LES MARTYRS
lU risque d'amoindrir Dieu, les dévots aiment à le faire intervenir jusque dans le détail et le menu des affa ires de ce monde. Disons donc qu'à ce moment critique, le Dieu des vengeances célestes suscita, presque au même moment, trois hommes providentiels, Luther en Allemage, Calvin en France et Zwingli en Suisse, qui prêtèrent l'autorité de leur voix puissante à la colère universelle, et qui consommèrent cette révolution du mépris dont les germes étaient déposés depuis deux siècles dans toutes les consciences honnêtes.
« Nous sommes tous prêtres, avait dit Luther ; chaque pasteur peut avoir une femmiî. » Cela faisait rentrer le prêtre dans la société générale et dans la famille, et chaque chrétien, la Bible et l'Évangile à la main, devenait prêtre
dans sa maison. C'était l'égalité de tous, avec la responsabilité directe de chacun de nous devant Dieu. La conséquence était qu'il n'y avait plus besoin de papes, de cardinaux, d' évoques, de Sacré Collège, et que toute la savante et ruineuse hiérarchie de Rome s'écroulait sur ses fondements.
« Il ne prenait d'autre règle que l'Écriture pour discerner les vérités qui appartiennent à la foi, des fausses doctrines que les hommes ont inventées, et d'autre juge que la raison, pour choisir entre les différents sens dont l' Écriture est susceptible (Ducreux). » C'est-à-dire qu'il prétendait substituer le dogme de la liberté de conscience et de la hbre discussion, à l'ancien dogme de la foi aveugle [et obligatoire. Credo quia absurdum^ avait dit saint Augustin. — Je crois parce que c'est absurde. — Abêtissez-vous pour croire, — devait répéter Pascal en plein dix-septième siècle. Au seizième, Luther, Calvin et Zwingli estimaient que si Dieu avait donné la raison à l'homme, c'était pour éclairer sa marche dans la vie, et qu'il n'avait pu allumer ce flambeau dans la main de sa créature pour qu'elle le conduisît vers les abîmes. Ils affirmaient que l'Évangile était fort simple, et facile à comprendre, et qu'on en avait faussé le sens à force de discussions puériles. A quoi bon, par exemple, équivoquer sur la Grâce^ entasser in-foho sur in-foho pour s'entendre de moins en moins sur la grâce naturelle et la grâce surnaturelle, la grâce intérieure et la grâce extérieure, la grâce habituelle, sanctifiante, justifiante, actuelle, prévenante, qui diffère de la grâce prévenue, opérante, coopérante, subséquente, efficace, suffisante, qui parfois suffit et parfois ne suffit pas?...
Sans prévoir encore l'Immaculée Conception et l'infaillibilité du pape, ils rayaient d'un trait de plume tous ces dogmes que chaque siècle avait arbitrairement ajoutés aux
dogmes des siècles précédents, et prétendaient ramener l'Eglise à ce qu'elle était pendant les âges des apôtres et des Pères des quatre premiers siècles. Plus de célibat du prêtre, de confession auriculaire, de purgatoire, de primauté de l'évêque de Rome, de vœux monastiques, d'indulgences, de pèlerinages, de culte des Saints. Toutes les fonctions ecclésiastiques, depuis la plus humble jusqu'à la plus élevée, redevenaient à l'élection de tous les fidèles...
La France n'était pas moins bien préparée que l'Allemagne et la Suisse à recevoir la parole des réformateurs. « Quantité de seigneurs, de militaires entreprenants et de capitaines renommés, la noblesse avide de recouvrer les beaux domaines que ses ancêtres avaient donnés à l'Église, entendaient avec transport tout ce que le prédicant débitait contre la puissance abusive, le faste et la corruption du clergé (Bérault-Bercastel). »
Ce serait, toutefois, une erreur de croire que la Réforme recruta ses premiers adeptes parmi les classes sociales supérieures. Elle racina surtout parmi la bourgeoisie des villes, parmi les savants, les grands artistes, les littérateurs, en un mot parmi la classe intelligente et éclairée. L'ignorance générale avait fait la principale force de l'Église, et elle l'avait maintenue et appesantie sur le monde avec une persévérance implacable. En l'an 1199, elle avait été grandement effrayée en présence d'un péril nouveau. On avait traduit en Français les Évangiles et les Épîtres de saint Paul !... Les curés s'émurent, puis les évêques. Rien n'y fit, et les fidèles s'obstinèrent à ne pas trouver de danger à lire l'Évangile. On s'adressa au pape Innocent III, qui écrivit à l'évêque de Metz, dont le diocèse était particulièrement infecté, de prendre des informations sur les points suivants :
« Quel était l'auteur de la nouvelle traduction ? Quelle
était la croyance des personnes qui en faisaient usage , quelle fin elles s'y proposaient; si elles avaient du respect pour le Saint-Siège et pour l'Église catholique, parce que sur ces lumières et sur d'autres semblables, il pourrait plus certainement démêler ce que l'on avait à présumer ou à craindre : mais que c'était assez des fautes que l'ouvrage avait occasionnés, pour ne pas souffrir qu'elles se multipliassent, et pour tâcher de convaincre les coupables^ par l'Écriture même, que leur conduite n'était pas dans la règle (Longue val). »
Le quatorzième canon du concile de Toulouse, en 1229, fut plus explicite, et il est ainsi conçu : « Qu'il ne soit plus permis aux laïques d'avoir des livres du Nouveau et de l'Ancien Testament, hormis le psautier, le bréviaire ou les heures de la bonne Vierge ; mais il est défendu très étroitement que ce soit une traduction en langue vulgaire. » Enfin, en 1246, le concile de Beziers va plus loin, défend aux laïques d'avoir aucun hvre de théologie, même en latin, et aux ecclésiastiques même d'en posséder en langue vulgaire (Fleury). Telle était la discipline del'Éghse au treizième siècle. Nous verrons qu'elle ne s'en départissait pas encore au seizième, et cela, dans un but facile à comprendre.
On sait que la puissance colossale des papes et de l'épiscopat, par suite, n'avait pour base que le fameux Décret de Gratieii^ la plus impudente falsification de textes qui ait jamais été pratiquée pour tromper et asservir les peuples. Le moine Gratien imagina de fausses décrétales, de faux canons de conciles qui n'avaient jamais existé, et, au milieu de l'ignorance universelle, tout cela fut accepté pour véritable. Notons encore ces graves paroles de l'auteur de Y Histoire Ecclésiastique :
« Les princes latins, ignorants pour la plupart jusqu'à ne savoir pas lire, croyaient sur ces matières tout ce que leur
disaient les clercs, et les clercs avaient tous étudié aux mêmes écoles et puisé dans la même source, qui était le Décret de Gratïen. Chez les Grecs, tous les honnêtes gens étudiaient, les laïques comme les clercs, et ils s'instruisaient dans les livres originaux, l'Écriture, les Pères, les anciens canons ; mais ils ne connaissaient point les fausses décrétales fabriquées en Occident et écrites en latin. Aussi avaientils conservé l'ancienne discipline sur tous les points que j'ai marqués (Fleury). »
Les Grecs, savants et éclairés, ne purent être trompés, ne voulurent pas accepter les usurpations du Saint-Siège : les Latins, ignorants et grossiers courbèrent leurs fronts alourdis sous le plus pesant des jougs, et subirent, sous des maîtres dont les titres avaient été écrits par un habile faussaire, le plus dur et le plus complet des esclavages, car il étreignait les âmes en même temps que les corps. Les Latins s'attribuèrent la qualité d'orthodoxes, et traitèrent les Grecs de schismatiques. C'était le contraire qu'il eût fallu dire.
