IG HISTOIRE
gnalaient aux évêques, qui infligeaient les pénitences. Un pécbé mortel en entraînait une de sept années. Le meurtre d'un prêtre ne pouvait être expié que par douze années de pénitence. Et comme on commettait des crimes et des péchés mortels en grande quantité, chacun se trouvait avoir deux ou trois cents années de pénitence à accomplir sur terre, pour éviter de les subir dans l'autre monde.
Force fut alors de la remplacer par des équivalents, par des châtiments corporels ; et entîn, « pour rendre la pénitence plus sensible, on y joignit des amendes pécuniaires, que l'on exigeait avant de donner l'absolution; et pourvu qu'elles fussent payées, on passait facilement le reste de la pénitence (l'abbé Fleury). »
Il ne restait plus qu'un pas à faire pour, de chute en chute, tomber jusqu'aux indulgences. L'Église franchit ce pas, vendit l'innocence sur la terre et la récompense dans le ciel, et l'on vit jusqu'où pouvaient aller « les exactions sordides que ces évêques et ces officiaux faisaient, car véritablement, dans ce temps-là, toute la juridiction contentieuse des évêques n'aboutissait qu'à des condamnations pécuniaires, et tout le but de ceux qui l'exerçaient était de faire servir leur autorité à se procurer des amendes et à faire impunément des exactions autant qu'il leur était possible (Thomassin). »
Pendant longtemps on ne vendit que l'absolution des fautes commises. Mais bientôt, en y mettant le prix, on acheta jusqu'à l'impunité des crimes à commettre (Thomassin, t. V, p. 87).
Il y avait encore les cas réservés^ dont le pape seul vendait l'absolution. Naturellement il en coûtait plus cher. Sou vent, en outre, les évêques imposaient comme pénitence un pèlerinage au tombeau de Saint Pierre et Saint Paul, à Rome. Il fallait aumùner, et l'abbé Fleury nous représente.
avec une juste indignation, « la cour de Rome pleine d'avocats, de solliciteurs, de plaideurs passionnés, artificieux, intéressés, ne cherchant qu'à se surprendre l'un l'autre et à s'enrichir aux dépens d'autrui... Je sais, ajoute-t-il, que cette foule de prélats et d'autres étrangers que divers intérêts attiraient à Rome y apportait de grandes richesses, et que son peuple s'engraissait aux dépens de tous les autres ; mais j'ai honte défaire mention d'un tel avantage lorsqu'il s'agit de la religion. »
Léon X poussa à l'excès les abus qu'avaient imaginés ses prédécesseurs. Il mit à l'encan les indulgences plénières, garantissant la délivrance des âmes du purgatoire, pour soi-même ou pour ses parents et amis. On ouvrit dans tous les États chrétiens des bureaux d'indulgences, et on les affermait comme on fait la perception des impôts ou des droits de douane. « Les collecteurs et prédicateurs, en prêchant l'indulgence, menaient une vie scandaleuse. Plusieurs de ces négociants spirituels, ditGuichardin, en vinrent jusqu'à donner à vil prix et à jouer dans les cabarets le pouvoir de délivrer les âmes du purgatoire (Pluquet). »
Les clefs de saint Pierre crochetaient les coffres de l'Europe chrétienne pour remplir ceux du pape. La faculté de théologie de Paris voulut protester contre ces scandaleux trafics. Mais l'opinion contraire l'emportait, et « beaucoup de prédicateurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, les aumônes faites aux monastères, et les autres pratiques fructueuses pour ces ministres intéressés qui semblaient y réduire toute la religion (Rérault-Bercastel). )>
Les membres du haut clergé possédaient tous les vices que l'on pouvait reprocher aux papes, et même ils en avaient un de plus, qui à lui seul eût rendu inutiles les vertus qu'ils auraient pu avoir, mais qu'ils n'avaient pas. Ils ne résidaient
jamais, et n'eussent pu le faire, tant chacun prenait à tâche d'accumuler sur sa tête les plus grandes dignités de l'épiscopat. Je n'en veux donner qu'un exemple.
