‹ Histoire des guerres de religion XVIe siècleChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

^T§A trêve qui suivit le traité de Fleix fut la plus longue de toutes, car elle ne dura pas moins de cinq années. Mais ce ne furent pas des années de tranquillité pour le royaume, qui vit au contraire se préparer des désastres plus terribles, des hontes plus hideuses encore, que tout ce qu'il avait connu jusque-là. Gomme si l'on eût eu conscience du peu ijue valaient les hommes de ce temps, on semblait tenir en un égal mépris sa propre vie comme celle du prochain, et la sanglante manie des duels décimait la noblesse française. On se battait sous le plus léger prétexte, pour rien, pour le plaisir. Si le roi avait ses Mignons, Monsieur avait ses favoris, au premier rang desquels brillait le terrible Bussy d'Amboise, gouverneur, ou plutôt tyran de l'Anjou. Les Guises avaient aussi les leurs,

et tous ces spadassins de cour épousaient, en toute occasion, les querelles de leurs maîtres. Un seul de ces duels débarrassa la France de quatre des plus fameux. Le 27 avril 1578, Maugiron, Gaylus et Lyvarot, trois Mignons du roi, croisèrent l'épée avec Riberac, Schomberg et d'Entragues, gentilshommes du duc de Guise. Les trois Mignons restèrent sur le carreau ; Ribérac mourut peu après de ses blessures. Henri III fit faire à ses trois amis des obsèques splendides, et décora leurs tombeaux de statues en marbre. Les assassinats alternaient avec les duels, dans cette cour assoiffée de sang. Un quatrième Mignon, Saint-Mégrin, qui avait séduit la duchesse de Guise, fut assassiné par les ordres de l'époux outragé. Russy d'Amboise aimait la femme du comte de Montsoreau. Henri III, lâchement, en avertit le comte, qui attira Russy dans un guet-apens, et le fit massacrer. Déjà Henri avait été complice de l'assassinat d'une femme, madame de Villequier, poignardée par son mari. Fatigué des grandeurs de ce monde, le chevalier de Rirague avait empoisonné sa femme, mais pour un pieux motif; il voulait se faire veuf pour entrer dans le clergé, et pouvoir parvenir aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Le pape lui accorda le chapeau de cardinal...

Le roi remplaça Maugiron, Gaylus, Livarot et Saint- Mégrin par deux jeunes seigneurs, d'Epernon et Joyeuse, très braves, et qui furent même de hardis capitaines. Il voulait leur faire épouser les deux sœurs cadettes de la reine, sa femme. Il fallait attendre pour la troisième, qui était trop jeune. Mais il célébra le mariage de Joyeuse et de sa belle-sœur, Marguerite de Lorraine-Vaudemont, avec un faste tel, qu'à l'occasion de fêtes et d'orgies qui ne durèrent pas moins de dix-sept jours, il dépensa une somme de onze millions, qui en représenteraient peut-être plus de trente de monnaie actuelle.

C'était pour gorger d'or ces deux favoris indignes, qu'il tenait la France sous le pressoir. Les édits bursaux se succédaient,et il ne s'en tenait pasà ces moyensquasi légaux, «pour fournir à ses menus plaisirs et aux dépenses et bombances de ses Mignons (Lestoile). » En mars 1582 il vola dans les caisses du receveur de l'Hôtel de Ville de Paris 100,000 écus, qu'il donna à Joyeuse et à d'Epernon, qui voulaient aller faire, en Lorraine, visite aux parents de leurs femmes. En septembre de la même année, il envoya dans toutes les provinces des membres du Conseil d'Etat, a pour entendre les plaintes de son peuple, qui étaient grandes. Mais au bout de tout cela, on exigea quinze cent mille écus pour l'année 1583, sur les vitres closes de son royaume, et l'on doubla les tailles de moitié pour six ans (Id.). » En novembre, il publia « quatre ou cinq édits nouveaux d'érections d'officiers tout neufs, pour en tirer de l'argent et le donner à ses deux Mignons. » Enfin, en décembre, « le roi, affamé d'argent, fit une nouvelle et insolite exaction... à l'oppression notoire du pauvre peuple, qui murmurait assez de ce pitoyable gouvernement, mais en vain, car c'était une bête à qui on avait arraché les dents et les ongles. (Id). »

Toutes les années ressemblaient à celle-là, et la vie de Henri HI n'était plus qu'un hideux mélange d'extorsions fiscales, de superstitions grossières, de débauches déboutées, de pratiques dévotieuses ridicules, de bizarreries indécentes, qui le faisaient descendre de plus en plus bas, dans l'estime de son peuple, tandis que les autres grandissaient autour de lui.

Le jour du mardi gras, de l'année 1583, « le roi et ses Mignons furent en masque par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et à la nuit, allèrent rôder, de maison en maison pour voiries compagnies, jusqu'à six heures du matin du premier jour de carême, auquel jour, la plu-

part des prêcheurs, dans leurs sermons, le blâmèrent ouvertement, desdites veilles et insolences (Id.). » Pour donner plus de lustre à la confrérie naissante des Flagellants, il célébra sa fondation par une procession solennelle , à la clarté des flambeaux, dans la nuit du jeudi au vendredi saint de cette même année. Elle fut l'occasion de scandales tels que, suivant Lestoile, « le dimanche 27 mars, le roi fit emprisonner le moine Poucet, qui prêchait à Notre-Dame, pour ce que trop librement, il avait prêché le samedi précédent, contre cette nouvelle confrérie, l'appelant la confrérie des hypocrites et des athéistes. — « J'ai été averti de bon lieu, dit-il en ces propres mots, qu'hier au soir, vendredi, jour de la procession, la broche tournait pour le souper de ces bons pénitents, et que, après avoir mangé le gros chapon, ils eurent pour collation de nuit le petit tendron, qu'on leur tenait prêt. Ah ! malheureux hypocrites, vous vous moquez donc de Dieu sous le masque, et portez pour contenance un fouet à votre ceinture ! Ce n'est pas là, de par Dieu, où il faudrait porter, c'est sur votre dos et vos épaules, et vous en étriller très bien : il n'y a pas un de vous qui ne l'ait bien gagné ! »

D'Epernon voulut le visiter avant de partir pour la Lorraine, et lui reprocha de parler en chaire sur un ton trop plaisant: « Monsieur, lui répondit le moine, je n'ai jamais tant fait rire que vous avez fait pleurer! »

Une autre ecclésiastique, François Rosières, archidiacre de Toul, fut également jeté à la Bastille, mais pour une cause toute différente. Dans un in-foHo publié en 1580 sous le titre de Stemmata Lotharingise ac Barri Ducum. (Généalogie des ducs de Lorraine et de Bar), il prétendait prouver, après l'avocat David, que la couronne de France appartenait à la maison de Lorraine. Il fit amende honorable,

et ne dut qu'à la puissante protection des Guises d'échapper à un châtiment phis rigoureux.

Le 11 février 1584, Monsieur, duc d'Anjou et de Brabant, de retour de sa triste expédition dans les Pays-Bas, vint rejoindre à Paris le roi son frère, et prendre sa part des orgies auxquelles Henri III se livrait chaque année pendant les jours gras, au Louvre et à travers les rues de sa capitale. Ces coupables foHes coûtèrent la vie au duc d'Anjou, qui, épuisé par des excès de toute nature, mourut le 11 juin, sans enfants, comme ses trois frères aînés, méprisable et méprisé comme eux. Mais, si vil et détesté qu'il fût, il paraissait destiné à présider un jour aux destinées de la France. C'est une des fatalités des monarchies, d'exposer les peuples à subir le joug d'êtres indignes, que le hasard fait naître sur les marches du trône, comme pour les avertir qu'ils ne doivent jamais abdiquer leur Hberté, et qu'il l(!ur importe de conserver toujours, saint et sacré, et audessus des révolutions, le principe supérieur de l'élection. La mort de Monsieur était donc un événement dont les conséquences pouvaient devenir des plus graves. Elle permettait au duc de Guise de concevoir des espérances de plus en plus criminelles, en le débarrassant d'un prince, légitime successeur de Henri III. En outre, elle portait à l'extrême la rage du clergé, puisque, conformément aux antiques lois du royaume, l'héritier de la couronne était désormais un huguenot, Henri de Navarre, prince de Béarn, chef de la maison de Bourbon. Et comme, lors dès Matines de Paris, il s'était vu contraint, pour sauver sa vie, de feindre d'accepter la religion cathoHque, qu'il s'était empressé d'abandonner dès qu'il fut redevenu libre, il était non seulement hérétique, mais relaps, ce qui rendait bien difficile sa réconciliation avec l'Eglise. Les curés redoublèrent de violence, et, dans leurs sermons, dans les confessionnaux,

ne parlèrent plus que des dangers que courait la religion, des persécutions qui la menaçaient, des égorgements en masse que les huguenots méditaient pour le jour où ils seraient les plus forts. Dans toutes les villes de France, on rencontrait de ces prédicateurs fanatiques, dont le langage grossier, bien peu digne de la chaire, mais énergique, passionnait la foule ignorante, et lui inspirait une horreur profonde pour le Béarnais et ses adhérents. L'ordre néfaste des Jésuites fournissait le plus grand nombre de ces missionnaires de sang, de ces prêcheurs ambulants qui parcouraient le royaume, entretenant les haines, organisant en tous lieux des associations semblables à la Ligue de Paris, qui bientôt compta des adhérents dans toutes les provinces. Un comité directeur, installé à Paris, donnait l'impulsion à la France entière. Bien que Henri III eût pris pour confesseur un ecclésiastique de la Société de Jésus, le P. Auger, le couvent qu'ils possédaient dans le faubourg Saint-Antoine était le principal siège de ce comité. Un certain nombre de bourgeois turbulents, qui pour la plupart, avaient joué un rôle actif dans le massacre de la Saint-Barthélémy, agissaient sous l'inspiration des Jésuites. On les appela les Seize, après qu'ils se furent emparés du pouvoir municipal et qu'ils furent devenus ainsi les représentants des seize quartiers de Paris.