Aussi est-ce désormais contre le livre, que Rome poursuit une croisade sans relâche ni pitié. Elle proscrit l'imprimerie, cette invention satanique ; elle brûle les livres, et, quand elle le peut, leurs auteurs avec eux. Par une rare et honorable exception, l'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet aimait les sciences et s'entourait de savants. Il choisit dans l'Université de Paris et appela auprès de lui des professeurs de talent, Jacques Le Fèvre, Guillaume Farel et Gérard Roussel, auquel il donna des bénéfices et des emplois considérables parmi son clergé. Le Fèvre, également recommandable par sa piété, son érudition et ses vertus, professait déjà les belles-lettres et la philosophie dès 1493, et avait été, en quelque sorte, le précurseur de Luther, en enseignant la doctrine du salut gratuit, de la justification
par la foi seule, attaquant ainsi celle du salut parles œuvres satisfactoires, et de la nécessité de l'intermédiaire du prêtre entre Dieu et l'homme. Autour de lui se groupèrent bientôt tous les esprits éminenls de l'époque, Henri Estienne, le chef de cette dynastie de savants, les deux Gop, père et fils, le poète Clément Marot, Guillaume Budée, Duchâtel, évêque de Tulle, lecteur du roi François 1", l'Italien Scaliger, l'helléniste Dauès, et jusqu'au dominicain Guillaume Petit, évêque de Troyes et confesseur du roi. Puis enûn, Etienne Dolet, Bonaventure Des Perriers, Rabelais, cet ancêtre de Voltaire et de Beaumarchais.
Le Fèvre, dans son livre : des trois Maries^ avait discuté la question de savoir si Marie, sœur de Marthe et de Lazare, Marie de Magdala, du corps de laquelle Jésus chassa sept démons, et la femme pécheresse dont il est parlé au chapitre vif de saint Luc, sont trois personnes, ou une seule. Noël Béda, syndic de la faculté de théologie, après lui avoir répondu par son traité : De la Madeleine unique^ traduisit Le Fèvre devant le Parlement, afin qu'il fût puni comme hérétique. Ces puérilités, dont on rirait aujourd'hui, pouvaient le conduire au bûcher. A la sollicitation de Budé et du confesseur de François P", ce prince fît défendre au Parlement d'inquiéter Le Fèvre au sujet de cette doctrine. « Mais Le Fèvre, toujours un peu trop amateur de la nouveauté, se rendit suspect en d'autres occasions plus importantes (Longue val). »
Guillaume Briçonnet était en guerre avec les cordehers de son diocèse, qu'ils scandalisaient par leurs désordres, et qu'il prétendait réformer. Tout puissant sur l'esprit de Marguerite, sœur de François I", il avait espéré un moment conquérir ce prince à la cause de la Réforme. François s'arrêta à la tolérance, hésitant entre Rome et Luther, et croyant à la fin plus avantageux pour lui d'être du parti du
pape. Sur ces entrefaites, Ids cordeliers parvinrent à ameuter contre leur évêque tous les fanatiques du royaume. « Il voulait instruire son peuple, et il crut y réussir en faisant distribuer des traductions de la Bible et des offices de l'Église (Id.). » C'était jouer avec le feu!... Brieonnet eut peur, cessa de pouvoir protéger ses amis. Farel dut se retirer en Suisse. Le Fèvre se réfugia d'abord à Strasbourg, puis rentra en France, « où il vécut assez tranquille sous les auspices de la reine de Navarre, sœur de François P% qui était l'asile de tous les beaux esprits, sans en excepter même les plus suspects en fait de religion (Id.). » Gérard Roussel trouve également protection à la cour de cette princesse, qui le fit son prédicateur, puis abbé de Glérac et évêque d'Oléron.
Quelque chose germa cependant de la généreuse semence que tant d'esprits éminents avaient répandue à Meaux. Un simple cardeur de laine, nommé Jean Leclerc, réalisant le premier cette grande parole de Luther : tout chrétien est prêtre, — s'institua le pasteur du troupeau qui tendait à se former. Il fut arrêté, battu de verges trois jours de suite, marqué d'un fer rouge au front, et plus tard, brûlé vif à Metz (1524). En vain l'Inquisition avait été abolie en France. Le clergé la faisait revivre, et la libre pensée inscrivit le nom de Leclerc en tête de son martyrologe.
Le pape pressait François P"^ de rétabhr officiellement l'inquisition dans son royaume. Le Parlement autorisa les poursuites contre les hérétiques, mais voulut les diriger. Ce fut une inquisition laïque, si l'on peut ainsi parier, plus criminelle encore que l'autre, et presque aussi impitoyable. Toutefois, pour accorder sa part au clergé, le Parlement institua, pour la poursuite de ceux dont l'orthodoxie paraissait douteuse, un tribunal composé de deux conseillers-clercs au Parlement, et de deux docteurs en théologie. Afin d'en-
courager l'espionnage et la délation, les biens des hérétiques furent abandonnés aux dénonciateurs. Les parlements des provinces suivirent l'exemple de celui de Paris, et peu à peu les bûchers s'allumèrent sur toute la France.
Au concile de Paris (1523), les Pères dénoncèrent au Parlement les libelles publiés contre le célibat des prêtres. Déjà la Cour avait défendu aux librairies de mettre en vente aucuo livre qui ne fût approuvé par la faculté de théologie. Par son ordre, les livres condamnés furent recherchés et confisqués, et un arrêt du 12 août ordonna que tous les ouvrages de Luther et de Mélanchton fussent brûlés sur le parvis Notre-Dame, et que tous ceux qui en possédaient des exemplaires fussent tenus de les venir déposer au greffe de la Cour. On fit des perquisitions chez les particuliers. On en découvrit chez un gentilhomme de l'Artois, nommé Louis de Berquin. « Il possédait un bien médiocre, mais beaucoup de littérature, et encore plus de bonne réputation du côté des mœurs, de la probité et de la rehgion (Longueval). » Mais il ne savait pas dissimuler son mépris pour les moines et la scolastique. Plus tard, en 1320, il fut condamné au bûcher. Les persécutions se succèdent pour ne plus cesser. Un jeune homme, Jacques Pavanne, un vieil ermite de la forêt de Livry, un gentilhomme nommé de Latour, Hubert, licencié en droit, sont brûlés à Paris, et le bûcher s'alluma à Lyon pour Du Blet et Moulin. Noël Béda poursuit Jacques Merlin, curé de Montmartre, traducteur d'Origène, parce que, dans l'apologie qui précédait la traduction, il démontrait que l'on avait falsifié plusieurs points de la doctrine de ce puissant génie.
Le pape Clément VII poussait à la persécution. « 11 écrivit au Parlement de Paris pour lui témoigner combien il était content de la conduite qu'on tenait en France contre les hérétiques, en l'exhortant à ne point laisser refroidir son
zèle (Longueval). » Jalouse de justifier ces éloges, la Cour instruisit contre quelques hérétiques qui infestaient encore le diocèse de Meaux. Les sanglantes exécutions s'y multiplièrent, et la plus illustre victime de la persécution fut Jean Châtelain, docteur en théologie, « homme très dangereux, parce qu'il passait pour mener une vie réguHère, et qu'il avait toujours à la bouche les termes de Réforme, de pénitence et de primitive Église (Id). »
Pierre Gringoire avait traduit en français les heures de Notre-Dame. Il voulut obtenir la permission de faire imprimer cette traduction, adressa sa demande au Parlement, qui en déféra à la Sorbonne. Celle-ci, par décret du 26 août 1525, déclara que « de pareilles traductions, tant de la Bible que d'autres livres de religion, étaient pernicieuses et dangereuses, parce que ces hvres ont été approuvés en latin et doivent ainsi demeurer. » Le Parlement sanctionna cette décision ridicule.
