‹ Histoire des guerres de religion XVIe siècleChapitre 3 sur 15 · LA RÉFORME · texte numérisé non relu

LA RÉFORME

;NE révolution, qu'elle soit religieuse, politique ou sociale, ne peut réussir qu'à la condition de venir à son heure, et d'avoir déjà conquis les esprits avant de pouvoir passer dans le domaine des faits. Pour faire comprendre combien la Réforme était une de ces révolutions attendues, désirées, venues à maturité, je ne saurais mieux faire que d'emprunter une page au Dictionnaire des hérésies de l'abbé Pluquet (V. Luther) :

« Les foudres de l'Église, les armées des Croisés, les bûchers de l'inquisition avaient détruit toutes les hérésies... Les papes et le clergé, accoutumés depuis le onzième siècle à tout subjuguer avec l'anathème et les indulgences, ne connaissaient presque point d'autre moyen que la force pour combattre l'hérésie ; ils employaient les foudres de

l'Eglise contre tout ce qui s'opposait à leurs desseins ou a leurs intérêts, qu'ils confondaient avec ceux de la religion. Ainsi, depuis les guerres des Croisés, on avait vu les papes déposer les souverains qui ne leur obéissaient pas ; des antipapes excommunier les rois qui reconnaissaient leurs concurrents dans le souverain pontificat, délier du serment de fidélité les sujets de ces souverains, accorder des indulgences à ceux qui les combattraient, donner leurs royaumes à ceux qui les conquerraient ; on avait vu les peuples abandonner leurs souverains, sacrifier leur fortune pour obéir aux décrets des papes, ou pour gagner les indulgences.

» La profoiide ignorance peut donner une longue durée à une pareille puissance ; elle pourrait même être immuable parmi des peuples qui ne raisonneraient point ; mais il s'en fallait beaucoup que l'esprit des peuples d'Allemagne fût dans cet état d'immobilité et de quiétude... Les livres de Wiclef, de Jean Hus, s'y étaient multipliés, et on les lisait^ Ces ouvrages attaquaient des excès manifestes, et une autorité dont l'abus incommodait presque tout le monde : ainsi l'Eglise de Rome et le clergé avaient beaucoup d'ennemis secrets. Ces ennemis n'étaient point des fanatiques ignorants, ridicules ou débauchés ; c'étaient des hommes qui raisonnaient, qui prétendaient ne point attaquer l'Église, mais les abus dont les fidèles étaient scandahsés, et qui détruisaient la disciphne. On avait vu dans les conciles de Constance et de Bâle des hommes célèbres par leurs lumières et par leurs vertus, demander, mais inutilement, la réforme des abus ; on voyait qu'on ne pouvait l'espérer et l'obtenir qu'en réformant les abus malgré le clergé et la cour de Rome... »

Au seizième siècle, en effet, le catholicisme est bien moins une religion qu'une puissante secte politique, un moyen de gouvernement et de domination. Les papes font leur partie

dans le concert souvent discordant des empereurs et des rois. Ils lèvent leurs impôts sur la catholicité toute entière, ont leurs armées, portent à l'occasion le casque et la cuirasse, et contribuent largement à jeter le trouble parmi les nations chrétiennes. Le clergé a fait alliance avec la féodahté, s'est confondu avec elle, la domine et la dirige. Il est le premier corps de l'État, et au milieu de l'ignorance absolue où croupit la noblesse, il occupe toutes les grandes charges poUtiques, administratives, diplomatiques. Maîtres absolus dans leurs diocèses ou dans leurs immenses domaines, les évêques et les abbés des grands monastères y exercent la pleine souveraineté temporelle, et, en usurpant leur part d'autorité, ont adopté aussi tous les vices des seigneurs laïques.