Ces hommes qui, pendant quelques années, allaient jouer un rôle si considérable sur la scène du monde, étaient les procureurs Grucé, Leclerc, Emerot, Morin ; les notaires La Morhère et Sablut; La Bruyère, lieutenant particulier au Ghâtelet; les commissaires Louchard et Debart; Senault, commis au greffe du Parlement; Drouard avocat ; Alviguin; Messier; Passard colonel; Letellier et Audineau. Leclerc ajouta à son nom celui du fameux Bussy d'Amboise, dont il admirait fort les beaux coups d'épée et les vio-

lences contre les huguenots, et s'appela Bussy-Leclerc.

Le duc de Guise seconda les fureurs du clergé, fit cause commune avec lui. 11 ne cessa jamais d'être en correspondance avec l'ambassadeur de Philippe II, et l'on voit dans ses lettres que l'activité qu'il déployait avait pour principal objectif de rendre toujours la paix impossible en France. Ses adhérents répandaient le bruit que Henri III était d'accord avec le roi de Navarre, que plus de 10,000 protestants, cachés dans le faubourg Saint-Germain, n'attendaient que le signal pour se ruer sur les catholiques, dont le sang coulerait à flots, si jamais l'hérétique-relaps, roi de Navarre, parvenait au trône de France. D'autres, plus modérés, et redoutant l'ambition de Henri de Guise, faisaient insérer dans certains rituels, des prières pour qu'il plût à Dieu de donner un fils à Henri III, qui de son côté faisait neuvaines, processions et jubilés dans ce but, mais trouvait le ciel sourd à ses prières.

Il faut lui rendre justice, cependant; après la mort de son frère, il envisagea de sang-froid la possibilité de sa propre mort, et, que ce fût ou non en haine des Guises, il songea à régler sa succession ainsi que la justice et l'intérêt de l'Etat le demandaient. Il se rapprocha de son beau-frère Henri de Navarre, et envoya un de ses favoris pour lui conseiller de revenir au catholicisme afin de se tenir prêt à monter après lui sur le trône. Le roi de Navarre repoussa avec énergie une pareille proposition, aux vifs applaudissements de tout son parti, mais non sans soulever de nouvelles colères dans le cœur des catholiques.

Les princes Lorrains ne dissimulèrent pas l'irritation que leur causait la faveur dont Henri III accablait Joyeuse et d'Epernon, qu'il avait faits ducs et pairs, et auxquels il confiait le commandement de ses plus belles armées, au mépris des droits des plus vieux capitaines. Le duc de Guise

s'éloigna de la cour et s'empara de la ville de Ghâlons, en Champagne, tandis que son frère, le duc de Mayenne, se rendait maître de Dijon. Le roi en conçut un vif mécontentement.

Ce fut un prélat, le cardinal Charles de Bourbon, l'oncle de Henri de Navarre, qui prépara la reprise de ces luttes fratricides, en publiant un manifeste qui allait devenir la déclaration de guerre des Ligueurs (avril 1585). « Ce royaume très chrétien, y était-il dit, ne souffrira jamais régner un hérétique, attendu que les sujets ne sont tenus de reconnaître ni soutenir la domination d'un prince dérogé de la foi catholique et relaps; le premier serment que fassent nos rois lorsqu'on leur met la couronne sur la tète étant de maintenir la religion catholique, apostolique et romaine, sous lequel serment ils reçoivent celui de fidélité de de leurs sujets, et non autrement. » Puis, après avoir signalé à la haine générale Henri HI, qui favorisait en tous lieux les protestants, ceux des Flandres contre le roi d'Espagne, ceux d'Allemagne contre l'empereur, et qui était l'allié de Henri de Navarre, il déclarait au nom de tous ses « bons amis et très-affectionnés gens de savoir et craignant Dieu, avoir juré tous et saintement promis de tenir la main forte et armée, à ce que la Sainte Église soit réintégrée en sa dignité et en la vraie et seule religion catholique. »

Ce cardinal de Bourbon, vieillard débauché, profondément incapable, ne visait rien moins que la couronne de France pour son propre compte, au préjudice du Béarnais, son neveu. Il fallait un roi à la France, bien loin encore d'être mûre pour la Bépublique. Guise craignait qu'elle ne fût pas suffisamment préparée à accepter un changement de dynastie. Il travaillait donc à disposer les esprits en faveur d'un vieillard qui ne ferait que passer sur le trône, et auquel alors il pourrait succéder, après que Charles de Bour-

bon lui aurait servi à faire écarter Henri de Bourbon, roi de Navarre. Mais la France accepterait-elle d'être gouvernée par un cardinal, par un prêtre? Guise n'eut pas de peine à persuader à celui-ci que l'on obtenait tout de Rome, en y mettant le prix, et quand il s'agissait des intérêts de l'Église. Relevé de ses vœux, il épouserait la duchesse douairière, veuve du duc de Montpensier, sœur des Guises, et tout était merveilleusement combiné pour qu'un vieillard de soixante-deux ans héritât d'un roi qui n'en avait que trente-trois. ]^e 16 janvier 1585, ces honnêtes trafiquants de couronne signèrent à Joinville un traité secret, passé entre le duc de Guise et le duc de Mayenne, son frère, d'une part, et de l'autre entre les représentants du cardinal de Bourbon et ceux du roi d'Espagne. Chacun y prétendait duper les autres: le cardinal de Bourbon prenait au sérieux sa candidature et se souciait peu des intérêts des Guises et de Philippe II ; le roi d'Espagne n'acceptait Henri de Guise que comme un dissolvant chargé de perdre et ruiner la France qui, de guerre lasse, se jetterait entre ses bras; et Guise espérait bien qu'un jour le concours de l'Espagne lui permettrait de monter sur le trône après que la mort l'aurait débarrassé du vieux cardinal.

Ces rivalités puissantes s'appuyaient également sur la Ligue, qui se trouvait ainsi fractionnée en trois partis. Il y avait celui du peuple, qui voulait le gouvernement municipal des Seize, et acceptait la perspective de voir régner l'infante d'Espagne, la jeune princesse Isabelle, fille de Philippe II, nièce de Henri III, mariée à un prince français; le parti bourgeois, qui travaillait pour le cardinal de Bourbon ; et le parti des Guises, qui voulait que la royauté passât dans les mains de la maison de Lorraine.

Le duc de Guise se rapprocha de la cour, et le 7 juillet, à Nemours, des articles furent signés par Catherine au nom

du roi, et par le duc de Guise, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, et le duc de Mayenne. Par ce traité, que l'on appelle quelquefois la Paix de juillet, Henri III interdisait le culte protestant par toute la France, chassait dans l'espace d'un mois tous les ministres et prédicants, supprimait les chambres mi-parties, reprenait toutes les places de sûreté accordées antérieurement aux calvinistes, Il s'engageait à solder les troupes de la Ligue, et confiait le gouvernement des provinces à ses chefs, aux ducs de Guise, de Mayenne, de Mercœur, d'Aumale et d'Elbeuf. Tous les anciens édits de tolérance furent révoqués, le culte protestant fut interdit sous peine de mort et de confiscation de tous les biens...

Il semblait que l'on ne se préoccupât dans cet acte, que de défendre la religion catholique et d'exterminer les fauteurs de la Religion Prétendue Réformée; mais, ainsi que Lestoile le remarque très judicieusement, « le pis était en tout cela que le roi était à pied et la Ligue à cheval, et que le sac de pénitent qu'il portait n'était pas à l'épreuve, comme la cuirasse qu'ils portaient sur le dos. » Et, en effet, les cousins de Guise, les ducs d'Aumale et d'Elbeuf commandaient aussi des corps d'armées, et assuraient aux Guisarts une force de plus en plus formidable.

Henri III vint porter lui-même au Parlement les lettres patentes données en exécution du traité de Nemours, et lorsqu'il sortit du palais, la foule fanatisée fit entendre de longues acclamations qui depuis longtemps ne saluaient plus son passage. Ce n'était rien moins cependant, que sa déchéance dans l'avenir, et son abdication en faveur de la Ligue, que le roi faisait enregistrer par le Parlement. Déjà, antérieurement à la signature de ce traité dont les conséquences devaient être si terribles, les Guises et le cardinal de Bourbon avaient dépêché à Rome le cardinal de Pelle vé,

archevêque de Sens, et le jésuite Mathieu, à qui l'ardeur de son zélé mérita le surnom de Courrier de la Ligue. Le but de leur mission était de presser le pape d'excommunier le roi de Navarre et le prince de Condé, chefs déclarés du parti protestant, et d'assister la Ligue de troupes et d'argent. Mais Grégoire XIII, alors dans sa quatre-vingt-quatrième année, redoutait de se lancer dans des embarras nouveaux, et n'aspirait plus qu'à mourir en paix. Il laisserait faire, mais n'agirait pas. Sans doute, les deux émissaires avaient posé subsidiairement la question de l'opportunité d'assassiner le roi, car lorsqu'ils rentrèrent en France, annonçant qu'après une conférence avec le général des jésuites et le cardinal de Gomo, premier ministre du Saint Père, celui-ci autorisait la guerre contre les hérétiques, avec ou sans la permission du roi, « levant tout scrupule de conscience à cet égard, » ils ajoutèrent: « Le pape ne trouve pas bon que l'on attente à la vie du roi ; mais si l'on pouvait se saisir de sa personne, et ôter d'auprès de lui ceux qui sont cause de la ruine de ce royaume, et lui donner gens qui le tinssent en bride et lui donnassent bon conseil, on trouverait bon cela (Nevers, Mémoires). » Henri III eut connaissance de cette singuhère députation de ses sujets auprès d'un souverain étranger, et fit saisir les revenus de l'archevêché de Sens et des autres bénéfices du cardinal de Pellevé.