Il y avait alors en France une famille d'intrigants de génie, d'aventuriers épiques, dont, pendant un demi-siècle et avec une persévérance satanique, l'aîné, favorisé par la nullité des rois qui se succédaient sur le trône, visait obtinément la couronne royale, tandis que le second aspirait à la tiare pontificale. Simple cadet de la maison de Lorraine, Claude, premier duc de Guise, n'était que le cinquième fils de René XI, duc de Lorraine. Son frère Jean fut nommé, avant l'âge de vingt ans, évêque de Metz, à la mort de son grand-oncle, Henri de Vaudemont, qui l'avait fait son coadjuteur alors qu'il était encore au berceau. Léon X le créa cardinal, et son légat dans les trois évêchés. Après lui, son opulente succession ecclésiastique fut divisée entre ses deux neveux, Charles, cardinal de Lorraine, et Louis, cardinal de Guise. Charles, le mieux pourvu, possédait les trois archevêchés de Reims, Lyon et Narbonne, les évêchés de Mâcon, Metz, Toul, Verdun, Valence, Alby, Agen, Luçon, Nantes; il était abbé des riches monastères de Gorze, Fécamp, Cluny, Saint-Ouen, Saint-Mansuy, Marmoutiers et Saint-Thierrylès-Reims. Cela totalisait entre ses mains 300,000 livres revenus ecclésiastiques, qui vaudraient trois ou quatre minions de monnaie actuelle, ce qui ne l'empêchait pas d'être criblé de dettes, car « au miheu de tant de richesses, il n'avait presque pas le nécessaire, parce qu'il s'imaginait que sa qualité de prince le dispensait d'une sage et prudente économie (Longueval). »
Les Guises, qui peu à peu avaient tout pris, le pouvoir civil et militaire en même temps que le pouvoir religieux, n'étaient pas une exception dans l'épiscopat, et le cardinal de Bourbon, qui venait de laisser en héritage l'archevêcbé de
Sens à son neveu Louis de Guise, cardinal à vingt-six ans « était si grand seigneur que les détails du gouvernement lui échappaient. Avec sa métropole, il possédait six éyêchés et huit ou neuf abbayes ; il entrait dans toutes les affaires de l'État, il était tantôt à Rome, tantôt à la Cour de François I", très rarement dans son diocèse, où le cardinal Duprat, son prédécesseur, n'avait jamais mis le pied (Longueval). ))
Dans le bas clergé, les curés s'étaient affranchis de la résidence, comme les prélats, et, comme eux, ils possédaieiît un grand nombre de cures. C'était interdit par les conciles. Mais ils avaient imaginé un système d'unions personnelles qui leur permettait d'en réunir un nombre indéterminé sur la même tête. On n'en possédait qu'une seule en titre, et toutes les autres étaient unies à celle-là par des rescrits que l'évêque accordait, pour de l'argent, et pour la vie de l'impétrant.
Ces accapareurs de cures les donnaient à desservir au rabais, à des curés à la portion congrue^ et l'usage d'affermer une paroisse, tant pour le spirituel que pour le temporel, était devenu ordinaire. On doit comprendre ce que valaient ces singuliers curés. S'ils n'eussent pas exigé leurs droits avec rigueur, s'ils ne les eussent pas étendus par tous les moyens licites et ilUcites, ils fussent morts de faim à côté de ces richesses prodigieuses que l'ÉgHse accaparait, mais pour n'en laisser partager les fruits qu'entre les membres de l'aristocratie cléricale. Je ne parlerai point ici des Dîmes^ qui ont laissé de si cuisants souvenirs dans la mémoire des peuples. Après qu'elles avaient été levées avec une avidité excessive, le clergé trouvait encore moyen d'extorquer des émoluments que la crédulité populaire n'osait pas lui refuser. « Ils étaient considérables, ces émoluments, dit le bénédictin Dom Lobineau (Hist. de Breta-
gne)^ parce que l'on retirait de l'argent de tout, des confessions de Pâques et de l'Avent, des enterrements, des baptêmes, des visites des malades, des serments sur la Sainte Croix, des mariages, des relèvements de couche, des confréries, des adultères et des sacrilèges ; outreu ne certaine imposition par tête, les chandelles garnies d'argent, qui s'offraient à la purification, et grand nombre d autres impositions... »
« Il nous est resté, écrit avec admiration l' auteur de la Discipline de ï Eglise., plusieurs monuments qui contiennent des partages qui ont été faits des offrandes entre les chapitres et les monastères, les curés primitifs et leurs vicaires. On voit dans ces partages un merveilleux détail de cent offrandes différentes qu'on faisait à toutes les fonctions saintes du ministère sacerdotal (Thomassin). »