C'était donc l'ignorance épaisse, crasse, absolue, que voulait l'Eglise. Tout progrès, même insignifiant, devenait un crime, toute lumière était un incendie, et chercher à comprendre les Céments de sa religion, les prières que l'on adressait à Dieu devenaient un crime damnable. La terreur qu'inspirait l'hérésie troublait tellement les esprits, que l'on allait « jusqu'aux soupçons, jusqu'aux scrupules. Souvent la plus petite analogie dans la conduite d'un homme avec les principes de la Réforme, parurent un motif suffisant pour l'emprisonner, pour le bannir, pour le brûler (Pluquet). » Cruautés inutiles ! « Des curés, des rehgieux, des docteurs en théologie, des docteurs en droit, adoptèrent ces dogmes ; ils les enseignèrent au peuple, aux magistrats, aux bourgeois, aux femmes (Id.). » Les chanoines de Soissons déférèrent à la faculté de théologie le bréviaire de leur paroisse, tremblants qu'il ne contînt quelque « nouveauté. »
On poursuivit les hérétiques par toute la France. Dans la paroisse de Gondé, du diocèse de Seez, on ne découvrit pas moins de soixante-huit propositions à reprendre dans les sermons du curé. L'archevêque, assisté de l'un de ses suffragants et de cinq abbés, le dégrada solennellement et le livra au bras du séculier, qui prononça contre lui une sentence de mort. A Paris, le bénédictin Salignac, le docteur Jean Morand à Amiens, furent poursuivis et condamnés. Dans le Languedoc, cette patrie des anciens Albigeois, le mal était plus général que partout ailleurs. « Celte grande et belle province était comme abandonnée par ses évoques, la plupart hommes de qualité, et qui se trouvaient beaucoup mieux à la cour que dans leurs diocèses (Longueval). » Le Parlement de la province luttait seul contre le débordement des mauvai^s doctrines. Le jour de Pâques de l'année 1532, il fît arrêter » un grand nombre » de protestants. L'un d'eux fut brûlé vif, les autres subirent différentes peines.
Le Béarn surtout se déclarait pour la Réforme, étant sous la domination de Marguerite, reine de Navarre, qui assez ouvertement protégeait les hérétiques. On lui reprochait d'avoir fait traduire en français, par l'évêque de Senlis, le livre dont elle se servait pour ses prières (Id.) !... Le 13 janvier 1533, François I" interdit « toute impression de livres dans le royaume sous peine de la hart, » de la potence. Mais la mort est trop douce, le bûcher lui-même n'a pas assez de tortures, et d'Itahe, où il était en usage dans les États soumis à la domination du pape, on introduisit en France pour les « malversants en matière de religion, » un supplice nouveau, l'estrapade, plus terrible que tous les autres, et qui combinait les raffinements de la pendaison lente avec le bûcher à petit feu. On liait le criminel les mains derrière le dos, on l'élevait avec une pouhe au haut d'une
longue pièce de bois, et on le laissait retomber brusquement sur les flammes, de telle sorte que le poids du corps et la secousse disloquaient les bras, pendant que les jambes brûlaient. Et Ton recommençait ainsi « jusqu'à ce que la mort s'ensuive. »
Ce fut vers cette époque que les doctrines de Calvin se répandirent en France. Calvin possédait un esprit de méthode qui manquait à Luther. Le moine Augustin, fougueux révolutionnaire, allait au plus pressé. Il avait démoli l'Étçlise, Calvin en construisit une nouvelle sur les ruines entassées par son prédécesseur. Voulant instituer un culte tel que le demande Jésus, « en esprit et en vérité (Saint Jean, iv, 23), » il supprima dans son temple les autels, les croix, les images, les habits sacerdotaux, toutes ces cérémonies extérieures, toute cette pompe mondaine, idolâtre et païenne introduite peu à peu dans l'Église de Rome pour éblouir l'imagination des peuples. Donnant un corps à toutes les aspirations des réformateurs venus avant lui, il clôt la liste des grands hérésiarques, inutiles désormais parce qu'ils ne peuvent plus s'attaquer à rien qui soit de nature à passionner les masses.
Persécuté en France, Calvin se réfugia à Genève, où bientôt il fut tout puissant. « Son autorité s'accrut encore par l'arrivée d'un grand nombre d'étrangers, et surtout de Français, qui se réfugiaient à Genève pour y trouver la liberté qu'ils n'avaient pas dans leur patrie (Ducreux). •> Maître absolu dans cette ville, il régla selon ses vues particulières tout ce qui concerne le culte. 11 établit des colloques, des synodes, des consistoires, des prêches, fixa les différents degrés du ministère, les fonctions attachées à chaque ordre, détermina la forme des élections et celle des jugements, composa un catéchisme plus développé que celui qui était alors en usage, et fit décider, dans une assemblée géné-
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raie , qu'à l'avenir on n'en enseignerait pas d'autre.
A la lecture des livres de Calvin, les yeux s'ouvrirent. Chacun s'étonna que Ton eût été si longtemps à s'apercevoir des abus monstrueux que l'on venait leur dévoiler. Une si longue oppression sous le joug de prêtres gangrenés de simonie et pourris d'immoralité, inspira un besoin prodigieux d'indépendance et de liberté. Poursuivi sans relâche, Calvin répondit par des paroles de colère. Peut-être eût-il mieux valu ne pas attaquer encore le dogme, et se contenter de mettre à nu les plaies hideuses et profondes que l'ignorance, l'ambition, l'avarice, la démoralisation, la superstition avaient faites à la morale de l'Évangile. Peutêtre suffisait-il de flétrir les vices des ecclésiastiques, mais en respectant leur caractère pour les amener à se corriger eux-mêmes, au lieu de les exaspérer par des critiques trop amères. La Réforme était inattaquable, en se plaçant sur le terrain de la simplicité des premiers siècles. Pour substituer l'ancien gouvernement fédératif des apôtres à la monarchie absolue du pape, c'était assez de rappeler aux évêques leurs droits imprescriptibles, et par quelle série de mensonges, d'usurpations leur dignité avait été avilie au profit de la puissance absolue de Rome.
Mais, tandis que, par l'organe de Calvin, la libre pensée battait en brèche le dogmatisme de l'Église, l'Université de Paris élevait dans ses écoles celui qui allait devenir l'adversaire le plus implacable de la raison et du libre examen.
En l'an 1491, Marine Sonez, la noble épouse de Bertran Sonez, seigneur de Loyola, en Biscaye, dans le royaume d'Espagne, avait donné naissance à un onzième enfant que l'on appela Inigo (Ignace). D'abord page du roi Ferdinand V, il fut élevé en gentilhomme, c'est-à-dire dans l'ignorance la plus complète, et pour la profession des armes. « La vanité occupait tout son esprit^, dit l'abbé BsiiWei {Vies des Saiîits)^
la galanterie partageait tous ses exercices avec les travaux militaires, et il ne suivait dans toutes ses actions que le penchant d'une nature corrompue ou les fausses maximes du monde. »
Hardi capitaine, il défendait, en 1521, la ville de Pampelune, qu'assiégeaient les Français. Un éclat de pierre le frappa à la jambe gauche, tandis qu'un boulet de canon lui cassait dans le même moment la jambe droite. Confié à des mains malhabiles, le brillant cavaHer d'autrefois demeura boiteux pour toute sa vie. Cloué sur son lit de douleur, il avait demandé, pour se distraire, quelques-uns de ces beaux romans de chevalerie qui avaient fait ses déhces, et dont il avait pris les galants héros pour modèles. On ne put lui offrir que h Fieiir des Saints^ que le désœuvrement lui fît lire, et dont les merveilleuses histoires le charmèrent, et amenèrent sa conversion, si rapide, qu'on l'attribua à un miracle de Dieu.