Grégoire XIII mourut sur ces entrefaites (10 avril 1585). Nous dirons avec l'abbé Ducreux que « la France n'a pas encore oublié la joie qu'il fit éclater lorsqu'il apprit la nouvelle de l'horrible massacre de la Saint-Barthélémy, ni tout ce qu'il fit pour entretenir les fureurs de cette Ligue fanatique qui déchirait le royaume sous prétexte de religion. » Il eut pour successeur Félix Peretti, l'ancien gardeur de pourceaux, dont l'ambition n'était pas assouvie par le titre

de cardinal de Moiitalîo, et qui, par un prodige de rue et de dissimulation, sut escamoter la tiare pontificale. 11 se fît vieux et cassé avant l'âge, se retira des brigues et des affaires, n'ayant de souci que de travailler à son salut, et de prolonger de quelques jours une vie prête à l'abandonner. Le dos voûté, la tête penchée sur l'épaule, il ne pouvait traîner ses pas chancelants qu'appuyé sur un bâton, et ne prononçait plus que d'une voix mourante, quelques paroles qu'une toux opiniâtre interrompait à tout instant. Ce n'était qu'un souffle, et chaque matin on s'étonnait qu'il ne se fût pas éteint dans la nuit. Les cardinaux du conclave redoutaient de choisir l'un d'entre eux, qui eût occupé le siège pendant trop d'années, et auquel il y avait peu de chances de succéder. On songea donc au moribond. Aux premières ouvertures qui lui furent faites, il répondit avec un profond soupir: « Hélas ! ma vie durera moins que le conclave, et si l'on m'impose ce fardeau pour un jour, je ne retiendrai que le titre de pape, pour laisser aux autres le soin d'en exercer toute l'autorité. » Il n'en fallait pas davantage pour fixer sur lui le choix de tous ses collègues, et le 24 avril, il fut élu Souverain Pontife. Son front se releva sous la triple couronne, sa taille se redressa, il jeta loin de lui son inutile béquille, s'avança d'un pas ferme au milieu de la chapelle, et entonna le Te Deum d'une voix qui fit vibrer les vitraux. Sixte-Quint avait rampé comme un renard pour gravir les marches du trône pontifical, et, parvenu au but de son ambition, il régna comme un lion.

Les Guises et le clergé s'empressèrent de mettre le nouveau pape dans leurs intérêts, et le supplièrent de lancer contre le Béarnais et le prince de Condé, l'excommunication refusée par Grégoire XIII, afin que Henri III tombât dans l'impossibilité de s'allier à eux, car déjà l'on pouvait prévoir qu'il lui faudrait recourir à ce parti suprême. Sixte-

Quint profita habilement de la circonstance qui lui était offerte pour établir une fois de plus la suprématie du Saint- Siège sur le royaume de France, et il disait, dans la bulle qu'il lança le 10 septembre 1583: « L'autorité baillée à Saint Pierre et à ses successeurs par l'infinie puissance du Roi Éternel , surpasse tous les pouvoirs des rois et princes terriens, et étant fondée sur la ferme pierre, et n'étant jamais ébranlée par aucuns vents ou orages contraires ou favorables, elle prononce des arrêts et jugements irrévocables. Avec toute diligence, elle prend garde à faire observer les lois, et quand elle trouve aucuns contrevenants à l'ordonnance de Dieu, elle les punit de griève condition, les privant de leurs sièges, quelque grands soient-ils, et les terrassant comme ministres de Satan... Prononçons et déclarons Henri, jadis roi de Navarre, et Henri, jadis prince de Gondé, être hérétiques, relaps, non repentants, chefs, fauteurs, protecteurs manifestes, pubHcs et notoires des hérétiques, et par ainsi coupables de lèse-majesté divine, et par ce, être privés, eux deux et tous leurs successeurs, de tous et quelconques principautés, duchés, seigneuries, fiefs, honneurs et offices royaux; les déclarons indignes et incapables de les tenir. Et par ce même droit, les déclarons incapables et inhabiles de succéder à quelque principauté, duché, seigneurie et royaume , et spécialement au royaume de France... Et en outre, tous magistrats, seigneurs tenant fiefs et vassaux, sujets et peuples qui leur ont juré fidélité, sachent qu'ils sont absous à jamais de tel serment, soit de fidélité, obéissance, ou autre quelconque, et interdisons à tels sujets de leur rendre obéissance aucune... »

Les temps commençaient à passer, où de telles insolences étaient permises. Malgré l'abaissement où la France était tombée, les outrecuidantes prétentions du Saint-Siège révoltèrent tous les corps de l'État ; le Parlement de Paris

fit entendre les plus sévères remontrances au sujet de cette bulle, et alla jusqu'à dire qu'elle n'était bonne qu'à être jetée au feu en présence de toute l'Église Gallicane. Luther eut joint l'action à la menace, et il est regrettable que le Parlement se soit arrêté à moitié chemin. Quant au roi de Navarre, sa réponse fut digne du futur Henri IV. Il pubha en son nom et en celui du prince de Gondé, une protestation des plus énergiques contre la bulle de Sixte-Quint, et la fit afficher dans les rues de Rome, et jusqu'aux portes du Vatican. Il en appelait à la cour des Pairs, seuls juges compétents pour décider des aff'aires temporelles et des lois fondamentales du royaume, et citait le pape devant un concile général assemblé à cet effet, ajoutant que s'il ne se soumettait pas à ses décisions, il le tenait, non-seulement pour hérétique, mais pour oppresseur de l'Eglise, et pour un véritable antéchrist. Il réclamait le concours de tous les princes et de toutes les républiques de la chrétienté, pour lui prêter le secours ie leurs armes afin de l'aidera venger l'injure faite en sa personne à toute la maison de France.

De son côté le duc de Guise s'appliquait à s'appuyer de plus en plus sur le clergé. « Il lui promettait l'extirpation de toutes les erreurs (abbé Bérault-Bercastel), » et, n'osant pas encore démasquer ses batteries, il fit déclarer officiellement le vieux cardinal de Bourbon héritier de la couronne. C'est alors que « parut enfin, sous le nom seul du cardinal de Bourbon, le manifeste de la révolte, où l'on exagérait surtout le danger que courait la foi, si la branche hérétique de Bourbon montait sur le trône (Id.). «

Le roi de Navarre se prépara à faire face à tous les dangers. Les calvinistes, justement irrités et redoutant une nouvelle Saint-Barthélémy, prirent les armes en Guyenne et en Languedoc, sous la conduite de Gondé, de Montmorency et du vicomte de Turenne. Les chefs huguenots se

réunirent à Montauban, où quelques députés des princes allemands vinrent prendre part à leurs délibérations. Les deux cours ennemies désiraient la guerre, bien plus que les villes et les campagnes qui devaient la faire et la payer, et bientôt en effet elle recommença, guerre de bandits et de pillards, dans laquelle chacun ne cherchait que la satisfaction de ses intérêts personnels. Ainsi, Charles de Lorraine, duc d'Aumale, l'un des plus fanatiques parmi les Ligueurs, « ayant levé quelque nombre de faucheurs et batteleurs de foin, et telles canailles qu'ilconduisait en personne, disant qu'il cherchait les huguenots pour les massacrer et dévaliser, court le pays de Picardie, vole, tue, pille et saccage gentilshommes et roturiers, prêtres, moines, laboureurs et marchands, tant catholiques qu'autres, n'épargnant ni lui ni les siens, non plus le catholique que le huguenot, et ne trouvant rien ni trop chaud, ni trop pesant, pille dans les églises et les monastères les reliques, joyaux, chappes, ornements d'éghse et autres étoffes dont on se peut servir et accommoder (Lestoile). »

» Ces courses, ces sièges, ces incendies, ces meurtres et ces pillages remphssent toute l'histoire provinciale pendant une partie du xvi" siècle, dit avec raison l'historien de Provins (Bourquelot). En 1386, les terres n'ayant pu être ensemencées pendant plusieurs années, la famine se flt sentir, et la peste revint après elle ; elle régnait encore à Provins à la fin du xvf siècle. »

Bientôt toute la France fut en armes, et cette nouvelle lutte s'appela « la guerre des trois Henris. » Henri III était à la tête des royalistes, Henri de Guise commandait les Ligueurs, et Henri de Navarre guidait les calvinistes, qui avaient encore pour chefs Henri, prince de Condé et Henri, vicomte de Turenne. Le Béarnais comptait sur le concours d'Elisabeth d'Angleterre et des princes luthériens allemands ;

le duc de Guise attendait tout de Philippe II et de Sixte- Quint.

Le résultat des sanglantes folies des grands ne tardèrent pas à porter leurs fruits, et en août 1586, a quasi par toute la France, les pauvres gens des champs, mourant de faim, allaient par troupes couper sur les terres les épis de blé à demi-mûrs et les manger k l'instant pour assouvir leur faim effrénée : et ce, en dépit des laboureurs et autres auxquels les blés pouvaient appartenir, même les menaçaient les pauvres gens de les manger eux-mêmes, s'ils ne leur permettaient de manger les épis de leur blé (Lestoile). »

La misère était tellement grande à Paris, que le peuple passait des murmures à la sédition armée. Mais le roi aux abois ne répondait aux doléances de son peuple que par de nouveaux édits bursaux et de nouvelles extorsions. Le 16 juin, il en fit publier vingt-sept d'un seul coup, que le Parlement fut contraint d'enregistrer. « Voilà, s'écria Lestoile, un échantillon des charges insupportables que causait la Ligue au pauvre peuple, qui le rendaient non comme un pré tondu trois fois l'an, mais un corps écorché, ou un squelette... »

Pendant que son peuple, pressuré par le fisc, meurt de faim dans les villes et dans les campagnes et pendant que le sang coule par toute la France sous les coups redoublés des soudarts de tous les partis, le roi s'amuse du mieux qu'il peut, et célèbre les jours gras au milieu des orgies habituelles. En 1587, a le roi fait mascarades, ballets et festins aux dames, selon sa mode accoutumée, et se donne du plaisir et du bon temps tout son saoul ; et persévérant en ses dévotions (que beaucoup appellent hypocrisie), le premier jour de carême se renferme aux Capucins, faisant ou feignant d'y faire pénitence avec ses Mignons (Id.). »

