CHAPITRE IV
|es nobles, on le voit, traitaient entre eux, et pour eux. La bourgeoisie et le peuple se voyaient moins favorisés. Calvin, qui se mourait, ne cacha pas le mépris que lui inspirait Condé, et Coligny reprocha aux gentilshommes d'avoir sacrifié les intérêts de la religion à la satisfaction de leurs intérêts personnels. Les catholiques, au contraire, n'eussent voulu accepter aucune transaction avec les hérétiques. En somme, personne ne se montra satisfait, ce fut une trêve armée, et non une paix véritable. De plus, on n'en avait pas fini avec la rivalité des deux maisons de Guise et de Châtillon. Outre ses deux frèi'es, les cardinaux de Lorraine et de Guise, le grand duc François laissait deux autres frères, le duc d'Aumale et le marquis d'Elbeuf, et des enfants, dont l'aîné, Henri de Guise, bien qu'il n'eût
encore que treize ans, annonçait déjà qu'il hériterait de l'ambition de son père. Mais tandis que le feu couve sous la cendre, nous laisserons les Guises et les Ghâtillons donner toute carrière à leur haine, pour dire quelques mots du concile de Trente, qui allait clore enfin sa longue session. Je ne relèverai dans ses dernières séances, que ce qui a trait à notre sujet, c'est-à-dire ce qui démontre que ce que les huguenots poursuivaient, c'était la réforme du clergé, qui prétendait ne rien céder de ses richesses ni de sa puissance, et ne pas renoncer à la licence de ses mœurs.
La cour de France se berçait de cette illusion, de voir le concile « trouver des expédients, tant contre les sectaires, que pour pacifier les troubles de la chrétienté (Bérault-Bercastel). » L'arrivée du cardinal de Lorraine, accompagné de plus de vingt évêques français et de douze docteurs de Paris, fut accueillie par des démonstrations de joie plus apparente que réelle, car si les Guises, par l'éclat de leur popularité, commençaient à rejeter dans l'ombre la couronne des rois de France, la trop grande puissance des cardinaux de Lorraine inquiétait les papes, et plus tard Pie V appelait le cardinal Charles de Lorraine « le pape d'au-delà des monts. ^)
Le cardinal parut avec éclat au concile, s'éleva avec chaleur contre les abus qui s'étaient glissés dans la cour de Rome, et se prononça énergiquement pour la supériorité du concile sur le pape*. Il alla jusqu'à demander que l'on pressât la réformation du clergé, que certains psaumes, certaines prières pussent être chantés en langue vulgaire, que l'on se relâchât sur le célibat des prêtres, ou tout au moins que l'on n'accordât les ordres qu'à des sujets arrivés à un âge exempt de tout soupçon. Cette question du céUbat des prêtres effrayait Rome plus que tout le reste. « A la tête d'un clergé qui aurait femmes, enfants et patrie, dit Pie IV,
le pape serait réduit à n'être qu'évêque de Rome ! » Le cardinal demandait aussi que nul ne pût posséder qu'un seul bénéfice, et le saint père lui répondit en souriant : « On ne pouvait choisir un personnage plus propre à réclamer ce genre de réforme, que le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, évêque de Metz, abbé de Fécamp, et possesseur d'un assez grand nombre de bénéfices, pour lui assurer plus de 300,000 écus de rente. Quant à moi, je suis sans intérêt dans la cause; je n'ai qu'un seul bénéfice, et je m'en contente. » Le cardinal eût pu lui répondre que s'il n'avait qu'un seul bénéfice, les annates, les indulgences, la sucession des cardinaux, le denier de Saint Pierre, les revenus immenses de la daterie, de la chancellerie, de la pénitencerie, de la chambre apostohque, et le reste, lui donnaient le pouvoir de lever des sommes prodigieuses sur les bénéfices de tous les autres.
La cour de France demandait que les synodes diocésains se tinssent au moins une fois l'an, les conciles provinciaux tous les trois ans» les conciles généraux tous les cinq ans. Tout cela tendait à garantir une sorte d'autonomie aux divers clergés nationaux, et à les affranchir de la domination tyrannique de Rome. Le pape écrivit au roi de France pour protester contre de pareilles prétentions. « Il lui parut indécent que le rigorisme hérétique dont plusieurs de ces propositions portaient l'empreinte, traçât en quelque sorte, la route de l'Eglise, pour l'institution de sa discipline (Id.). » Si bien, qu'en réahté, on ne voulait rien faire, pour ne pas paraître donner raison aux critiques de Luther, de Zvvingle et de Calvin.
Dans un sermon prêché devant tous les Pères du concile, un évêque du royaume de Naples s'oubliajusqu'à dire < que si la foi catholique était la plus saine, les mœurs des hérétiques étaient les plus pures (Id.). » Il fut statué que son dis-
cours ne serait ni imprimé ni relaté dans les actes du concile.