Il résolut de s'instruire, « commençant à l'âge de trentetrois ans à apprendre la grammaire. » Il voulut y joindre l'étude de la logique, de la physique et de la théologie scolastique. Tout cela se brouilla tellement dans sa pauvre cervelle qu'il pensa en devenir idiot, et tout son travail aboutit à ne rien savoir. Cependant Dieu ne permit pas qu'Ignace ouvrît les yeux sur le désordre de ses études, ni que son bon sens servît à le redresser : de sorte qu'étant rebuté du peu de progrès qu'il faisait dans les sciences, il s'appliqua entièrement aux œuvres de charité. Il se mit à exphquer la doctrine chrétienne aux enfants, à servir les malades de l'hôpital, à soulager les pauvres honteux, et surtout à réformer les mœurs des écoliers débauchés (Baillet).
Tel était, de l'aveu même de ses apologistes, le pauvre esprit qui a exercé l'influence la plus considérable sur la direction que devait suivre le catholicisme.
Ignace quitta l'Espagne pour la France, où, inconsciemment, il venait travailler par avance pour son maître Philippe II. iVrrivé à Paris, en février 1528, il y vécut misérablement, demandant son pain de porte en porte. « Il se mit dans le collège de Montaigu, où il hanta les basses classes avec les petits écoliers pour rapprendre la grammaire (Id.). » Puis il se prit à la leur enseigner à son tour. Il voyait clairement que celui qui saurait s'emparer de l'enfance, tiendrait dans ses mains l'avenir des sociétés. Il conçut donc, et mûrit longuement le projet de fonder un ordre nouveau, consacré surtout à l'instruction de la jeunesse. Six compagnons, tous étrangers comme lui, s'associèrent à son œuvre. Les deux plus célèbres étaient François Xavier et Jacques Lainez ; et le 16 août 1534, le jour de l'Assomption, les sept nouveaux élus firent vœu, dans la chapelle de la Vierge de Montmartre, à Paris, de vivre sous la règle qu'Ignace de Loyola venait de rédiger.
Elle exigeait les trois vœux ordinaires d'obéissance, de chasteté et de pauvreté. C'était un nouvel ordre mendiant à ajouter aux quatre mendiants, franciscains, dominicains, carmes et augustins, dont le peuple ne pouvait suffire à entretenir le pieux parasitisme. Dévoré par les loups, il fallait qu'il fût encore rongé par les poux. Toutefois, les projets d'Ignace soulevèrent les susceptibilités des docteurs de la faculté de théologie, et il songea alors à se rendre à Rome pour demander à Paul III d'approuver la Règle qu'il allait lui soumettre. Le pape hésita longtemps avant d'accorder l'approbation sollicitée. On eût dit qu'il prévoyait que la papauté allait se donner des maîtres. Mais Ignace avait eu une inspiration de génie. C'était d'ajouter un quatrième vœu, celui d'obéir aveuglément, jusqu'à la folie et jusqu'au crime, comme un bâton dans la main qui le fait tourner, comme un cadavre, — peruide ac cadavei\ — à tous les
ordres du pape, du général et des supérieurs choisis par celui-ci ; d'aller, partout où il lui plairait, travailler au salut des âmes, — ad majorem Dei gloriam^ — pour la plus grande gloire de Dieu et l'extension de la Société de Jésus. Tel fut le nom adopté par l'ordre nouveau, que Paul III approuva enfin par une bulle du 27 septembre 1540.
Ainsi, au moment même où le protestantisme s'efforçait de relever la personnalité humaine, le jésuitisme venait l'absorber violemment dans la collectivité rehgieuse. Lutte terrible, persévérante, dont nous voyons encore aujourd'hui les convulsions douloureuses, menaçantes pour la liberté. En attendant, le succès de la Société fut rapide, et quand le fondateur mourut, seize années après que Paul III en eut approuvé les statuts, l'ordre comptait treize provinces complètes : Portugal, Gastille, Aragon, Andalousie, Lombardie, Toscane, Naples, Sicile, haute et basse Allemagne, France, Brésil et Inde Orientale. Il possédait environ cent collèges ou maisons de la Compagnie dans ces diverses provinces.
Pendant que le jésuitisme grandissait pour apporter un si puissant renfort à l'Éghse, la terreur de l'hérésie troublait tous les esprits et les poussait jusqu'à la foHe furieuse. Les supplices isolés ne suffisent plus, la fureur des prêtres réclame désormais de larges sacrifices humains et de vastes hécatombes. Ils travestissent l'Agneau de Paix en tigre altéré de sang, il lui faut la chair fraîche des pendus ou la chair rôtie des bûchers. Pour frapper les esprits et réchauffer le zèle des tièdes, on organise de fréquentes processions solennelles par les rues de Paris. D'insolents hbelles contre l'Eucharistie, et remphs d'injures à l'adresse du clergé avaient été affichés en divers quartiers de la ville. << Le roi ayant résolu d'expier, par une procession solennelle, les offenses commises par les hérétiques contre le Saint-Sacrement, ordonna qu'on fît jouer les estrapades sur son passage
et dans les six principales places de la capitale. A chaque station, en effet, on attendit, pour commencer le supplice, l'arrivée de François I*"" et de la procession, et le roi, humblement prosterné, implorait la miséricorde divine sur son peuple, jusqu'à ce que les malheureux martyrs eussent péri dans d'atroces douleurs au miheu des huées du peuple. » Ce n'est pas chez les protestants, c'est chez les écrivains catholiques qu'il faut compter les victimes que le catholicisme offre à l'effroyable divinité qu'il a imaginée. Le Bourgeois de Paris, zélé cathohque, relève avec orgueil dans son Journal le nombre des martyrs de la foi nouvelle. De novembre 1534 à mai 1535, il en compte quinze, « pendus à des chaînes de fer et ainsi brûlés... Et furent les procès avec eux brûlés. » Et en effet, pour n'avoir pas à rougir de ces monstruosités sans nom devant la postérité, on brûlait les pièces du procès avec les victimes.
« La faculté de théologie de Paris dressa dans une assemblée publique, par forme de profession de foi, une suite d'articles qui traitaient de toutes les matières débattues, et déterminaient ce qu'il fallait croire. On marquait aux prédicateurs et aux docteurs ce qu'ils devaient prêcher et enseigner. Les licenciés et les bachehers étaient tenus de jurer sur ces articles, et on obligeait jusqu'aux simples écohers de faire la même chose avant de commencer leur cours de théologie. Non seulement les livres et les ouvrages suivis qui enseignaient l'erreur, mais un sermon peu exact, une seule proposition mal sonnante dans un sermon, une omission affectée suffisait pour alarmer le zèle des docteurs. Aussi vit-on en quelques mois l'augustin Jean Bernardi, le docteur Claude d'Espence et Landry, curé de Sainte-Croix de la Cité, admonestés, dénoncés, interrogés, et contraints de se rétracter publiquement (Bérault-Bercastel). »
Au milieu de cette terreur universelle, chacun, pour
n'être pas inquiété, dénonçait son voisin ; quiconque possédait des livres se voyait exposé à de véritables visites domiciliaires, et conime les limites étaient imperceptibles entre ce qui était permis ou défendu de lire, de dire ou d'écouter, le plus sûr était de boucher ses yeux, sa bouche et ses oreilles, et de laisser passivement couler ses jours au sein de cette hébétude que voulait éterniser l'Église de Rome.
