les mêmes que celles de l'Edit de Mai, qui avait motivé la formation de la Ligue. Gomme les précédents, il ne satisfit personne. A juste titre, Henri III redoutait tout le monde et tous les partis : les catholiques comme les protestants, son frère non moins que les Guises et le roi de Navarre. L'écrasement des uns eût donné, contre lui, trop de puissance aux autres, aussi avait-il adopté la politique de bascule, et il relevait volontiers les vaincus du jour contre les vainqueurs de la veille. Il ne se montrait fidèle qu'à ses Mignons, auxquels il jetait en pâture la fortune de la France. C'étaient incessamment de nouveaux édits bursaux, des taxes nouvelles, de nouvelles charges qu'il créait pour les mettre en vente et les

livrer aux plus forts enchérisseurs. En un seul jour, il avait fait présenter au Parlement vingt-deux édits bursaux à vérifier. Les magistrats indignés firent entendre de vives protestations, et, de guerre lasse, finirent par en enregistrer «quelques-uns des moins méchants (Lestoile). » Une autre fois, il se rend en personne au Parlement pour faire passer neuf édits bursaux nouveaux. La présence du roi n'empêche pas le premier président de dire « que selon la loi du roi, qui est son absolue puissance, les édits pouvaient passer ; mais que selon la loi du royaume, qui est la raison et l'équité, ils ne devaient ni ne pouvaient être publiés (Id.). » Mais, sous le régime du bon plaisir, le roi faisait la loi, et l'on ne tint pas compte de la résistance des conseillers. Une autre fois encore, Birague, l'indigne successeur de l'Hôpilel, osa dire que des Édits bursaux qu'il présentait étaient « injustes, mais nécessaires. » On ajouta aux octrois des villes, on aggrava tous les impôts, surtout la Gabelle, en vertu de laquelle chaque famille, dans les plus pauvres villages, fut forcée de prendre aux greniers à sel une quantité fixée arbitrairement par le délégué du roi. Ce n'était cependant pas la peine d'ajouter encore aux rigueurs de l'odieuse gabelle, car déjà, aux Etats provinciaux d'Anjou, en 1360, un député du Tiers-Etat en signalait les anciens abus en ces termes :

« Les marchands, fermiers, grenetiers, contrôleurs, gretfiers et archers de la gabelle vont dans les maisons des pauvres gens, remuent leurs lards et tout ce peu de meubles que Dieu leur a donnés, et le plus souvent s'en emparent ; font ajourner les pauvres à comparoir par devant eux au village où il n'y a aucun conseil, se montrent au peuple en grande furie et crainte, armés de pistolets et longs bois ; font aux rustiques procès extraordinaires, les arrêtent prisonniers, saisissent leurs bœufs, chevaux et charrettes ; telle-

ment qu'en une seule matinée, par leur action, ils ruinent quarante ou cinquante pauvres rustiques qu'ils envoient à l'aumône ; et se trouve en ce pays d'Anjou qu'ils en ont ruiné plus de mille.

» Le malheur est que plusieurs archers de la gabelle, sous l'ombre d'icelle et puissance de porter armes défendues, volent, frappent et tuent, comme a été vérifié en plusieurs procès qui ont été faits contre eux, pour raison desquels plusieurs ont été condamnés et exécutés à mort (Dom B. Roger, Anjou). »

« Les impositions que l'on met sur le sol sont si grandes, que c'est horreur de le dire, hsons-nous dans un écrit pubUé contre Henri III ; car encore que les pauvres villageois fussent ruinés par les guerres recommencées tant de fois, néanmoins on contraint jusqu'à une pauvre veuve qui n'a aucun moyen d'avoir du pain pour ses pauvres enfants qui meurent de faim, à prendre du sel pour chaque quartier de l'année, ce qui vaut plus d'une fois ce qu'elle peut gagner en toute une année. Et pour avoir le payement de ce, il est advenu en plusieurs endroits qu'on a vendu jusques à la poëlle en laquelle on faisait la bouillie aux pauvres innocents, et ayant emporté la paille sur laquelle couchaient les misérables enfants, on vendit encore le pain d'avoine qu'ils avaient, en tous moyens, pour leur nourriture d'un jour ou deux. Et néanmoins ces pauvres gens n'eussent su que faire de sel, car ils n'avaient à quoi l'employer. Horreur horriblement horrible, laquelle tombera sur Henri de Valois qui n'en a été ignorant, d'autant qu'on lui a remontré assez de fois... »