La guerre dérangeait également les plaisirs et les dévo-

lions de Henri III. 11 inclinait donc vers la paix. Mais le Balafré voulait la guerre. Il lui montre les princes allemands faisant marcher une armée au secours du roi de Navarre, nouvelle qui était vraie et qui porta à l'extrême la fureur des Seize, qui ne manquèrent pas d'accuser le roi de France de les appeler lui-même pour livrer traîtreusement son royaume auxprotestants. Aussi tandis que le lâche monarque se fortifiait dans son Louvre, la populace de Paris s'arrêtait aux partis les plus violents, les uns ne parlant de rien moins que de tuer le roi, les plus modérés se contentant de vouloir l'enfermer dans un monastère. Réunis dans le Forteret, collège que l'on appelait le berceau de la Ligue, les plus exaltés parmi les jésuites et les curés de Paris rédigèrent plusieurs placards qui furent affichés sur les murs de la capitale et expédiés dans les villes de la France. On y faisait appel au concours des « ecclésiastiques, gentilshommes et communautés catholiques des bonnes villes, » lesquelles mettraient sur pied et entretiendraient pendant un an une armée de 20,000 hommes de pied et 4,000 chevaux. On déclarera le cardinal Charles de Bourbon prince catholique, chef et protecteur du royaume, et le duc de Guise et ses frères seront suppliés d'assister la cause en toute occasion. Le pape et le roi d'Espagne seront également suppliés de la secourir de toutes leurs forces et l'on s'efforcera de livrer à l'Espagne la ville de Boulogne comme port de débarquement. On s'engageait à ne pas déposer les armes avant d'avoir « remis l'état de l'Eglise en ses anciennes et saintes institutions, privilèges, honneurs, libertés et franchises, selon les saints décrets et conciles généraux, même celui de Trente (Palma Gayet). »

On ne s'arrêta pas en si [beau chemin, et l'année suivante, on faisait circuler des articles secrets dans lesquels il était dit que « pour remettre le service de Dieu et la religion

catholique en son ancienne splendeur, le roi serait requis de faire publier le concile de Trente, et de faire établir la sainte inquisition dans les villes où il y a archevêque ou évêque (Id.). »

Pendant que ces criminelles intrigues s'agitaient plus ou moins ouvertement, de graves événements militaires se préparaient. Henri III avait confié, au duc de Joyeuse, son favori, la plus belle de ses armées, a que le commun populaire nommait la Redoutable, » destinée à marcher contre le roi de Navarre, tandis que le duc de Guise irait, à la tête de troupes nombreuses, s'opposer à l'entrée en France des auxiliaires que l'Allemagne envoyait au secours des protestants français. Les curés de Paris, dans leurs sermons, recommandaient au peuple d'adresser au ciel leurs prières en faveur de ces deux chefs glorieux, u contre ce faux et cauteleux renard de Béarnais. » Après s'être enivré de l'encens que lui prodiguaient les prédicateurs de la ville, Joyeuse se mit en marche, entraînant à sa suite tout ce qu'il y avait de plus leste, de plus éclatant, de plus futile parmi la noblesse française, la conviant à venir assister, non pas à une bataille, mais à une victoire certaine et à un triomphe assuré.

Le 20 octobre, les deux armées se rencontrèrent à Coutras, en Saintonge. Le Béarnais avait autour de lui les plus braves parmi ses capitaines, le prince de Condé et son frère, le comte de Soissons, le duc de La Rochefoucauld et le vicomte de Turenne. De chaque côté l'infanterie n'était guère que de 4,500 hommes ; mais la cavalerie huguenote ne comptait que 1,200 chevaux, tandis que celle de Joyeuse était deux fois plus nombreuse et mieux équipée. Au moment où l'affaire allait s'engager, les huguenots, suivant leur habitude, se jetèrent à genoux et entonnèrent le psaume :

La voici l'heureuse journée Qui répond à notre désir !

Les jeunes fous qui entouraient Joyeuse poussèrent des cris railleurs et s'écriaient qu'ils se rendaient et demandaient merci : — « Non, leur dit un vieux guerrier, Lavardin ; je les ai vus déjà au combat. Ils sont doux et pieux chevaliers avant la bataille ; mais à la charge, ils seront diables et lions ; souvenez-vous que je vous l'ai dit. »

Ils se Telèvent en effet, Henri s'élance sur son cheval, et crie à Gondé et à Soissons : « Cousins, vous êtes du sang de Bourbon comme moi: mais, vive Dieu! je vous montrera que je suis votre aîné ! — Et nous vous montrerons, répondit Condé, que vous avez de bons cousins ! » Les huguenots fondent sur la présomptueuse noblesse qui entourait Joyeuse, et dont les armes étincelaient d'or et de pierreries. Déjà elle pliait sous cet eDort terrible, lorsque Lavardin rétablit le combat en enfonçant presque la droite des protestants. Joyeuse se précipite par la brèche ouverte, et déjà les catholiques criaient victoire, lorsqu'une charge brillante, commandée par le roi de Navarre, changea la face des choses. Joyeuse avait annoncé bien haut qu'il ne ferait pas de quartier: les huguenots lui appliquèrent la peine du talion, et avant que Henri de Navarre pût désarmer leur fureur, 3,000 hommes de pied, beaucoup de cavahers, et plus de 400 gentilshommes étaient passés au fd de l'épée. Joyeuse venait de se rendre, lorsqu'un soldat calviniste lui cassa la tête d'un coup de pistolet.

Le parti protestant, qui n'avait essuyé que des défaites lorsqu'd était commandé par Goligny et le premier des Condé, triomphait enfin sous Henri de Navarre, qui montra autant de générosité après la victoire qu'il avait déployé de courage pendant l'action. La cour fut attérée à la nouvelle de ce désastre, et Catherine de Médicis n'hésita pas à dire « qu'en toutes les batailles et rencontres advenues en France depuis vingt-cinq ans, il n'était mort autant de

gentilshommes français qu'en cette malheureuse journée. » Toutefois, les résultats de la victoire de Goutras furent nuls, et compensés par la défaite qu'essuyèrent les Allemands dont l'arrivée avait été retardée par des circonstances fâcheuses. Henri III était tombé si bas, qu'il redoutait jusqu'aux victoires de son parti, parce qu'elles ajoutaient au prestige des Guises et à la puissance de la Ligue. Il avait peur de la guerre, toutes les victoires tournant contre lui, il eût voulu négocier toujours, quitte à violer la parole jurée, quand son intérêt le lui conseillerait. Il cherchait donc à parlementer avec les reîtres, elles prédicateurs l'accusèrent alors en pleine chaire de les appeler, de concert avec le roi de Navarre. Ils le traitèrent de tyran, de fauteur d'hérésie, et, renversant l'ordre des lettres de son nom de Henri de Valois, ils y trouvèrent l'anagramme de Vilain Hérode^ sous lequel il fut désormais désigné. Il envoya deux commissaires et quelques sergents pour se saisir des plus audacieux. Mais Boucher, curé de Saint-Benoît, soutenu par deux des plus fougueux Ligueurs, Grucé et La Haste, fit sonner le tocsin, et bientôt la populace ameutée repoussa les gardes du roi et arracha de leurs mains les coupables qu'ils avaient arrêtés. Le roi manqua de courage pour châtier cette première insurrection, et les Seize n'en devinrent que plus insolents après ce qu'ils appelèrent « l'heureuse journée de Saint-Séverin. » Ni leurs outrages, ni leurs exigences ne connurent plus de bornes, et, dans le vain espoir d'imposer silence aux injures et aux calomnies, Henri se décida à marcher en personne contre les auxiliaires allemands qu'attendaient les huguenots, les poursuivant dans l'intérieur du royaume, tandis qu'à la tête d'une autre armée. Guise s'avançait à leur rencontre vers la frontière de l'Est.

Le duc de Bouillon, le jeune prince de Gonti, frère de

Gondé, François de Châtillon, le digne fils de l'amiral Coligny, ayant rejoint les auxiliaires suisses et allemands, pressaient leur marche. Henri III n'était pas fâché de leur permettre de séjourner le plus longtemps possible en Lorraine, qu'ils saccageaient, dans l'espoir que la vue de ses domaines au pillage déciderait Guise à désirer la paix. Mais Guise se contenta de brûler et [)iller des terres appartenant au duc de Bouillon, pour punir celui-ci des dévastations qu'il s'était permises en Champagne à son préjudice.

On accusait le prince Jean Casimir, qui devait se mettre à la tète des auxiliaires allemands, d'être vendu aux Ligueurs. Toujours est-il qu'il confia le commandement de ses troupes au burgrave de Dohna, qui se montra au dessous des hautes fonctions qu'il avait à remplir. De son côté, Guise avait renforcé son armée de mercenaires allemands et itahens envoyés par Alexandre Farnèse, duc de Parme. Après avoir remporté quelques succès sur les Suisses et les mercenaires allemands à la solde du roi de Navarre, Henri fit à ceux-ci de nouvelles ouvertures de paix, qui furent acceptées, et ils repassèrent la frontière. Pendant ce temps, les deux frères. Guise et Mayenne infligeaient une première défaite aux reîtres qu'ils avaient devant eux, à Vimori près de Montargis, puis une autre plus décisive au château de Bourg-d'Auneau, dont ils s'étaient emparés par trahison. Soudoyés par la sœur des Guises, la duchesse de Montpensier, qui se faisait appeler « la reine de la Ligue, » les prédicateurs de Paris ne manquèrent pas d'amoindrir les succès remportés par le roi, pour exagérer les victoires de Guise. La capitulation accordée aux Allemands fut taxée de trahison ; furieux, Henri III fit défendre au vainqueur d'Anneau d'entrer à Paris pour y jouir de son triomphe, et vint, le 23 décembre, sous son harnais de guerre, assister

au Te Deum qui fut chanté à Notre-Dame pour célébrer sa victoire. Quelques jours après, il manda au Louvre Boucher, curé de Saint-Benoît, et lesthéologiensde laSorbonne, que l'on accusait de parler secrètement de l'opportunité de déposer un roi indigne et traître aux intérêts delà religion. Il s'emporta contre eux en vaines menaces, mais l'impunité les rendit plus insolents. Il ordonna à la duchesse de Montpensier de s'éloigner de Paris. Elle n'en fit rien, et continua à le braver, disant ouvertement qu'elle faisait plus contre lui avec ses curés et ses prêcheurs que ses frères avec leurs armées. Elle portait ostensiblement à sa ceinture des ciseaux qui devaient donner au roi de France et de Pologne « une troisième couronne, » en lui faisant une tonsure de moine, comme Pépin-le-Bref l'avait fait pour le dernier des Mérovingiens.