Bien que l'Inquisition ne fonctionnât plus officiellement que dans le Languedoc, le Dauphiné et la Guienne, néanmoins elle existait en fait dans Paris, et à la requête de l'inquisiteur, les curés, à la suite d'édits rigoureux qui se succédèrent de 1540 à 1543, eurent ordre d'exhorter leurs paroissiens à dénoncer « les mal pensants sur les choses de l'Église, œuvre très agréable à Dieu. » Un édit du 30 août 1842, notamment, ordonna aux parlements de vaquer, toutes affaires cessantes, à la poursuite des hérétiques, « comme séditieux et conspirateurs occultes contre la prospérité de l'État, laquelle dépend principalement de l'intégrité de la foi catholique. »
Le mal était plus général et plus grand dans les Alpes, le Dauphiné, la Provence et jusque dans le Gomtat Venaisin, qui appartenait au pape. Les habitants de ces contrées « méprisaient le clergé à cause de ses richesses, ne voulaient dépendre ni des évêques ni du pape, parce qu'ils ne les croyaient pas assez parfaits pour leur commander... Ils joignaient à cela l'idée d'une pauvreté hypocrite, suivant les rêveries de Pierre Valdo et des Pauvres de Lyon (Longueval). » François P"" commença par charger du Bellay, gouverneur du Piémont, de se livrer à une enquête sur ces derniers descendants des Vaudois. Du Bellay lui écrivit : « Ce sont des gens qui depuis deux cents ans ont défriché ces terres et en jouissent au moyen d'une rente qu'ils font aux propriétaires ; qui, par un travail assidu, les ont ren-
dues fertiles ; qui sont laborieux et sobres ; qui, au lieu d'employer leur argent à plaider, l'emploient au soulagement des pauvres ; qui paient régulièrement la taille au roi et les droits à leurs seigneurs ; dont les fréquentes prières et les mœurs innocentes témoignent qu'ils craignent Dieu.»
Cet éclatant témoignage n'arrêta pas la fureur des catholiques. François I" ordonna de procéder contre les hérétiques, et le parlement d'Aix « rendit un arrêt foudroyant qui condamnait au feu plusieurs personnes atteintes d'hérésie, et enjoignait nommément la destruction totale de Mérindol, comme étant la principale retraite des Vaudois... Les archevêques d'Aix et d'Arles l'avaient sollicité avec empressement (Longueval). »
François I" envoya des troupes nombreuses pour exécuter l'arrêt. « )^es villages furent pillés et brûlés, dit l'abbé Bérault-Bercastel. Le feu dévorant jusqu'aux maisons et aux arbres fruitiers, les habitants fuyaient avec leurs femmes et leurs enfants dans les bois et les montagnes. On voyait marcher précipitamment des vieillards décrépits, les femmes emportant leurs petits enfants, ou enveloppés dans leurs berceaux, ou tout nus sur leur sein ; et le soldat impitoyable égorgeait, éventrait tout ce qu'il pouvait atteindre, sans nulle attention à la faiblesse du sexe ou de l'âge. On entendait des gémissements, des cris de désespoir, des hurlements, que les échos des montagnes rendaient successivement d'une manière plus effroyable. Cette armée de bourreaux se partagea en plusieurs corps, pour porter en plus d'endroits le carnage et la désolation. Dans les défilés où il n'était pas sûr de s'engager, on investissait ceux qui s'y étaient retirés ; on leur coupait toutes les issues, on les resserrait comme des bêtes sauvages dans leurs halliers ; on défendait, sous peine de la vie, de leur fournir aucun ali-
ment, et on les réduisait, ou à périr de faim, ou à devenir la proie des loups et des ours.
» A Mérindol, lieu bien informé de la situation, l'on ne trouva pas une seule personne. On mit le feu à la bourgade, et de deux cents maisons qui la composaient, il n'en resta pas une seule... De Mérindol, où le premier président d'Oppéde ne manqua pas de figurer avec l'avocat- général, on se rendit à Cabrières. Il n'y était resté que soixante hommes et trente femmes, qui fermèrent les portes à ces assassins, et se mirent en devoir de se défendre. On composa, pour n'être point retardé dans le brigandage : on leur promit la vie sauve, et aussitôt après, comme par mépris de la foi donnée, on les chargea tous de chaînes. Les hommes furent conduits dans une prairie voisine, et tous étranglés sans distinction d'âge. On enferma les femmes dans une grange pleine de paille, puis on y mit le feu ; et lorsqu'elles se présentaient aux fenêtres pour se jeter en bas, on les repoussait avec des fourches, ou on les recevait sur la pointe des hallebardes.
» On usa de la même atrocité et des mêmes parjures contre la petite ville de la Côte, qui était assez bien murée et munie d'un château. Après leur avoir promis qu'il ne leur serait fait aucun dommage, pourvu qu'ils déposassent leurs armes dans le château, et qu'ils abattissent les murs de la ville en quatre endroits, on entra par les brèches que la crédulité de ces malheureux leur avait fait faire, et l'on tailla les hommes en pièces sans qu'il en restât un seul. Les femmes et les tilles qui, pour se dérober au premier emportement du soldat, s'étaient réfugiées dans un jardin près du château, furent si brutalement outragées, que plusieurs expirèrent sur la place.
» Il y eut vingt-deux villages ou bourgs saccagés et brûlés. On fit périr trois mille personnes, au rapport des
auteurs qui en comptent le moins... Après le massacre, plus de sept cents personnes furent condamnées aux galères, et d'autres à d'énormes amendes...»
D'aussi effroyables exécutions, consommées sur les plus inoffensifs des hommes, coupables seulement de trouver que le clergé ne vivait pas suivant les principes de la morale évangélique, ne devaient-elles pas, tôt ou tard, provoquer chez les corebgionnaires des martyrs, l'espoir de sanglantes représailles ?
Malgré ces sauvages égorgements, malgré les persécutions implacables, le protestantisme gagnait chaque jour du terrain, et il semblait que le sang des martyrs n'arrosât la terre que pour y faire germer une moisson nouvelle d'esprits indépendants. A Meaux, déjà si durement éprouvée, on avait, pendant les derniers jours de la vie de François I", arrêté soixante suspects des deux sexes. « Le procès ne dura pas longtemps. Quatorze des plus coupables furent condamnés à être brûlés vifs, et l'on décerna plusieurs autres peines contre tout le reste de ces coupables L'exécution se fît à Meaux avec un grand appareil, mais on eut la douleur de voir qu'aucun de ces fanatiques ne voulut se réconcilier à l'Église. Ils allèrent tous au supplice comme à un festin {Longue val). »
La plus illustre des victimes du fanatisme sous François I" fut Etienne Dolet, l'ami de Rabelais. Poursuivi et condamné une première fois pour crime d'hérésie, et aussi pour avoir « mangé chair es jours prohibés par l'Église, » il échappa au bûcher, qui ne brûla que ses livres. Repris plus tard, le Parlement et la Sorbonne le condamnèrent à être « mis en torture et question extraordinaire, » puis pendu, et par surcroît brûlé avec ses livres. Il lui fut interdit de se plaindre, et l'arrêt ajouta que « au cas où ledit Dolet ferait aucun scandale, la langue lui serait coupée, et il serait brûlé tout
vif. » Cet horrible jugement fut exécuté le 3 août 1546. Le martyr n'avait que trente-sept ans.