Mais les extorsions fiscales n'étaient rien auprès des pilleries auxquelles se livraient les soudarts, qui, n'étant point payés, « allaient par les champs en troupes voler la nuit les maisons des gentilshommes et des laboureurs, et empor-

talent tout, jusqu'aux lits et aux pigeons des colombiers, tant était grande la licence des soldats, et mal gardés la justice et discipline militaire (Lestoile). »

Henri de Navarre détestait la guerre civile à cause des désastres qu'elle traîne à sa suite ; Henri Hl la redoutait, « tant parce que son esprit était entièrement éloigné des faits militaires et tout porté pour le repos, la fainéantise et les délices, que parce que, pour la guerre, il se voyait contraint démettre les forces, et par conséquent l'autorité entre les mains de ceux de la maison de Lorraine, qu'il connaissait bien faire des pratiques et des menées contre la royauté et la succession légitime du royaume (Sully, 3Iémoires). » Les catholiques violaient chaque jour les conditions de l'Édit de paciGcation, et le roi de Navarre s'étant éloigné des villes d'Agen et de Villeneuve, le maréchal de Biron s'en empara, sans que Henri de Navarre en pût obtenir raison.

Ce dernier avait établi sa petite cour à Auch, où il résidait avec sa femme Marguerite, et où ils furent rejoints par Catherine de Médicis suivie de son « escadron volant » de belles jeunes filles qui utilisaient leurs charmes ta lui faire des amis. De son côté, elle semait la zizanie entre le roi de Navarre, le prince de Gondé, le vicomte de Turenne et les principaux chefs religionnaires. Elle s'eflTorçait en outre de leur faire abandonner, avant le temps, les places de sûreté qui leur avaient été accordées.

Une lâche trahison de Henri HI décida la rupture entre les deux partis ennemis. Le bruit public accusait la reine Marguerite de n'avoir rien à refuser au vicomte de Turenne. Henri HI, pour venir en aide aux intrigues de sa mère en achevant de jeter la division parmi les protestants, n'hésita pas à déshonorer sa sœur et à en donner avis au roi de Navarre, qui le savait, mais ne s'en inquiétait guère. Furieuse,

Marguerite jura de se venger, et, d'accord avec les dames des deux cours, qui n'avaient que trop de motifs de mépriser Henri III et ses Mignons, souleva contre lui les colères des gentilshommes qui étaient heureux de se battre pour elles. Bientôt de nombreuses troupes de huguenots coururent par les campagnes, attaquant, avec des fortunes diverses, les petites villes qui se trouvaient à leur portée. Cette guerre, si galamment entreprise, s'appela « la Guerre des amoureux (avril 1580). » Monsieur, duc d'Anjou, fut, une fois encore avec eux contre son frère, pour des motifs dont je parlerai tout à l'heure.

Le prince de Gondé, alors très en froid avec Henri de Navarre et Turenne, voulut d'abord agir seul, et cette division des forces protestantes rendit leurs premiers efforts peu fructueux. Henri de Navarre résolut alors de frapper un grand coup. Réunissant toutes les forces dont il pouvait disposer, il vint mettre le siège devant Gahors, et cette entreprise révéla au monde un héros dont rien n'avait encore pu faire prévoir les qualités éminentes. A partir de cette date de juin 1580, le jeune prince « ondoyant et divers, » uniquement occupé jusqu'alors de ses plaisirs et de ses amours faciles, est un grand homme de guerre et un grand politique, tout en restant néanmoins toujours le vert galant de la légende.

Gahors avait pour gouverneur un brave soldat, nommé Vezins, lieutenant du roi en Quercy, qui avait fait une action d'une grandeur sauvage au jour de la Saint-Barthélémy. Il avait déployé, dans sa province, beaucoup de cruauté contre les protestants, que dirigeait Régnier, gentilhomme du pays. Ils eussent voulu se rencontrer face à face, et satisfaire leur haine dans un combat singuher. Tous les deux se trouvaient à Paris dans la nuit néfaste du 24 août 1572. Au matin, Régnier voit entrer chez lui son

enneaii, suivi de quinze soldats, tous bien armés. De Vezins lui ordonne de le suivre, le fait, presque de force, monter sur un cheval qui l'attend à sa porte ; ils sortent de Paris, Régnier résigné à la mort, et persuadé que son ennemi veut le faire égorger dans quelque lieu désert. Sans échanger une parole, ils traversent à petites journées une partie de la France. De Vezins le conduit jusqu'à la porte de son château, lui fait mettre pied à terre, tire son épée, et lui dit que l'heure est venue de vider leur querelle. Régnier refuse de se battre contre celui qui vient de lui sauver la vie, et lui offre son amitié. De Vezins refuse, et s'éloigne en lui laissant en cadeau le cheval qu'il lui avait prêté.