Tout conspirait à la fois contre ce malheureux prince. Une dame, que Lestoile ne nomme pas, vint l'avertir que le duc de Guise s'était rendu secrètement à Rome, qu'il n'y avait séjourné que trois jours, et ne s'était fait connaître que du cardinal de Pellevé, avec lequel il n'avait pas cessé de conférer nuit et jour ; que le pape avait envoyé au duc « une épée gravée de flammes, » et que le duc de Parme, en lui expédiant des secours, lui avait mandé qu'entre tous les princes de l'Europe, il n'appartenait qu'à Henri de Lorraine d'être chef de guerre et défenseur de la religion.

De sombres nuages semblaient accourir de tous les points de l'horizon, et l'on prévoyait qu'un orage terrible allait éclater sur la tête du dernier des Valois, qui semblait s'abandonner lui-même. La Ligue fomentait de nouveaux complots dans Paris, et ne devait pas tarder à se livrer aux dernières violences. Un conseil général, dit « des Quarante, » composé d'intrigants et de tous états, avocats et procureurs, magistrats et huissiers, nobles et ecclésiastiques, imprimait

à la ville l'impulsion qu'il recevait lui-même des jésuites, qui déjà formaient une puissance dans le royaume, et faisaient circuler par toute la France le mot d'ordre qu'ils recevaient de Rome. Le chef de ces fanatiques était le cardinal de Pellevé, archevêque de Sens, dont le frère Robert de Pellevé était évêque de Pamiers. Le fougueux prédicateur Guillaume Rose, évêque de Sentis, était encore plus ardent que lui à souffler la haine et à prêcher la révolte. Puis venaient cà leur suite les curés de toutes les paroisses de Paris, le docteur et prédicateur Lucain ; Roucher, curé de Saint-Renoît ; Pelletier, curé de Saint-Jacques-la-Roucherie ; Pigenat, de Saint-Nicolas ; Prévost, de Saint-Séverin ; Hamilton, de Saint-Côme ; Aubry, de Saint-Andrédes-Arcs; le cordeher savoyard Garinus ; Varade, lecteur des jésuites de Paris: Pierre Ghristin, frère prêcheur ; le jésuite Gommolet, et bien d'autres.

La modération était taxée de crime. Deux curés,Morenne, de Saint-Merry, et Renoist, de Saint-Eustache, furent chassés de Paris, parce qu'ils s'efforçaient de calmer la fureur du peuple, et le cordelier italien Panigarola, qui était venu en France à la suite du cardinal Gaëtano, légat du pape, ayant dit, en simple conversation, qu'il eût été à propos de faire la paix plutôt que de soulever ces guerres fratricides, les Seize en furent avertis et le menacèrent, s'il ne tenait pas un autre langage, de l'enfermer dans son froc comme dans un sac, et de l'envoyer porter par eau à Saint-Gloud au Réarnais ses paroles pacifiques. Prudemment, il changea de langage, et le dimanche suivant, il prêcha la guerre avec tant d'ardeur, qu'il en oublia de boire au milieu de son sermon, ainsi qu'il en avait l'habitude.

Les pn vinces n'étaient pas moins troublées par le fanatisme clérical, mais on comprend qu'il est impossible de suivre la Ligue hors de Paris et dans ses innombrables rami-

fications. A Lyon, par exemple, nous aurions à citer l'archevêque de cette ville, d'Espinac, qui mérita d'être surnommé « l'intellect et l'àme de la Ligue. » Un jour, devant Henri III, il déclarait Henri de Navarreindigne déporter la couronne à cause de son hérésie. Leducd'Épernon, faisant allusion aux scandales de la vie privée de ce prélat, lui demanda devant toute la cour « si un homme qui commettait inceste avec sa sœur, qui faisait un commerce simoniaque de toutes les choses saintes, qui avait consumé tout son bien et celui de sa famille dans les plus sales débauches, était digne de l'une des premières prélatures de l'Église. »

Henri III n'était rentré dans Paris que pour pouvoir mesurer la profondeur de l'abîme qui se creusait sous ses pas, et la popularité toujours croissante du Balafré. « Les prédicateurs criaient que sans la prouesse et la constance de Guise, l'arche sainte serait tombée entre les mains des Philistins, et que l'hérésie eût triomphé de la religion... Làdessus la Sorbonne, c'est-à-dire trente ou quarante pédants, maîlres-ès-arts crottés, qui, après grâces, traitent des sceptres et des couronnes, firent le 16 du présent mois un résultat secret, qu'on pouvait ôter le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas tels qu'il fallait, comme l'administration au tuteur qu'on avait pour suspect (Lestoile).» Boucher, curé de Saint-Benoît était l'un de ceux qui avaient le plus poussé à cette déclaration, et c'est ainsi que l'Église, sans songer aux conséquences de ce qu'elle faisait, mettait ellemême en avant le dogme de la souveraineté du peuple. Henri fit venir à sa cour le Parlement et la faculté de théologie, et n'osant plus même sévir, se contenta de reprocher à Boucher en particulier sa malice, et à tous leur licence effrénée.

Le pauvre roi échouait presque dans les velléités de clémence qu'il avait quelquefois, car les horreurs de la guerre

civile n'avaient pas fait cesser les persécutions individuelles^ et par moments on pouvait se croire revenu aux temps de Henri II. Le grand artiste Bernard Palissy, le « potier des Tuileries, » avait dû à l'amitié que lui portait Charles IX d'échapper au massacre de la Saint-Barthélémy. Mais devenus maîtres dans Paris, les Seize le firent jeter à la Bastille, où il se rencontra avec les deux filles protestantes du président Foucaud. Il était menacé, dit d'Auhigny, d'être conduit à la mort, lorsque Henri III, qui eût voulu le sauver, vint le visiter dans sa prison, le 31 janvier 1588, en compagnie des deux curés de Saint-Eustache et de Saint-Séverin. Le roi leur promettait de leur ouvrir lui-même les portes de la Bastille, s'ils consentaient à aller à la messe.

« Mon bonhomme, dit le roi en s'adressant à Palissy, il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de la reine ma mère et de moi ; nous avons enduré que vous ayez vécu en votre religion, parmi les feux et les massacres ; maintenant je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu malgré moi mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous ; elles seront brûlées, et vous aussi, si vous ne vous convertissez. — Sire, répondit Palissy, vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi; mais moi, j'ai pitié de vous, qui avez prononcé ces mots : J'y suis contraint. Ce n'est pas parlé, en roi. Ces filles et moi, qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal, que les Guisarts, tout votre peuple ni vous, ne sauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant des statues. »

Henri n'osa ni châtier ce fier langage, ni faire exécuter la sentence qui condamnait au bûcher l'homme qui était l'une des illustrations de son règne. 11 se contenta de le laisser en prison, où il mourut à l'âge de quatre-vingt dix ans.

Espérant être plus heureux auprès de deux faibles jeunes filles, il se retourna vers « les Foucaudes, » leur demandant seulement de promettre d'aller à la messe. Il fut battu sur la question théologique qu'il prétendit discuter avec elles. Il les livra aux deux curés, et fut contraint d'avouer qu'il n'avait jamais vu de femmes « se défendre si bien que celleslà, ni mieux instruites en leur religion et hérésie. » Elles furent pendues en place de Grève, par sentence du Ghâtelet, confirmée par le Parlement.

Le 5 mars, le parti protestant essuya une perte considérable. Le prince de Gondé mourut presque subitement, empoisonné, à ce qu'on crut, par sa femme, Gharlotte de la Trémouille. Les fanatiques ne manquèrent pas de dire que cette mort mystérieuse était la conséquence de l'excommunication que le pape avait lancée contre lui et le Béarnais, son cousin ; mais lorsque le cardinal de Bourbon donnait au roi cette explication, qui faisait de Dieu l'exécuteur des hautes-œuvres du Saint Père, Henri III lui répondit que cela pouvait bien n'y avoir pas nui, mais qu'autre chose aussi y avait aidé. Quoiqu'il en soit, si Gondé n'eut pas les brillantes quahtés de Henri de Navarre, il n'eut pas non plus la légèreté de ses mœurs, et déploya au contraire en toute circonstance une tenue, une persévérance rehgieuse et politique qui manquèrent au « vert galant, » et ce fut à tout prendre un grand et noble caractère.

Tandis que Henri III n'osait plus qu'adresser des remontrances et menacer ses adversaires, le Balafré, fort des acclamations idolâtres de la multitude, et voulant se poser de plus en plus en champion de la cause de l'Église, prétendait lui imposer un gouvernement aveuglement dévoué à la Ligue. Dans une conférence tenue à Nancy, et à laquelle il assistait avec le cardinal de Lorraine, les Seize et la plupart des curés de Paris, on avait pris des résolutions d'une

gravité extrême. Une fois de plus, Guise pressait le roi de faire publier en France les décrets du concile de Trente, d'y établir l'inquisition, au moins dans les villes épiscopales et archi-épiscopales, de concéder plusieurs places fortes à la Ligue, et de confisquer et vendre les biens de tous les hérétiques pour soudoyer une armée catholique. En outre il devait déclarer sur le champ la guerre aux huguenots, guerre à outrance, dans laquelle on massacrerait tous les prisonniers, à moins qu'ils ne s'engageassent solennellement à vivre en bons catholiques, à payer comptant la valeur de tous leurs biens, et servir pendant trois années à leurs dépens et sans solde. C'était un acte d'abdication que le Balafré demandait à Henri de signer. Celui-ci louvoya, discuta, gagna du temps ; mais chacun put dire que Guise voulait sauver la religion, que le roi laissait périr entre ses mains, et les curés continuèrent de faire retentir les chaires de leurs diatribes furibondes, dans lesquelles ils ne l'appelaient plus que Vilain Hérode, tyran et fauteur d'hérétiques. Bussy-Lecl(MX, La Chapelle-Marteau, et deux autres des Seize préparèrent un soulèvement pour arrêter Henri pendant ses mascarades du mardi gras. Prévenu à temps, Henri resta renfermé au Louvre, et envoya au duc de Guise, alors à Soissons, défense de venir à Paris, où sa présence pourrait être l'occasion de troubles dont il le rendrait responsable. En même temps il massait ses gardes autour du Louvre et faisait entrer dans Paris des régiments suisses et des gardes françaises. Cela ne fit qu'augmenter l'irritation des Ligueurs, qui envoyèrent à Soissons un des leurs presser le duc d'accourir à leur secours. Guise hésita longtemps, insista sur la défense que lui avait faile le roi, puis enfin, prenant son parti, se mit en route, et secrètement, avec une suite de huit personnes seulement, entra à Paris au milieu de la journée du 9 mai 1588. Bientôt il fut re-

connu, ou se fit reconnaître, et ce fut alors une véritable marche triomphale à travers les rues de Paris. 11 se rendit d'abord au logis de la reine-mère, qui, toujours pleine de foi dans les moyens de l'intrigue, dont elle savait si bien faire jouer les ressorts, l'accompagna au Louvre, espérant amener une réconciliation entre son fils et le Balafré. Henri pendant ce temps, ayant appris que Guise avait violé sa défense, demandait conseil au capitaine Alphonse Corse, qui lui répondit :

— Sire, s'il plaît à Votre Majesté de m'honorer de cette charge, je vous apporterai aujourd'hui sa tête à vos pieds, ou bien je le conduirai au lieu où il vous conviendra d'en ordonner, sans qu'homme au monde ne bouge ni ne re- Dfiue !