Toutefois l'on peut dire que pendant le règne de François I", mort le 31 mars 1547, le feu ne faisait encore que couver sous la cendre. Mais les Réformés ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'ils n'avaient ni justice ni pitié à attendre sous son successeur. Le règne de Henri II, sans être déshérité de gloire à l'extérieur, fut sombre et triste à l'intérieur. Le duc François de Guise, ses deux frères, Charles, cardinal de Lorraine, et Louis I", cardinal de Guise, et le connétable Anne de Montmorency associèrent leur ambition à la fortune de Diane de Poitiers, la favorite du roi, qui délaissait pour elle la reine Catherine deMédicis. Il y avait toujours deux cardinaux dans la famille de Guise. Possédant ensemble douze ou quinze archevêchés et évèchés, et autant d'abbayes, ils disposaient d'une nombreuse armée de curés et de moines, entièrement dévouée à eux, à Rome et à l'Espagne, si puissante alors. C'est surtout sur l'Espagne que les Guises s'appuyaient, à moins pourtant que ces hommes qui allaient devenir si formidables ne fussent rien que des pantins dont le roi d'Espagne, Philippe II, tenait les fils, les faisant agir et se remuer pour lui, quand ils pensaient qu'il agissait pour eux. Afin de distraire le pays, on lui donna le spectacle des bûchers, aussi ce règne fut-il « l'époque des arrêts formidables et des grandes exécutions contre les sectaires (Longueval). »
Par un de ses premiers édits, Henri II détéra, sans appel, les blasphémateurs aux prévôts des maréchaux de France, et défendit à toute personne non lettrée de discuter sur la religion. Il supprima toutes les éditions des livres saints faites par Robert Estienne, et les mit au nombre des ouvrages défendus. Suivant les auteurs de r Histoire de r Église Gallicane^ « la lecture des livres saints en langue
vulgaire faisait alors très mauvaise impression sur l'esprit des simples fidèles... Le simple peuple n'avait ni la docilité de recevoir les conseils de ses pasteurs avant que d'entreprendre la lecture de la Bible, ni l'attention de s'aider de leurs lumières pour en acquérir l'intelligence. Persuadé ensuite de la facilité de ce genre d'études, dès qu'il commençait à y entrevoir quelque chose, il regardait la défense de lire les livres saints comme un effet de l'ignorance extrême des ecclésiastiques (Longueval). »
Lorsqu'elle ne put plus empêcher la lecture de la Bible et de l'Évangile, l'Éghse s'en réserva l'interprétation. C'est ce qu'avait enseigné le concile de Sens (1528), lorsque « parlant des Saintes Écritures dans son quatrième décret dogmatique, il déclare expressément que c'est à l'Église qu'il appartient de terminer d'une manière sûre et infaillible toutes les controverses de la foi, en distinguant le sens vrai et orthodoxe de celui qui est contraire à la vérité. — Il n'est guère d'hérétique, dit-il, qui n'appuie son erreur de quelque texte de l'Écriture. Comment la réfuterez-vous sans l'autorité de l'Éghse (Id.)? »
Si l'Écriture est si difficile à comprendre, et si l'on y rencontre tant de textes pour appuyer l'erreur, il faut reconnaître qu'en la dictant, le Saint-Esprît s'est plu à creuser sous chacune de ses lignes un abîme où beaucoup doivent inévitablement tomber pour rouler jusqu'au fond de l'Enfer.
Le 4 juillet 1549, bon nombre d'hérétiques furent brûlés à Paris avec un appareil bien fait pour jeter la terreur dans les esprits. Des processions solennelles circulèrent par les rues, les châsses des saints furent tirées de leurs églises, tout le clergé, toutes les communautés religieuses, toutes les compagnies de justice y assistèrent, le roi lui-même et toute sa cour y figurèrent. Dans un sermon prêché à Notre-
l'np exéfiition do prntostants.
Dame, le cardinal de Lorraine posa le fameux principe : Un Dieu, un roi, une foi, une loi. Chaque quartier eut son bûcher, et Henri, rentrant à son palais par la rue Saint- Antoine, s'arrêta, entouré de la reine, des princes du sang et des grands officiers de sa cour, pour voir brûler quelques hérétiques : « ce qui n'eut pas l'approbation de tout le monde
(id.). »
Le cardinal de Lorraine était le plus assidu parmi les courtisans de Diane de Poitiers. Un jour qu'il dînait chez elle avec le roi, ils imaginèrent de se donner la distraction de discuter avec un pauvre couturier^ un ouvrier tailleur, pour jouir de son embarras en présence d'aussi augustes personnages. Le couturier répondit avec assurance, embarrassant parfois le cardinal par la logique de ses arguments. Diane, ayant voulu lui venir en aide, s'attira cette rude apostrophe : « Madame, contentez-vous d'avoir infecté la France, et ne mêlez pas votre ordure parmi chose si sacrée qu'est la vérité de Dieu ! »
C'était son arrêt de mort qu'il venait de prononcer. Henri jura d'assister à son supplice. Le bûcher fut dressé dans la rue Saint-Antoine, et le martyr y monta avec trois de ses coreligionnaires. Henri regardait, bien en vue, assis à la fenêtre d'un hôtel en face. Mais il sembla que le spectacle fût pour le couturier, « car il se mit à regarder le roi si fort, que rien ne l'en pouvait détourner. » Henri quitta la fenêtre, et se retira, poursuivi longtemps par ce regard implacable, et depuis, il n'assista plus à aucun des supplices que ses juges multiplièrent, en Grève, dans la rue Saint- Antoine, sur la place Maubert, et en tous lieux.
Pendant ce temps, le concile de Trente se décidait à terminer ses travaux. Dans la pensée des empereurs qui en avaient provoqué la tenue, il devait aboutir à réconcilier les protestants avec les cathohques : il opéra une scission défi-
nitive entre les deux Églises, et à la fin de la séance de clôture, le cardinal de Lorraine poussa le cri de guerre : i\.nathème à tous les hérétiques ! — et tous les Pères unirent leurs voix à la sienne : Anathème!.. Anathèrae!..
Dès la première réunion, les légats avaient donné connaissance d'une longue exhortation dans laquelle il était dit ' « que pour la corruption des mœurs, il n'était pas besoin d'en parler, personne n'ignorant que le clergé et les pasteurs étaient les corrupteurs et les corrompus. » (Fra Paolo Sarpi, hist. du concile de Trente). » On démontra même qu'il y aurait les plus graves dangers à corriger les vices du clergé, si honteux fussent-ils, et Nicolas Schomberg, cardinal de Gapoue, « montra par un long discours que la réformation n'était point de saison. Il dit : — que la malice des hommes était telle, que si on les empêchait de faire un mal, ils se plaisent à en faire un plus grand, et qu'il y a moins d'inconvénient à souffrir un désordre connu, et qui, parce qu'il est d'usage, donne aussi moins de scandale, que d'en introduire un autre qui, comme nouveau, est aussi plus apparent, et par conséquent plus sujet à la censure. Que ce serait donner aux Luthériens sujet de se vanter d'avoir forcé le pape à faire cette réformation... ; ce qui fomenterait leur opiniâtreté (Id.). »
Telle était la terreur qu'inspirait la raison humaine, qu'une discussion des plus chaudes s'éleva pour savoir s'il était permis de commenter les livres saints. Le cardinal Pacco prétendit: « que l'Écriture avait été exphquée par tant d'habiles gens, que l'on ne pouvait pas espérer de rien faire de meilleur, et que les nouveaux sens donnés à l'Écriture avaient fait éclore les nouvelles hérésies. Qu'il fallait donc arrêter la licence des esprits modernes, et les réduire à se laisser gouverner par les anciens docteurs de l'Église , ou du moins empêcher qu'ils ne troublassent le monde en pu-
bliant des opinions singulières et chatouilleuses. A quoi presque tous les Pères applaudirent (Id.). »
Que l'humanité s'arrête donc dans sa marche en quête du progrès ; qu'elle s'immobilise et s'endorme, l'EgHse veille pour elle; elle pose les limites à l'esprit humain, et lui dit : Tu n'iras pas plus loin ! Que la nature ne permette plus que des hommes de génie naissent encore parmi nous. Ils n'auraient plus rien à faire, qu'à transcrire les livres de ceux qui sont venus avant eux, ou s'ils faisaient autre chose, et s'ils parlaient autrement, ils seraient de toute nécessité des hérétiques dignes du bûcher.