On décida que pour la promotion des évêques et des prêtres, il n'était pas tellement besoin du consentement du roi, du peuple ou de quelque autre puissance séculière, que sans cela, l'élection fût nulle. » On doit au contraire, tenir pour des voleurs, et non pour des pasteurs, ceux qui sont institués par ces voies séculières. » On ne s'arrêta pas en si beau chemin ; les prélats prétendirent s'affranchir absolument de toute surveillance de leurs souverains respectifs, et les légats du pape soumirent à l'approbation des parties intéressées, trente-huit canons rédigés dans ce but. Ces canons ne montrent que trop à quelles préoccupations, toutes temporelles et nullement spirituelles, obéissaient les prélats réunis à Trente. En les acceptant, on rétrogradait jusqu'au xf siècle, jusqu'aux beaux jours de Grégoire VII, et il ne restait plus aux pa^ es, qu'à déposer les princes, après avoir délié les peuples de leur serment de fidélité. Aussi la cour de France envoya-t-elle l'ordre à ses ambassadeurs de s'opposer formellement à ces outrecuidantes prétentions, contraires à la doctrine de l'Evangile non moins qu'à la tranquillité des empires, et de se retirer, si le concile prétendait passer outre. Du Ferrier, l'un de ces ambassadeurs, défendit avec une grande énergie les vrais principes, que prétendait anéantir la cour de Rome. Il dit aux Pères qu'ils étaient assemblés, non pas pour réformer la puissance temporelle, à qui l'on doit le respect et la soumission, quand bien même ils seraient durs et fâcheux mais pour rétablir les mœurs du clergé, dont la dépravation avait seul enfanté les sectes qui déchiraient l'Église ; qu'on avait à la vérité fait un grand nombre de décrets, de canons, d'anathèmes, mais qu'en cela, on avait donné le change, comme un débiteur qui paie une chose pour une
autre, sans mil égard à l'intention du créancier; que ce n'était pas là un remède qui pût guérir les plaies de l'Église, mais un appareil perfide qui ne servait qu'à les augmenter, au risque de les rendre incurables (Id.). » La tempête que souleva ces observations s'apaisa, et Rome perdit, sur ce point, le terrain qu'elle prétendait usurper. On voit combien les Parlements eurent raison de décider que les décrets du concile de Trente ne pouvaient être reçus ni exécutés en France, y ayant trouvé beaucoup de choses contraires aux droits et prérogatives du roi et aux privilèges de TÉglise Gallicane.
En somme, ce dernier des conciles œcuméniques, qui avait inspiré tant de frayeur à la papauté, eut pour résultat d'affermir, plutôt que de diminuer la toute puissance du Saint-Siège. Aucun des monstrueux abus qui déshonoraient l'Église n'avait été réformé. Seulement, la moitié des peuples chrétiens avaient consommé leur rupture avec Rome, et l'avenir appartenait désormais au protestantisme, bien qu'il fût destiné à succomber en France, après une résistance désespérée.
Pie IV usa et abusa de son triomphe d'un moment. Il publia un Index ^ un catalogue de tous les livres réputés mauvais, et la Rible en langue vulgaire y figure en première ligne. La France ne l'accepta que sous bénéfice d'inventaire, et l'évêque put permettre la lecture des livres saints à certaines personnes, a Encore fallût-il que la permission fût obtenue par écrit, et que l'auteur de la traduction fût indubitablement orthodoxe (Id). » Les évêques eurent en outre le droit d'interdire dans leurs diocèses « tous les livres des auteurs quelconques qu'ils jugeront dangereux. »
Charles IX entrait dans sa quatorzième année. Il fut déclaré majeur, et Catherine, toujours reine et maîtresse sous son nom, se montrait clémente ou sévère, suivant les circons-
tances. « Dans les endroits où les calvinistes se trouvaient les plus forts, on se relâchait considérablement en leur faveur ; ailleurs, on poussait quelquefois la sévérité au delà des ordonnances, ce qui donnait journellement lieu à des murmures, à des entreprises, à des violences qui allaient assez souvent jusqu'au meurtre et au brigandage (Id.). » En somme, c'était de l'arbitraire pur et simple. Les huguenots étaient paisibles, là où on les laissait prier à leur manière ; ils se révoltaient là où, violant les promesses qu'on leur avait faites, on leur refusait la liberté de conscience. Les catholiques irrités des concessions accordées aux religionnaires, n'attendaient que l'heure de recommencer les hostilités. Les prédicateurs, dans toutes les chaires, faisaient la critique du jeune roi, en exaltant le farouche Philippe II, comme le véritable, le seul champion de la foi catholique. Montmorency-Damville, second fils du connétable et gouverneur du Languedoc, pénétrait de vive force dans les villes où l'exercice du culte réformé avait été autorisé, faisait désarmer les habitants, fermer les temples, cloîtrer par force les rehgieux défroqués qui avaient cru pouvoir briser des vœux téméraires pour se marier. AUzès, il fit pendre un ministre dont le discours lui avait déplu. Au Mans, à Tours, à Vendôme, de pareils actes de violence avaient été commis, et au printemps de l'année 1564, on ne comptait pas moins de cent trente-deux protestants assassinés, sans qu'un seul de leurs meurtriers eût été inquiété par la justice.