I^a promesse était peut-être déjà difficile à tenir, car l'archevêque de Lyon, d'Estinac et beaucoup de capitaines de la Ligue entraient dans la ville, suivis bientôt de troupes nombreuses qui se répandaient dans les divers quartiers. Henri se contenta donc de faire au duc de Guise « assez maigre accueil, » et de lui reprocher d'avoir transgressé ses ordres. Guise se défendit de son mieux, affirma n'avoir pas reçu sa missive, et se retira, le peuple faisant retentir sur son passage les cris enthousiastes de : Vive Guise ! Vive le pilier de l'EgHse!

Le 10, le roi fit distribuer les Suisses et les Gardes-Françaises sur les ponts, les places, les rues principales, et aux alentours de son palais. Le duc de Guise se rendit au Louvre, mais accompagné cette fois de plus de quatre cents gentilshommes armés de pistolets, mal dissimulés sous leurs manteaux. Il rappela au roi son serment d'exterminer les huguenots, mais Henri lui répondit que les États lui refusaient l'argent qui lui permettrait de leur faire la guerre. Il se plaignit de l'insolence des Parisiens, forts de la présence

de quinze cents étrang'ers que l'on n'employait qu'à fomenter le désordre, et réclama le concours du duc pour les faire éloigner de la capitale.

Mais le lendemain, les Parisiens s'opposèrent au départ de ces mercenaires. Henri donna l'ordre de faire entrer dans Paris les troupes cantonnées à Vincennes, et Guise l'accusa de les appeler pour égorger cent-vingt des plus zélés parmi les catholiques. Il en fit circuler la liste, en tête de laquelle figurait son nom, suivi de ceux des membres du conseil des quarante, des curés, des prédicateurs les plus connus pour leur haine contre le roi. La peur donna du courage aux plus timides, et le peuple résolut de prendre les armes.

Le 12, dès quatre heures du matin, Grucé, l'un des Seize, lança dans le quartier de l'Université trois émissaires qui, effarés, allaient criant : Alarme !... Alarme !... El quand ils étaient interrogés, ils disaient que c'était Ghâtillon, le fils de Coligny, qui venait de pénétrer dans la ville par le faubourg Saint-Germain, à la tête de ses huguenots, qui menaçaient de tout mettre à feu et à sang. En vain les maréchaux de Biron et d'Aumont, Grillon, le seigneur d'O, le capitaine Alphonse, et ceux qui commandaient les troupes du roi voulaient démentir ces bruits ridicules ; les Guisarts criaient au peuple de se défier des Politiques, qui s'entendaient avec le roi de Navarre, et qu'il ne fallait avoir confiance que dans le seul duc de Guise. Bientôt les boutiques se ferment, les chaînes se tendent en travers des rues, et les barricades s'élèvent à tous les carrefours. Artisans et marchands, bourgeois, procureurs et avocats, présidents et conseillers à la cour, tous s'arment de fusils et de hallebardes ; on n'entend que cris et discours séditieux pour enflammer le populaire. Demeuré fidèle au parti du roi, l'historien de Thou rencontra dans la soirée le président Brisson, devenu colonel des compagnies bourgeoises de son quar-

Guise aux barricades.

tier, « qui s'accommodait au temps, et entrait clans les sentiments de cette populace : ce qui dans la suite, lui fut très funeste. »

La reine-mère tente un dernier effort, se fait porter dans sa chaise en franchissant les barricades, jusque chez le duc de Guise, qu'elle supplie de venir au Louvre où il trouvera le roi disposé à lui accorder toutes les satisfactions qu'il peut désirer. Mais le duc la reçoit avec une froideur un peu dédaigneuse, et s'excuse de se risquer au Louvre dans les circonstances actuelles. Le péril grandissait pendant ces vains pourparlers. Dans le quartier de l'Université, le comte de Brissac, « et les prédicateurs qui marchaient en tête comme colonels des mutins, ne tenaient autre langage, sinon qu'il fallait aller quérir Frère Henri dans son Louvre, avaient fait armer sept ou huit cents écohers, et trois ou quatre cents moines de tous les couvents, prêts à marcher vers le Louvre, à la faveur du peuple, furieusement animé contre le roi (Lestoile). »

Cependant Henri eût pu peut-être ressaisir le pouvoir par un coup de force, et abattre à ses pieds le sujet rebelle qui soulevait contre lui le peuple de sa capitale. Il recula, et donna l'ordre de retirer les Suisses et les gardes françaises des postes qu'ils occupaient pour les concentrer autour du Louvre. Ce mouvement de recul donna du courage aux insurgés ; exaspérés surtout contre les mercenaires étrangers, ils se ruèrent sur les Suisses qui, se jetant à genoux, et montrant leurs chapelets, criaient: Bons catholiques!... Miséricorde !...

Bientôt toutes les portes de Paris furent gardées par les bourgeois en armes, et Guise se trouva maître de la capitale. Il ne restait plus au pouvoir des troupes royales que la Porte Neuve, par laquelle le roi s'enfuit, « la larme à l'œil et l'alarme à l'oreille, » poursuivi par la malédiction

et les outrages du peuple, et même par quelques arquebusades. Arrivé à Saint-Gloud, il jeta un dernier regard vers Paris, maudissant la ville ingrate, et jurant de n'y rentrer que par la brèche. Il continua sa marche jusqu'à Chartres, où il séjourna jusqu'à la fin du mois.

Deux des Seize partagèrent le pouvoir avec le Balafré. Bussy-Leclerc s'attribua le commandement de la Bastille, et la Chapelle-Marteau se nomma prévôt des marchands. Mais en réalité, à la suite de ces trois journées des barricades, tout le monde avait abdiqué. Guise comme Henri III, car après la fuite du roi, il se trouvait maître de la situation, comme jamais il ne lé pourrait devenir davantage, et il devait, le 12 mai, placer la couronne sur sa tête, et se laisser porter par la foule jusqu'à Reims. « La France, dit un historien contemporain, était folle de cet homme-là, car c'est trop peu dire amoureuse. » Mais il prétendait faire de la légalité dans sa révolte, et préférait devoir le trône aux députés de la nation, plutôt qu'à un soulèvement populaire. Il se croyait sûr de tout le monde. Les nobles l'appelaient «leur grand. » Les Seize le pressaient d'agir. Il tenait le clergé par les cardinaux de Lorraine et de Guise, et la duchesse de Montpensier avait à sa solde tous les curés et prédicateurs de Paris. Il attendit les Etats de Blois, et nous verrons ce qu'il y trouva.

Lorsque le roi de Navarre apprit la fuite de Henri III, il demeura un instant rêveur, puis il s'écria gaiement : « Ils ne tiennent pas encore le Béarnais ! »

Les Seize espéraient contraindre le Parlement à légaliser r in surrection . Guise le protégea contre leurs violences , et tenta d'obtenir par la ruse et la douceurce qu'il eût refusé peut-être à la pression populaire. Il vint trouver le premier président Achille de Harlay, et, dans un discours plein d'adresse et de flatteries, réclama son concours pour réprimer l'anarchie

et rendre aux lois l'autorité qu'elles avaient perdues. De Harlay se promenait dans son jardin ; il ne rentra pas même pour le recevoir, et se contenta de répondre : « C'est grand pitié quand le valet chasse le maître. Au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est à mon roi, et mon corps entre les mains des méchants ; ils en feront ce qu'ils voudront. Vous me parlez d'assembler le Parlement ; quand la majesté du prince est violée, le magistrat n'a plus d'autorité. » Tant de courage désarma le vainqueur des barricades, qui se retira sans oser le faire punir.

Embarrassé de sa victoire, le peuple de Paris redemanda son maître, puisque le Balafré manquait d'audace pour l'être tout à fait, et l'on résolut d'envoyer auprès de Henri, jusqu'à Chartres, un singuher émissaire et une bien étrange ambassade.

L'une des physionomies les plus bizarres de cette époque féconde en débordements inouïs, fut celle de Henri, comte du Bouchage, le plus jeune des frères de Joyeuse, le vaincu de Coutras. Le second de la famille, François de Joyeuse, était cardinal, et possesseur à la fois des trois archevêchés de Narbonne, Toulouse et Bouen. Le dernier, Henri du Bouchage, se battit bravement à l'occasion, et vécut une jeunesse débauchée. Il rentrait à quatre heures du matin, après une nuit d'orgie, et passait devant le couvent des capucins à l'heure où ils chantaient matines. H crut que ces voix qu'il entendait étaient celles des anges qui l'appelaient à eux. n se fit capucin sous le nom de Frère Ange. Après la mort de Henri HI, il estima que Dieu lui réservait la mission nouvelle de venger son aîné, tué à Coutras en combattant le roi hérétique ; il se fit relever de ses vœux par son frère le cardinal, et guerroya à la tête d'un parti de Ligueurs. Il vendit plus tard sa soumission ta Henri IV, et un jour qu'ils étaient ensemble à un balcon, le joyeux

Gascon lui dit, en lui montrant la foule: « Mon cousin, ces gens-là disent de moi que je suis un huguenot converti, et de vous que vous êtes un capucin renégat. » Ce mot le décida à reprendre le froc de capucin.