La garnison de Gahors était nombreuse, bien commandée, et bien décidée à se défendre avec la plus grande énergie. Les « pétardiers » parvinrent à faire sauter trois des portes de la ville, dans laquelle pénétrèrent les huguenots, et pendant cinq jours et cinq nuits, sans une heure de relâche, on se battit dans les rues avec un courage désespéré. On était tué, blessé, mais on ne reculait pas. On buvait et l'on mangeait « par cy par là, en combattant, » on dormait quelques instants, debout, appuyé aux étaux des boutiques. Les pieds écorchés et pataugeant dans le sang, les combattants ne pouvaient plus se soutenir, tombaient écrasés de lassitude. Les amis du roi de Navarre le pressaient de renoncer à l'entreprise. « Non, répondit-il jusqu'à la dernière heure ; que l'on ne me parle plus que de combattre, de vaincre, ou de mourir. »

La victoire fut complète, mais chèrement achetée. Henri, qui s'était battu en soldat après avoir commandé en grand capitaine, eut deux épées brisées dans ses mains, et ses armes faussées par des coups de feu et de hallebarde. Quant à de Vezins, il se retira, grièvement blessé, avec le petit

nombre de ceux qui étaient encore en état de le suivre. La ville fut livrée au pillage, et les quatre secrétaires qui rédigèrent les Mémoires de Sully, lui rappellent qu'il s'empara d'un petit coffret qui contenait 4,000 écus en or.

D'Aubigné, dans son Histoire Universelle^ rapporte un fait qui donne la mesure de ce qu'était cette guerre de bandits, qui pervertissait jusqu'aux meilleurs. Un parti de huguenots s'était emparé de la ville de Montaigu, dans le Poitou. Ils voulurent introduire quelque discipline parmi leurs hommes, et interdirent le pillage et le désordre que l'on reprochait aux soudarts catholiques : vingt-cinq ou trente volontaires seulement vinrent se joindre à eux, tandis que la désertion creusait des vides dans leurs rangs. Ils changèrent de tactique, et, résignés à hurler au milieu de ces loups enragés, permirent de saccager les couvents, de brûler les éghses, de rançonner les paysans : en peu de jours, quatorze cents bandits vinrent mettre à leur service leur courage et leurs convictions religieuses.

Gomme la plupart de nos rois, Henri III se fit fauxmonnayeur, et changea le titre de l'argent, « ce qui apporta grande incommodité au pauvre peuple de France (Lestoile). » En même temps que l'on mettait en circulation des pièces de mauvais aloi, on augmentait le chiffre des impôts, si bien que, dépouillés par le fisc royal en même temps qu'ils étaient pillés par les hommes d'armes de tous les partis, les pauvres paysans de la Bretagne, de la Normandie, de la Bourgogne, de la Provence et du Dauphiné formèrent une « Ligue de l'Équité, » et, comme les Jacques de 1358, firent un moment tête à l'ennemi, puisant dans leur désespoir la force de protester contre d'intolérables extorsions. A leur tour, ils se livrèrent à une guerre de partisans ; le fanatisme et la vengeance firent d'eux des soldats, et ils répondirent au pillage et à la violence par la violence

et par le pillage. Cette vaste insurrection populaire n'était pas moins dirigée contre la tyrannie féodale que contre les exigences du fisc royal. Les huguenots voulaient joindre leur cause à celle du peuple ; mais Lesdiguières, le chef des protestants du Dauphiné, n'ayant pu les secourir à temps, l'insurrection fut étouffée dans le sang même des victimes de tant de désastres. A Yrancy,en Bourgogne, après s'être battus comme des lions contre les mercenaires allemands, ceuxci eurent le dessus et comblèrent les puits du village avec les corps des habitants qu'ils exterminèrent jusqu'au dernier, hommes, femmes et enfants (Dom Plancher, Bourgogne).