Se plaçant à la tête du parti catholique pour conquérir l'appui du Saint-Siège et du roi d'Espagne, les Guises poussèrent Henri II à des mesures extrêmes contre les protestants. On établit contre eux, dans le Parlement une Chambre spéciale à laquelle on donna le nom significatif de Chambre Ardente. Elle menaçait de consumer le royaume tout entier. « Depuis l'Edit de Chateaubriant, publié en 1551, les bûchers furent allumés partout, et Ton ne fit grâce nulle part aux novateurs. A Bordeaux, à Nîmes, à Paris, à Toulouse, à Saumur, à Lyon, les exécutions furent terribles (Longueval). )> La persécution devint une affaire, une spéculation lucrative, et cet édit de 1651 accorde au dénonciateur le tiers des biens du dénoncé. Le vol légal après l'assassinat légal, et la confiscation complète l'œuvre impie. ATÉglise les cendres, aux gentilshommes les terres, et dans ses Mémoires le maréchal de Vieilleville nous apprend à quelles manœuvres se livraient les plus grands parmi les nobles pour se faire attribuer de riches successions. Il refusa la confiscation accordée, par brevet signé du roi, à lui et à quelques autres gentilshommes, des biens des « luthériens des pays de Guyenne, Limousin, Qaercy, Périgord, Saintonge et Aunis. »
On brûlait les hommes, mais on enterrait vives les femmes^ par un sentiment de pudeur bien naturel, parce qu'on avait remarqué que, leurs vêtements consumés, elles restaient exposées nues aux regards. On les plaçait au fond de la fosse dans une bierre sans couvercle. Trois barres de fer maintenaient immobiles la tête, le ventre et les pieds. La terre était rejetée sur la personne vivante. Quelquefois le bourreau pour abréger le supplice de la martyre, l'étranglait d'avance. D'autres fois il lui dansait lourdement sur le ventre afin que l'étoufFement fût plus rapide.
C'est à la toute-puissance du cardinal de Lorraine que les jésuites furent redevables de leur établissement en France, malgré l'énergique opposition de l'évéque de Paris, du Parlement, de la faculté de théologie, et de tous les prélats, qui se trouvaient toujours en grand nombre dans la capitale. L'évéque de Glermont seul, Guillaume Duprat, fut pour eux, leur offrit un asile provisoire dans son hôtel, et finit par leur léguer 36,000 écus. A. l'instigation du même cardinal de Lorraine, Henri II « demanda au pape Paul IV que l'inquisition fût établie en France comme elle l'était en Italie, où ce pontife naturellement sévère l'avait mise depuis peu au plus haut point d'exactitude et d'inflexibilité. Paul reçut la supplique avec joie, et donna une bulle, le 21 avril 1557, par laquelle les cardinaux de Guise, de Bourbon et de Ghàtillon étaient constitués directeurs de l'inquisition en France (Longueval). »
Le martyre enfantait des prosélites, et ceux que l'on nommait de « la Religion Prétendue Réformée, » et plus dédaigneusement huguenots et parpaillots, faisaient des recrues importantes. Princes du sang, le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, et son frère Louis, prince de Gondé, supportaient impatiemment l'insolence des princes Lorrains, qui n'étaient que des étrangers. Par esprit d'opposition, au-
tant peut-être que par conviction religieuse, ils se confondaient dans les rangs de ceux qui se réunissaient le soir au Pré-aux-Glercs pour chanter tous ensemble les psaumes de Marot. Aux premiers rangs se placèrent bientôt trois frères, trois neveux du connétable de Montmorency, les Ghàtillons, dont le plus célèbre, l'amiral Gaspard de Goligny, fut véritablement un grand homme, et par son caractère, et par ses talents militaires. Dandelot, colonel de l'infanterie française, rendit également de grands services à la cause ; le troisième, le cardinal Odet de Ghàtillon, ne se convertit que plus tard au protestantisme.
Se sentant nombreux et soutenus, les calvinistes ne craignirent pas de tenir, à la fin de mai 1559, leur premier synode à Paris pour y dresser une confession de foi avec un corps de doctrine. Les Guises alors réchauffèrent le zèle de Henri IL Le clergé, les nobles, le peuple, tous disaient que « le cardinal de Lorraine et le duc de Guise étaient comme appelés de Dieu pour le soutien de la religion catholique (Gastelnau). « Henri alors « prit la résolution fixe d'exterminer l'hérésie de ses États, et porta le terrible édit d'Ecouen, qui ordonnait la peine de mort contre tous les luthériens, avec défense à tous les Parlements, où il fut vérifié sans limitation, de mitiger cette rigueur, comme quelques-uns l'avaient fait (Bérault-Bercastel). » Ce terrible édit d'Ecouen était accompagné de lettres patentes dans lesquelles il était dit : « Pour éviter les conventicules et assemblées illicites, le roi veut que toutes personnes qui auront connaissance de ceux qui font lesdits conventicules, tant de jour que de nuit, soit pour le fait de la religion, ou autre fin qnelqu'elle soit, viennent les révéler à la justice, sous peine d'être punies de telles et semblables peines que ceux qui se seront trouvés auxdites assemblées ; voulant que à celui qui viendra le premier à révélation, et par le moyen duquel telles
choses s'avéreront, il lui soit fait pardon, quoiqu'il fût des complices et des coupables, et qu'il lui soit donné pour récompense la somme de cent écus pour une fois ; voulant que lesdits révélateurs soient gardés de toute injure et oppression, et les conservant en sa protection et sauvegarde. » On provoquait et l'on récompensait l'espionnage et la délation ; et pour ajouter encore quelque chose à Todieux de pareilles mesures, le Parlement enjoignit par arrêt à tous les propriétaires et locataires de maisons, de s'intormer exactement des vices, mœurs et religion de ceux qui y demeuraient, afin d'en faire le rapport aux commissaires des divers quartiers...
Beaucoup de membres du Parlement étaient néanmoins animés d'un esprit de réforme fort dangereux. Le cardinal de Lorraine conseilla au roi de profiter du séjour du duc d^Albe et de sa suite à Paris, où ils se trouvaient à l'occasion du mariage de sa fille Elisabeth de France avec le roi Philippe II d'Espagne, « pour donner curée à tous ces princes et seigneurs d'Espagne, de la mort d'une demi-douzaine de conseillers pour le moins, qu'il fallait brûler en place publique comme hérétiques qu'ils étaient. » Il lui persuada de se rendre en personne au Parlement et de faire arrêter cette demi-douzaine de conseillers. Le maréchal de Vieilleville Youlut en dissuader le roi. Mais le cardinal de Lorraine appela à son aide les cardinaux de Guise, de Bourbon et de Pellevé, les évêques de Paris et de Senlis, l'inquisiteur et deux ou trois docteurs de Sorbonne, « qui lui tinrent tant de menaces de la colère de Dieu, qu'il pensait déjà être damné s'il n'y allait (Vieilleville). » Il s'y rendit donc, le 10 juin 1550, après avoir donné ordre à son procureur général de dénoncer les coupables.
Malgré la présence du roi, la séance ne se passa pas sans que des prostestations énergiques fussent exprimées par le
président du Ferrier, et les conseillers Anne Dubourg, du Faur, Fumée, de Foix, Duval, de la Porte et Viole. Du Faur s'écria : « Tout le monde convient que les démêlés de » religion causent les maux dont la France est agitée. Mais » il faudrait savoir quel est le véritable auteur de ces dé- » mêlés.
» Anne Dubourg ajouta qu'il y avait beaucoup de crimes condamnés par les lois, pour la punition desquels la corde et le feu ne suffisaient pas ; que les plus horribles blasphèmes contre Dieu, les parjures et les adultères n'étaient pas seulement tolérés, mais soutenus et fomentés par une licence honteuse et détestable. Par où il accusait, non-seulement les grands de la cour, mais le roi lui-même. Il ajouta que pendant que l'on menait une vie pleine de saletés et d'infamie, on ordonnait des supplices contre ceux qui n'étaient coupables que d'avoir découvert au monde les vices de la cour de Rome et d'en avoir demandé l'amendement (Fra P. Sarpi). »
Transporté de colère, Henri II ordonna de conduire en prison Anne Dubourg et Du Faur. Les autres échappèrent par la fuite au traitement qui leur était réservé. Il nomma des commissaires chargés de les condamner. Dubourg les récusa, mais le Parlement déclara « l'appel frivole. » Condamné au bûcher, il obtint pour toute grâce d'être étranglé avant que son corps fût livré au feu.