Les prêtres en étaient venus jusqu'à faire commerce de la chaire et du sang de leur Dieu. « Un prêtre se faisait léguer par des personnes mourantes des annuels de messes, quelquefois trois, quelquefois sept. Ces sortes de legs étaient le plus souvent faits avec quelque espèce de contrainte (ïd.)... » Pour rendre le» messes ordinaires d'un plus grand rapport, ils imaginèrent quelque chose de singulièrement ingénieux. Les fidèles devaient apporter des offrandes à l'autel, à cet instant quia conservé le nom ^^ offertoire. « Quant à l'offertoire personne ne venait à l'offrande, ils recommençaient plusieurs fois d'autres messes différentes, jusqu'à ce qu'on vînt à l'offrande. C'est ce qu'ils appelaient des messes à plusieurs faces. Missas multarum f acier um (Id.). »
Pour être valables, les testaments devaient être écrits en présence du curé, et contenir toujours un legs pieux. « Le conci'e de Reims, en 1581, commanda aux curés, quand on les ap^ielait pour as- iste.' les malades, après leur avoir
administré les sacrements, de les avertir de faire leur testament, et d'acquitter une partie au moins de leurs dettes envers Dieu, par des aumônes (Id.). »
Toutefois, l'Eglise avait perdu du terrain dans le cours du seizième siècle. Thomassin en cherche timidement la cause : « L'avidité démesurée des curés et des officiers subalternes des évoques pourrait bien y avoir donné occasion, dit-il... Le concile de Narbonne, en 1609, a été celui qui a le plus relevé Tautorité de l'Eglise dans cette matière, et qui a le plus rapproché des conciles précédents. Il ordonna que les évoques, en faisant leurs visites, terminent, sans garder les formalités juridiques^ tous les procès qui regardent l'exécution des testaments. Les notaires doivent dans huit jours informer les curés des legs pieux, sous peine d'excommunication ; le curé doit avertir huit jours après le promoteur ou l'offîcial, afin qu'on veille à l'exécution. Les exécuteurs testamentaires doivent rendre compte à l'évêque, qui doit être appelé à la distribution des legs ; à moins de cela, elle sera nulle. L'évêque doit garder dans ses archives les actes juridiques des legs pieux (ïd.). »
L'Église s'attribuait la succession de tous les desconfès, ou morts sans confession, des suicidés, des pupilles, des intestats, de ceux qui tombaient frappés de mort subite, « avec d'autant plus de justice que c'est bien moins l'Église qui en profite que le défunt même, qui moissonne dans le ciel les fruits immortels des prières et aumônes qu'on fait par la distribution charitable de ses biens temporels (Id..) »
Je crois qu'il est inutile de parler ici du clergé régulier, c'est-à-dire des couvents d'ijommes et de femmes qui devaient obéira une règle rédigée par leurs fondateurs. On sait assez quels désordres honteux y régnaient. En 1538, le pape Paul III, sous la pression des plaintes universelles, nomma « une congrégation pour la réforme des abus qui
s'étaient glissés dans l'Église, composée de quatre cardinaux et de cinq prélats, qui furent tous la lumière de leur siècle. Quand ce tribunal en vint à l'examen des ordres religieux, il ne fit grâce à aucun. Sa décision fut qu'il fallait les supprimer tous : Aboi endos putamus omnes. »
Cette radicale suppression des ordres monastiques, réclamée par l'élite des prélats du temps, eût été un immense bienfait pour la société toute entière, en rendant à la vie sociale ces parasites qui s'engraissaient stérilement au milieu de la misère universelle, en même temps qu'ils scandalisaient le monde par le spectacle de leurs débauches. Mais les papes ne pouvaient licencier leur armée de moines sans abdiquer eux-mêmes devant les évêques et les conciles. En outre, la juridiction épiscopale prêtait trop largement le flanc à la critique, et les moines étaient fondés à s'y soustraire, pour ne reconnaître que l'autorité du Saint- Siège. Quoiqu'il en soit, le mal, pendant les derniers siècles, avait été poussé à outrance, et l'on avait trouvé moyen d'abuser même des abus les plus criants. Aussi ne doit-on pas s'étonner si de toutes les poitrines s'échappe ce cri, grès de menaces : La Réforme !...