La prise de Gahors avait rapporté à Henri de Navarre plus de gloire que de profit. De leur côté, les troupes royales remportèrent quelques avantages, à la Fère, à Mont-de- Marsan...; mais sans résultats définitifs. Catherine redoutait trop les Guises pour chercher à anéantir le parti du roi de Navarre. Elle nourrissait d'ailleurs de grands projets au dehors, et, pour débarrasser Henri Hl de la présence de son dernier fils, le duc d'Anjou, elle rêvait de lui faire épouser la reine Ehsabeth d'Angleterre, ou tout au moins de le faire déclarer seigneur souverain des Pays-Bas, alors en lutte pour secouer le joug écrasant de l'Espagne. On avait besoin que la paix régnât en France, pour que Monsieur réunît une armée afin d'aller conquérir ses Etats des Pays- Bas. Quels que fussent ses sentiments et ses actes du moment, il pouvait toujours invoquer des souvenirs d'ancienne amitié avec tous les partis, qu'il avait tous servis et trahis tour à tour. Il s'entremit entre les catholiques et les protestants, des conférences furent ouvertes, et la paix fut signée en novembre 1580, au château de Fleix, dans le Périgord, au milieu des fêtes et des réjouissances, et aussi au milieu de la ruine des campagnes, saccagées par les bandits des deux armées ennemies.

« Pour traiter de la paix, disent \es 3Iémoires de Sully, on avait fait une espèce de trêve, mais qui ne s'étendait que dans Goutras, et dans une lieue et demie à Tentour... Tellement que dans cet espace où résidaient ces quatre cours (de Catherine, de Marguerite, de Monsieur et du roi de Navarre), l'on n'y voyait ni entendait parler que de paix, d'amour, danses, ballets, courses de bagues, et autres galanteries ; mais sitôt que sans passe-ports, l'on était hors de ces bornes, ils se prenaient prisonniers et se donnaient coups d'épée et de pistolets entre gens de différents partis, lesquels se rencontraient à la campagne. »

Telle était la frivolité féroce de ces hommes, qui prétendaient se battre pour la cause de Dieu. Ceux qui n'étaient pas des Mignons de cour, profitant de l'avilissement du roi et de l'abaissement de la cuuronne, tentaient de rétablir la féodalité dans leurs domaines, et la puissance unitaire s'émiettait entre les seigneurs, les évèques, les abbés des grands monastères, et les administrations municipales des villes. Guise seul grandissait au milieu de cet amoindrissement universel, et le traité de Fleix, qui ne faisait que reproduire les conditions des édits précédents, n'avait rien rendu à l'autorité royale. La guerre civile et religieuse déchirait les entrailles de la France, et quand, des deux côtés, on était trop las de se battre, on déposait un moment les armes, sans que jamais, en somme, rien fût terminé pour l'avenir.

Monsieur, duc d'Anjou, profita de cette trêve, pour aller soutenir les projt^ts ambitieux qui l'appelaient dans les Pays-Bas. Il ajouta à ses titres celui de duc de Brabant, et, à la tête d'une armée de volontaires raccolés parmi tous ces soudarts, réduits à l'inactivité par le traité de Fleix, il marcha vers la Flandre. Ses bandes indisciplinées saccagent la Picardie et la Champagne, « et font tous les maux

du monde partout où elles passent (Lestoile), » tandis qu'un autre corps porte la ruine dans le Blésois. Le roi envoie contre eux un capitaine de ses gardes, qui en arrête un grand nombre, mais qui les renvoie à la prière de quelquesuns des favoris du roi(Id.). C'étaient, aux mains des nobles, de trop précieux instruments de brigandage, pour souffrir que la corde en fît justice. Dans les campagnes, on sonnait le tocsin comme à l'approche de l'ennemi, et les paysans massacraient avec rage les traînards attardés à travers leurs champs dévastés. Auprès de Sézanne, dans la Brie, ces mêmes bandes de Monsieur, irritées de la résistance qu'elles rencontrent dans un village, massacrent tout, jusqu'aux femmes et aux petits enfants, mettent le feu aux quatre coins du bourg, et font tout périr dans les flammes après s'être livrées à leurs excès habituels...

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