Henri II mourut, le 10 juillet 1559, laissant la couronne à François II, l'aîné de ses quatre fils. On espéra que la rigueur des poursuites contre les hérétiques se ralentirait à l'avènement d'un roi de quinze ans. Mais on avait compté sans les princes, qui se disputaient le pouvoir, et pour se rendre nécessaires, avaient besoin de la guerre civile.
François II avait épousé la jeune reine d'Ecosse, Marie
Stuart, nièce des Guises. Oncles du roi, et ayant habilement pris toutes les grandes positions, dans l'armée et dans l'Église, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine gouvernèrent sous le nom d'un prince sans vices ni vertus, faible d'esprit comme de corps , qui vit, en siirple spectateur, se former sous ses yeux les partis qui allaient faire de l'hisloire de France un drame sanglant de quarante années.
Paul IV, avant de mourir, « renouvela par une bulle des plus rigoureuses toutes les censures et les peines portées contre les hérétiques, qu'il déclara, de quelque rang et condition qu'ils fussent, incapables et privés, sans autre forme de procès, de leurs bénéfices, dignités, seigneuries, même souveraines, les donnant aux premiers catholiques. Il voulut que les inquisiteurs italiens, sans se bornera poursuivre l'hérésie, connussent encore de bien d'autres crimes (Bérault-Bercastel). »
Gela visait directement les princes Bourbons, et les Guises livraient ainsi, en France, l'autorité au Saint-Siège. Les Béformés devenaient les véritables défenseurs du royaume, que l'on abandonnait aux fantaisies féroces des papes. A défaut de l'inquisition, que l'illustre chancelier Michel de L'Hôpital sut faire repousser, le cardinal de Lorraine fît rendre l'Édit de Bomorentin, qui attribuait aux évoques la connaissance du crime d'hérésie, et l'interdisait au Parlement, qui ne l'enregistra qu'avec répugnance, et en le modifiant par rapport aux laïques, à qui la cour réserva le droit de se pourvoir devant le juge royal.
On peut dire que déjà le duc de Guise aspirait au trône, et il se servait du cathohcisme comme du plus puissant levier pour soulever les passions populaires. Ayant concentré tous les pouvoirs dans sa puissante main, il ne lui manquait que le titre de roi, et le cardinal de Lorraine ne désespé-
rait pas d'obtenir la tiare pontificale. Il fallait les arrêter.
Hésitant à jouer le jeu sanglant des batailles, les protestants ourdirent la conjuration d'Amboise, dont le prince de Gondé était « le capitaine muet, « et un gentilhomme périgourdin, LaReynaudie, le chef ostensible. Le protestantisme n'avait encore qu'un état-major sans armée. Le peuple des villes, celui surtout des campagnes, pour lequel les libertés ne sont que des abstractions qu'il ne saurait comprendre, l'accueillaient avec défaveur, laissant à un clergé ignorant et débauché le soin de penser et de prier pour eux. Mais la bourgeoisie et la petite noblesse des provinces qui n'avaient que trop de sujets de mécontentement, se convertissaient volontiers aux idées de réformes, sentant bien que, quo qu'il en pût résulter, rien ne pourrait être plus lourd que le joug que Rome faisait peser sur leurs fronts courbés vers la terre.
Le but de la conspiration d'Amboise était l'enlèvement du roi pour le soustraire à la domination des Guises. Une première réunion des conjurés eut lieu à Nantes, en février 1560.
La Reynaudie y exposa nettement son plan, et après avoir montré les dangers que la tyrannie et les prétentions exagérées des Guises faisaient courir au royaume, il ajouta : « Nous ne pouvons, sans manquer à ce que nous devons au roi, à la France, à notre religion, hésiter à exposer nos vies et nos biens pour détourner les maux qui menacent le monarque, et éloigner de la cour les Guises, qui lui tendent des embûches. Or, afin que vous ne croyiez pas que vous agissez en cela contre votre conscience, je veux bien protester le premier, et prendre Dieu à témoin que je ne penserai, ne dirai ni ne ferai jamais rien contre le roi, la reine sa mère, les princes ses frères, ni contre ceux de leur
sang ; qu'au contraire , je défendrai leur majesté et leur dignité, et en même temps l'autorité des lois et la liberté de la patrie, contre la tyrannie de quelques étrangers. »
Cette profession de foi étant acceptée et jurée par tous les assistants, le 15 mars fut fixé pour l'exécution. Mais le secret fut trahi par un avocat de Paris nommé d'Avenelles. Les Guises voulaient compromettre dans le complot les Ghâtillons, Goligny, Dandelot et le cardinal Odet. Goligny, surtout, leur inspirait des craintes. Grand homme d'État et grand homme de guerre, d'une honorabilité parfaite à une époque où si peu de personnages étaient honnêtes, l'amiral Goligny occupait dans l'armée un rang qui lui assurait une autorité considérable. Les Guises décidèrent la reine-mère à les appeler tous les trois à Amboise. Innocents, ils s'y rendirent sans hésiter. Goligny parla en faveur de l'amnistie, et obtint un édit qui garantissait la liberté de conscience. Mais ce n'était qu'une vaine promesse, les Guises ne voulaient que gagner du temps, et quand ils se sentirent en mesure d'agir, ils firent arrêter ceux des conjurés qui se trouvaient à Amboise. La Reynaudie se fit tuer en se défendant comme un lion. Beaucoup d'autres tombèrent dans la lutte, beaucoup furent pendus sur l'heure et sans forme de procès, bottés et éperonnés, sans jugement, sans qu'on s'informât de leurs noms, au hazard. On pendit, noya, décapita tout, sauf quelques-uns des plus compromis, que les Guises réservèrent pour donner aux dames de la cour le passe-temps d'assister à leur supplice. G' était la récréation des après-dîners. Elle se plaçaient aux fenêtres du château d' Amboise, et assistaient à ce hideux spectacle, « comme s'il eût été question de voir jouer quelque mômerie... Et qui pis est, le roi et ses jeunes frères comparaissaient à ce spectacle, et les patients leur étaient montrés par le cardi-
nal de Lorraine, avec des signes d'un homme grandement réjoui. »
La cour avait également appelé le prince deCondéà Amboise. Les nécessités de sa situation le forcèrent à assister à quelques-unes de ces exécutions, que l'on faisait de ses complices. Quelques jours plus tard, d'Aubigné passait à Amboise, avec son fils Agrippa, qui n'avait encore que neuf ans. Lorsqu'il aperçut les têtes de ses anciens amis que l'on avait accrochées aux crénaux de la résidence royale, il s'écria: « Les bourreaux! Ils ont décapité la France ! Mon enfant, continua-t-il en plaçant sa main sur la tête de son fils, il ne faut point épargner ta vie après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur. Situ t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » La foule fanatisée les menaçait, leur jetait des pierres, et ils ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux.
Toute conspiration qui échoue donne une force nouvelle à ceux qu'elle prétendait renverser. Nommé lieutenant-général de royaume, François de Guise résolut d'en finir avec le parti huguenot, qu'il espéra ruiner en frappant le roi de Navarre et le prince de Gondé. Ce dernier, le plus compromis, parvint à se justifier dans une entrevue avec le roi.
Bien des gens réclamaient la tenue des États Généraux, espérant que la nation consultée pourrait se tirer de l'abîme que les intrigues des grands creusaient sous ses pas. L'ouverture en fut fixée au 10 décembre, à Orléans. François II fit inviter le roi de Navarre et le prince de Gondé à s'y rendre. Il leur était difficile de se dispenser d'y paraître. A peine étaient-ils arrivés à Orléans que Gondé fut jeté en prison. Les Guises nommèrent une commission pour le juger.
Ils avaient fixé d'avance le 26 novembre pour sacondam-
nation et son supplice ; mais quelques circonstances retardèrent l'exécution.
La mort de François II (5 décembre) enlevé par une maladie de quelques jours, à l'âge de dix-sept ans, lui i>auva la vie.