Ce fut donc le moine Ange de Joyeuse qui accepta d'aller parler au roi, à Chartres, et le clergé profita de l'occasion pour organiser la plus grotesque peut-être de toutes les mascarades dévotes qu'il ait jamais promenées par les rues. Anne de Joyeuse y était représenté sous la figure et le costume de Jésus-Christ, gravissant le calvaire. Il portait sur ses épaules, qui semhlaient ployer sous le fardeau, une grande croix de carton peint, et sa tête était ornée d'une couronne d'épines. Des gouttes de sang, également peintes, coulaient sur son visage, qui grimaçait la douleur et paraissait inondé de larmes. A ses côtés marchaient deux jeunes capucins, qui, frais, jolis, reluisants, travestis en femmes et vêtus de rohes blanches, représentaient l'un la ViergeMarie,rautrelaMagdeleine. Ensuite venaitunetroupe nombreuse de pénitents, dont quelques-uns figuraient les diverspersonnages de la Passion. On combinal'ordre et la marche de ce ridicule cortège pour arriver à la cathédrale pendant que le roi y assistait à vêpres. En entrant, ils entonnèrent le Miserere en voix de basse et d'un ton lugubre, et deux capucins, à grands coups de discipline, frappaient sur le dos nu de Frère Ange, qui vint se jeter aux pieds du roi, avec les autres pénitents, en criant tous : Miséricorde ! « Nous laissons sous le rideau, comme un objet peu digne de la gravité de l'histoire, l'armure dégoûtante et burlesque des trois rodomonts qui ouvraient la marche (Rérault-Bercastel). » Le maréchal de Biron conseillait de faire arrêter ces grossiers profanateurs ; mais Henri fut vivement ému par ce spectacle, et laissa ces fanatiques séjourner à Chartres, dont ils conquirent la population à la Ligue, si bien

qu'il se vit contraint de se retirer à Rouen. Deux autres députations officielles lui furent encore adressées, l'une par le Parlement de Paris, l'autre parles officiers municipaux. Catherine de Médicis, demeurée à Paris, y négociait en son nom, et après de longues et difficiles intrigues, le fameux Edit d'Union fut arrêté entre la reine-mère, le cardinal de Bourbon et le duc de Guise (21 juillet 1588). Le roi, par un renoncement si complet qu'il ne pouvait manquer d'inspirer des défiances à ses ennemis, leur abandonna tout ce qu'ils demandaient. Le duc de Guise fut déclaré lieutenantgénéral du royaume ; son frère, le duc de Mayenne, eut le commandement de l'armée du Dauphiné, et leur cousin, le duc de Nemours, celui de l'armée du Poitou, destinées toutes les deux à agir contre les hérétiques. La Ligue était érigée en loi capitale de l'Etat ; nul ne devait y désobéir, et s'y montrer seulement indifférent devenait crime de sacrilège et de félonie. Une guerre sans trêve ni merci était déclarée aux huguenots, jusqu'à l'extinction complète du dernier d'entre eux. Si le roi mourait sans laisser d'enfants mâles après lui, on ne recevrait pour souverain aucun prince hérétique ou fauteur d'hérésie. Le concile de Trente serait reçu en France. Henri III éloignait de sa personne le duc d'Epernon, qui avait su mériter la haine universelle. Guise devenait généralissime, et exerçait l'autorité la plus absolue sur toute la force armée du royaume. On chassait les favoris et les ministres du roi, pour donner toutes les fonctions aux Ligueurs, auxquels on accordait les places de sûreté qu'ils demandaient. Enfin, des Etats Généraux devaient se réunir à Blois dans les premiers jours d'octobre, pour sanctionner ces dispositions et s'appliquer au soulagement du peuple ainsi qu'à la réforme entière du gouvernement.

Le roi, pendant que l'on travaillait ainsi à le déposséder

de son autorité au profit de son ennemi, restait à Rouen, « où il passait le temps à de vains spectacles, » et Guise s'assurait le concours du roi d'Espagne pour le cas où Henri III continuerait à suivre « les mauvais conseils » qui l'avaient inspiré jusque-là.

Par toute la France, les élections pour les États de Blois se firent sous l'influence des Ligueurs et du clergé. Les candidats, pour obtenir les suffrages des bons catholiques, devaient s'engager à approuver un écrit que les Seize avaient fait circuler dans les provinces, et qui portait ce titre: Articles pour proposer aux Etats et faire passer en loi fondamentale du royaume. Cet écrit ne se préoccupait que de la nécessité de contenir l'autorité royale dans de justes limites.

A l'ouverture des États, le clergé n'eut pas de peine à obtenir de Henri III une démonstration en faveur de l'Église, et il fut tout heureux de jouer le principal rôle dans une procession solennelle. Le dimanche 2 octobre, la ville de Blois assista donc à une pieuse exhibition qui étala son faste mondain depuis la grande cour du château jusqu'à l'église Notre-Dame- des-Aydes, dans le plus éloigné des faubourgs. « Les communautés des éghses marchaient en tête ; ceux de la noblesse les suivaient, et ceux-ci étaient suivis des ecclésiastiques ; et après eux marchaient les abbés, les évêques, les archevêques et les cardinaux. Quatre chevahers de l'ordre du Saint-Esprit portaient le poêle, sous lequel l'archevêque d'Aix portait le Saint-Sacrement. Sa Majesté suivait à pied, avec les reines, les princes et les princesses... Le roi fit publier les jeûnes et abstinences de chair, trois jours entiers, pour se préparer et disposer à la sainte communion, laquelle se fit par le roi en l'église Saint-Sauveur, au château ; les princes et seigneurs de la cour en diverses éghses ; tous les autres députés des trois

ordres au couvent des Jacobins, où M. le cardinal de Bourbon célébra la messe, et les y communia (États Généraux, XIV, 277-279). »

Les belles communions que faisaient ces gens-là, qui tous n'avaient que la haine et la trahison dans le cœur !

En vain, dans les paroles qu'il prononça pour ouvrir les séances des Etats, Henri III protesta de son zèle pour la religion. Chacun n'y vit que de vains mots dictés par les nécessités de sa situation. Le comte de Brissac, le héros de la journée des Barricades, président de l'ordre de la noblesse, prononça un discours dans lequel la Majesté royale était insolemment foulée aux pieds. Après avoir dit que « le roi et les nobles avaient été ordonnés par Dieu pour la lumière des peuples, comme le soleil et la lune dans le ciel, tellement que quand advient l'éclipsé d'entre eux, toute la terre en devient obscure, » il alla jusqu'à annoncer que le peuple était « merveilleusement refroidi en l'amour qu'il portait jadis à ses princes... Pour le regard de votre police et département civil entre les hommes, continua-t-il , deux grosses fautes vous rendent comptable et sujet à l'ire de Dieu. L'une est que les évêchés et prélatures ecclésiastiques sont possédés par des femmes, par des hommes mariés, par des gens de guerre, et môme suspects d'hérésie. C'est une horreur qu'aujourd'hui le peuple est sans conduite de pasteur et de berger... » L'autre faute était la vénalité des offices de judicature, et ce mal ne devait finir qu'avec la monarchie elle-même.

Le comte de Sanzay, député de la noblesse du Poitou, mit le doigt sur la plus saignante de toutes les plaies, et dit qu' « il fallait que, par une sainte et sévère réformation, les prélats fissent leur f»aix avec Dieu pour moyenner le bien du peuple, et par la sainteté de leur vie, continence, abstinences, charités, doctrines et saintes conversations, fermer

la porte aux scandales, nourrissons de l'hérésie, et parla, rendre leurs charges si onéreuses en toute piété chrétienne, que les mondains attirés par les pompes, délices et autres choses du tout, désistent de plus entrer en leurs chaires et cloîtres.

« C'est donc, Sire, s'écria-t-il, aux prélats à remédier à l'hérésie, la déraciner par la sainte et sévère réformation des abus et scandales, pour cessant la cause, faire cesser l'effet, qui sont moyens inexpugnables et plus forts que nos armes. (Id., XV, 5, 7). »

Ainsi, vers la fin comme au début de ces guerres néfastes, la cause de tout le mal, des révoltes des consciences, des protestations armées, était tout entière dans les vices qui rongeaient l'Église. Le peuple voulait la réforme du clergé; le clergé ne voulait pas se réformer. Toute la question était là.

Pendant ce temps, les huguenots, réunis en assemblée générale à La Rochelle sous la présidence du roi de Navarre, protestaient contre tout ce qui serait fait à leur préjudice parles Etats deBlois.

Les résultats de cette réunion des trois États furent peu considérables. Une révolution était dans l'air; chacun la pressentait, la voulait, la pressait de ses vœux. On gourmandait les hésitations du duc de Guise. Henri III, poussé à bout, conçut une résolution suprême, que le Balafré le jugeait incapable de prendre. Guise était très évidemment un traître et un conspirateur. Mais le roi n'était plus en situation de le faire arrêter, et pas un tribunal n'eût osé le condamner. 11 se décida alors à le faire assassiner. Le 17 décembre, il dévoila ses desseins à deux de ses conseillers: « Mettre le Guisart en prison, leur dit-il, serait enfermer un sanglier aux filets, qui romprait peut-être facilement nos cordes; au lieu que, quand il sera tué, il ne nous fera

plus de peine, car homme mort n'en peut plus faire. » Un écrit anonyme avait averti le Balafré que l'on se préparait « à lui jouer un mauvais tour. » Il le lut, écrivit au bas: — On n'oserait! — et le jeta sous la table. Le 23 décembre, le roi le manda auprès de lui, et dix ou douze gentilshommes le poignardèrent sur le seuil même de la chambre royale.