Toutes les richessees sont aux mains de ces hommes qui ont fait vœu de pauvreté, tous les pouvoirs ici-bas appartiennent à ceux parmi lesquels le plus grand doit se faire le serviteur des serviteurs de ses frères. L'usage qu'ils font de leur puissance et de leurs richesses, l'abbé Ducreux va nous l'apprendre :

« Il faut avouer, dit-il, que les ecclésiastiques, soit du premier, soit du second ordre, se conduisaient presque tous de manière que, sans beaucoup d'exagération, il était facile de montrer combien leur conduite était contraire à Tesprit et aux obligations de leur état. Ceux qui remplissaient les grandes places, et qui jouissaient des plus riches bénéfices, aimaient la magnificence et l'éclat, se livraient aux affiiires temporelles, briguaient les faveurs du prince, et le disputaient aux courtisans par le goût de la dépense en tout genre, par la beauté des équipages, par le nombre des gens attachés à leur service, par la délicatesse de leur table, et tous les raffinements de la volupté. Nous ne disons rien du désordre secret de leurs mœurs. Il y eu avait peu qui fus-

sent irréprochables sur cet article, et plusieurs même ne respectaient pas assez le public pour lui dérober ce que les autres savaient couvrir des ombres du mystère. Ceux qui se trouvaient placés dans un rang inférieur, moins indépendants et moins riches, étaient encore plus déréglés. Ils joignaient ordinairement l'ignorance et la grossièreté au scandale. Occupés de leurs intérêts, ils exigeaient leurs droits avec rigueur, et profitaient de tout pour les étendre. La dépravation était arrivée au point que l'on regardait presque comme des hommes estimables ceux qui n'étaient pas adonnés aux vices qui déshonorent les laïques même. »

Au moment où s'ouvre ce terrible seizième siècle, le trône pontifical est occupé par Alexandre VI, par cet infâme Borgia qui, souillé de tous les crimes les plus hideux que puisse rêver une imagination en délire, eût trouvé moyen d'être un monstre hors de pair, au temps de la Rome païenne, à côté de Tibère et de Néron, de Galigula et de Domitien. Ce n'était donc pas sur celui-là que l'on pouvait compter pour travailler à réformer l'Église. Jamais d'ailleurs les papes n'avaient montré d'empressement à le faire. « On a accusé même qudques-uns d'entre eux d'avoir traversé ce pieux dessein par des vues d'intérêt personnel, et d'avoir craint qu'en attaquant les abus, les réformateurs ne missent des bornes à l'autorité pontificale, que les papes et leurs courtisans ne trouvaient jamais assez étendue (Ducreux). »

Le successeur d'Alexandre VI eut d'autres défauts moins éclatants, mais qui ne furent pas moins funestes à la tranquillité de l'Europe. « Un caractère altier, une humeur guerrière, des passions ardentes, rendaient Jules II plus propre au commandement des armées qu'aux fonctions paisibles du ministère apostolique (Ducreux). » Agitant dans ses deux mains le glaive spirituel et le glaive temporel, il excommuniait au hasard ceux contre lesquels il guerroyait.

La France en fit la dure expérience pendant que le roi Louis XII portait la guerre en Italie. « Jules II s'emporta à des excès tout nouveaux et sans exemple parmi les papes même les plus entêtés autrefois de leur puissance illimitée. Peu content d'avoir jeté l'interdit sur toute la France, excommunié le roi et délié ses sujets du serment de fidélité, parce que la ville de Lyon avait donné retraite aux Pères du concile de Pise, il eut l'idée singulière de priver cette ville de la possession où elle était de tenir des foires franches, et attribua cette prérogative à Genève (l'abbé Bérault-Bercastel). »

Léon X lui succéda sur le trône pontifical. 11 n'avait que trente-six ans, et était cardinal depuis l'âge de quatorze ans. Pape quelque peu fantaisiste, très artiste, tout au moins, il préférait de beaucoup les poètes, les peintres, les statuaires, les architectes et les musiciens aux théologiens et aux casuistcs. Pacifique avant tout, il se montra désireux de vivre une vie douce, au milieu de tous les plaisirs intellectuels, sans dédaigner pour cela les plaisirs matériels. On lui reprochait, en effet, « de n'être pas exempt des passions les plus opposées à la pureté des mœurs dont le premier des évêques doit donner l'exemple aux autres pasteurs (Ducreux). » Pour satisfaire à ses vastes besoins, il imagina d'ajouter la vente publique des indulgences à tous les moyens qu'avait déjà la papauté pour attirer dans ses cofTres l'argent de la chrétienté. Et comme ce monstrueux abus fut la principale cause de l'explosion de colère qui souleva les peuples et les rois contre le Saint-Siège, force nous est d'entrer ici dans quelques détails.

Pendant bien des siècles, la police municipale et judiciaire avait été le privilège à peu près exclusif du clergé. Au moyen d'un système de délation et d'inquisition savamment organisé, les curés découvraient les coupables, les si-

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