Ils n'étaient pas moins de quarante-cinq qui entouraient le roi pour le rassurer contre l'approche de ce seul homme qui s'avançait vers lui, sans armes. 11 entr'ouvrit sa porte : — Est-ce fait? — demanda-t-il. Et rassuré par leur réponse, il s'avança, frappa d'un coup de pied celui qui, seize années auparavant, avait fait subir le même outrage à Goligny, assassiné par ses ordres, et, encore tout pâle, il s'écria: « Mon Dieu! qu'il est grand! Il paraît encore plus grand mort que vivant ! » Le cardinal de Lorraine fut arquebuse par quatre soldats, après qu'on lui eut accordé quelques instants pour faire sa prière. Le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, d'Espinac, furent arrêtés. A grand peine, ce dernier obtint la vie sauve. Quant au frère du Balafré, voici l'oraison funèbre que lui accorde Lestoile, et qui résume assez bien sa vie et sa mort :

« Telle fut la fin du cardinal, qui ne soufflait que la guerre, ne ronflait que massacres et n'haletait que sang, lequel porté par terre par un juste châtiment de Dieu, se sentit un jour vautré dans son propre sang! »

La nouvelle de ce double meurtre fut connue à Paris le 24, veifle de Noël. Les Seize poussèrent des hurlements de fureur. Dans toutes les églises tendues de noir, les curés prêchaient que les Français ne devaient plus reconnaître pour roi, le parjure, l'assassin, l'allié des huguenots. Le peuple exaspéré arracha les armoiries royales, les jeta au ruisseau, et parut disposé à faire une seconde journée des Barricades, si le roi parlait de vouloir rentrer dans Paris.

Mais, comme si cet acte d'énergie eut épuisé tout ce qu'il y avait de force en lui, il se contenta d'envoyer dans sa capitale un négociateur pour traiter avec les rebelles, qui, jugeant parla qu'il les redoutait, cessèrent eux-mêmes de rien craindre.

Le duc de Mayenne avait appris à Lyon, où il se trouvait alors, la mort de ses deux frères. Il s'entoura de la noblesse de Bourgogne et de Champagne, et se hâta d'entrer à Paris à la tête d'une petite armée. Le fanatisme y usait de toutes ses armes, et c'est surtout à ce moment de notre histoire que l'on put mesurer l'étendue des malheurs que l'esprit clérical déchaîne sur une nation qui commet la faute de laisser le clergé jouer un rôle politique dans l'État. « Les prêtres et les religieux, soufflant en chaire et dans les confessionnaux le feu de la révolte, vomirent de toutes parts des torrents d'imprécations contre leur souverain, et ne le nommaient plus que Henri de Valois (abbé Bérault-Bercastel). » Le premier jour de l'année 1589, Lincestre, après le sermon qu'il prononça dans l'église Saint-Barthélémy, exigea de ses auditeurs le serment d'employer jusqu'au dernier denier de leur bourse, et jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour venger la mort des deux princes lorrains massacrés parle tyran dans le château de Blois, à la face des États. Saisis d'un transport fanatique, tous levèrent la main et jurèrent. Le premier président de Harlay assistait au sermon, en face la chaire: <* Levez la main, Monsieur le président, hurla l'énergumène; levez la main haut, encore plus haut, que le peuple le voie. » Tant de regards furieux étaient dirigés vers lui, que celui qui avait bravé Guise vainqueur eut peur ce jour-là, et jura comme les autres.

Le lendemain, « le peuple continuant ses furies et insolences, auxquels l'animaient ses curés et prédicateurs, abbattit les sépulcres et statues de marbre que le roi avait fait

ériger auprès du maître-autel de l'église Saint-Paul à défunts Saint-Mégrin, Quélus et Mau giron, ses Mignons... D'autre côté, les prédicateurs se mirent à vomir une iliade d'injures et de vilenies contre le roi, allumant la révolte et la sédition au cœur du peuple, qui n'allait que trop sans cet éperon, tellement qu'il ne sortait jamais du sermon qu'il n'eût la tête en feu et la promptitude aux mains, pour se ruer sur les Politiques, c'est-à-dire sur les plus gens de bien de la ville, ennemis de la sédition et tyrannie.. En ce même temps, la Sorbonne et la faculté de théologie, comme porte-enseignes et trompettes de la sédition, déclarèrent et publièrent tout le peuple et sujets de ce royaume absous du serment de fidélité et obéissance qu'ils avaient juré à Henri de Valois, naguère leur roi, rayant son nom des prières de l'Église, firent entendre à ce sot et furieux peuple qu'en saine conscience ils pouvaient s'unir, s'armer et contribuer de leurs deniers pour lui faire la guerre comme à un tyran exécrable qui avait violé la foi publique au notoire préjudice de leur sainte foi catholique et de l'assemblée des Etats du royaume (Lestoile). »

Lorsque cette audacieuse consultation de la faculté de théologie fut connue, l'exaspération populaire monta à son comble. La reine Catherine deMédicis avait terminé sa trop longue carrière le 5 janvier 1589. Le curé de Saint-Barthélémy, en l'annonçant en chaire, demandant s'il était bien à propos de prier pour une femme qui avait fait beaucoup de bien et beaucoup de mal, mais « plus du dernier que du premier. Sur quoi je vous dirai que si vous voulez donnera l'aventure par charité un Pater et un Ave^ il lui servira de ce qu'il pourra ; si non, il n'y a pas grand intérêt (Id.). »

Le clergé rajeunit la vieille coutume de \ envoûtement. On plaçait sur l'autel une petite figure de cire qui représentait le roi. Pendant quarante jours, à un certain moment

de la messe, le curé la piquait, et le dernier jour enfonçait une épingle qui traversait le cœur. On prononçait en même temps « quelques paroles de magie, » et le roi devait infailliblement mourir du coup. Les chaires ne retentissaient plus que d'appels à l'assassinat. Des processions se succédaient par les rues, non seulement de jour, mais de nuit également, et souvent dégénéraient en orgies et cachaient de singuliers désordres. 11 y en eut une, d'enfants, qui parcouraient les rues avec des chandelles allumées, qu'à un certain moment ils éteignaient sous leurs pieds en criant : — Le roi est hérétique et excommunié ? — Triste parodie des formes de l'excommunication, que jadis les papes lançaient contre les princes qui osaient leur tenir tête ! Le Parlement refusait de confirmer le décret de déchéance rendu par la Sorbonne. Les Seize jetèrent à la Bastille le premier président de Harlay, les présidents de Thou et Poithier, et ainsi épuré, le Parlement enregistra le décret révolutionnaire, qui donna aux Ligueurs toute l'apparence de l'autorité royale. Toutes les villes suivirent alors l'exemple de la capitale et se déclarèrent contre le roi.

Henri TU chercha un appui au sein des États Généraux. Ils l'abandonnèrent. Il ne lui restait plus qu'un seul parti à prendre : c'était de faire alliance avec les huguenots et de se jeter dans les bras de Henri de Navarre. C'est ce qu'il se vit contraint de faire, bien que ce fut justifier les accusations de ses ennemis. Sixte-Quint lança contre lui une bulle d'excommunication. Mayenne espérait plus ; il demandait des secours en hommes et en argent, mais le rusé pontife ne crut pas encore la partie assez complètement perdue par Henri III pour se compromettre sur le terrain temporel. Les deux rois se rencontrèrent au Plessis-lès-Tours, et marchèrent sur Paris, qui se trouva investi par une armée de 42,000 hommes. Un assaut général était annoncé pour

le 2 août. Il fallait, pour sauver la capitale, un miracle ou un crime. Le crime fut commis, et le clergé y vit un miracle.

Les chefs de la Ligue, Mayenne, Villeroy, La Châtre délibéraient sur les moyens de se défaire du roi. Le père Bourgouin, prieur des Jacobins de Paris, leur offrit le bras de l'un de ses moines, que l'on était parvenu à décider à commettre le crime contre celui que les fureurs du clergé désignaient au poignard des assassins. Il s'appelait Jacques Clément, était jeune, ardent, débauché, fanatique et visionnaire. Il avait consulté le P. Bourgouin sur son dessein, et loin de l'en détourner, celui-ci l'y poussa de tous ses efforts. Le jour, on présentait à son imagination exaltée, l'exemple de Judith délivrant son peuple par le meurtre d'Holopherne. La nuit, on lui faisait entendre des voix venues du ciel qui lui ordonnaient de tuer le tyran. On simulait des apparitions, et un fantôme lui apporta une épée destinée à accomplir l'œuvre des vengeances célestes. Les contemporains ajoutent que la duchesse de Montpensier, cette furie de la Ligue, n'avait reculé devant aucun sacrifice personnel pour le décider au régicide.

L'offre de Bourgouin fut accueillie avec empressement. Le 31 juillet, Jacques Clément se confessa, communia, et partit pour Saint-Cloud, où étaient les deux rois. On avait trouvé moyen d'avoir des lettres de recommandation de personnages notables, et il se prétendait chargé de communications qui ne devaient être faites qu'au roi de France en personne.

Ce triste prince était prédestiné à mourir dans la fange, ainsi qu'il avait vécu. Au dire de Lestoile, il était sur sa chaise percée, une robe de chambre jetée sur ses épaules. Ses gardes faisaient difficulté de laisser pénétrer jusqu'à lui Jacques Clément. Le roi ordonna de lui livrer passage, ne

voulant pas que l'on pût dire qu'il écartait les moines et refusait de les voir. « Incontinent le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche ; et ayant fait une profonde révérence au roi, qui venait de se lever et n'avait encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il était chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. » Le roi éloigne ses gardes, et pendant qu'il hsait les lettres, Jacques Clément lui plongea jusqu'au manche son couteau dans le ventre. — Ah ! le méchant moine, s'écria Henri, il m'a tué ! qu'on le tue ! — Les gardes se précipitent et le massacrent aux pieds du roi. Henri HI expira le lendemain (2 août 1589), après avoir déclaré que Henri de Navarre était le seul héritier de la couronne, et après avoir conseillé à celui-ci d'embrasser le catholicisme. Avec Henri HI, mort à 38 ans, s'éteignait la déplorable dynastie des Valois, qui pesait sur la France depuis deux cent soixante et une années, et celle des Bourbons commençait avec son successeur.

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