Catherine, s'apercevant alors que la force était du côté des catholiques, fit rendre l'ordonnance du Roussillon, qui restreignait les avantages accordés aux Calvinistes par l'Edit d'Amboise.
Une conférence eut lieu à Bayonne, (1565) entre Catherine et sa fille Elisabeth, reine d'Espagne, qui s'y rendit accompagnée par le sinistre duc d'Albe, premier ministre de
Philippe II. Le duc insista auprès de Charles IX, pour qu'il remît en vigueur les lois qui condamnaient les hérétiques au supplice. Suivant l'historien Davila, il ajouta « qu'un prince ne peut faire chose plus honteuse, plus dommageable pour lui-même, que de permettre aux peuples de vivre selon leur conscience, introduisant ainsi autant de variétés de religion dans un Etat qu'il y a de caprice et de fantaisie dans la tête des hommes, et ouvrant ainsi la porte aux discordes et à la confusion. » Sa conclusion était que « comme les controverses sur la foi avaient toujours servi de prétexte aux soulèvements des mécontents, il était nécessaire, avant tout, de leur ôter ce prétexte, pour, avec des remèdes sévères, et sans épargner le fer et le feu, extirper ce mal jusqu'à la racine, car la douceur et le support ne servent qu'à l'accroître. » S'il faut en croire Adriani, secrétaire de la République de Florence, qui, pour écrire Y Histoire de so7i temps, avait consulté les papiers secrets de la famille de Médicis, « après s'être souvent enfermée seule avec le duc d'Albe et sa fille, l'épouse de Philippe II, pour délibérer sur les moyens de sauver la France, Catherine s'en tint au conseil que le roi d'Espagne lui faisait donner par le duc d'Albe, qu'on ne pouvait y réussir que par la mort de tous les chefs des huguenots, et en faisant ce qu'ils appelaient proverbialement des Vêpres Siciliennes. Ils résolurent donc que le roi se rendrait à Moulins en Bourbonnais, où l'on estimait que le château serait une demeure fort assurée pour lui, pendant une action d'une si grande importance; et lorsqu'il serait arrivé, on devait faire cette exécution, qui ne fut ensuite accomplie que le jour de la Saint-Barthélémy, en 1572, des soupçons conçus par les huguenots, et la difficulté de faire arriver tous les chefs à la cour ayant fait différer jusqu'alors. D'ailleurs, on trouva plus de sûreté pour le roi dans Paris que dans Moulins. »
Après un voyage de quelques semaines, la cour revint à Moulins, où Catherine avait préparé une entrevue entre les chefs des partis hostiles, qu'elle espérait rapprocher (Janvier 1566). Le cardinal de Lorraine et le maréchal de Montmorency, fils aîné du connétable, étaient divisés ; gouverneur de Paris et l'Ile-de-France, le maréchal, en haine des Guises, s'était fait l'ami des protestants ; les Guises poursuivaient le châtiment du meurtre du duc François, qu'ils prétendaient avoir été assassiné par ordre des Ghâtillons. Le rapprochement fut facile entre Montmorency et le cardinal. Goligny jura solennellement être innocent de toute complicité dans la mort du duc de Guise, et défia en champ clos, quiconque continuerait à l'accuser d'un aussi lâche attentat. Anne d'Esté, veuve du duc François, et le cardinal consentirent à échanger avec l'amiral le baiser de paix. Mais le jeune Henri de Guise, qui n'assistait pas à Fentrevue, ne déposa rien de ses projets de vengeance, et le duc d'Aumale, frère cadet de François, ne cacha pas la haine irrémédiable qu'il nourrissait contre les -Ghâtillons, qui de leur côté, l'accusaient d'avoir voulu les faire assassiner. Catherine dut les éloigner tous de la cour. Ainsi cette entrevue, préparée pour rapprocher les partis hostiles, les voyait se séparer plus divisés que jamais.
Pour bien comprendre les événements qui vont suivre il faut tenir compte d'un fait, bien petit en apparence, mais énorme par ses conséquences, qui s'était accomph en 1564. Fort du succès obtenu au Colloque de Poissy par le P. Lainez, successeur d'Ignace de Loyola dans le gouvernement de l'ordre des jésuites, ceux-ci ouvrirent leur premier collège à Paris. Le clergé et le Parlement leur avaient accordé une sorte d'existence légale, à la condition de renoncer à leur titre de société de Jésus. Mais pour montrer dès le premier jour en quel mépris ils tenaient les prohibi-
lions religieuses et civiles, ils gravèrent au dessus de la porte de leur établissement : Collegium societatis nommis Jesu. Ils avaient obtenu des lettres de scolarité du recteur de l'Université. Pour éviter toute contestation, ils ne les rendirent publiques que le jour même de l'ouverture. On sait de quels moyens l'Eglise dispose pour se procurer de l'argent. Ils donnèrent gratuitement l'instruction que l'Université faisait payer. Ruinée par cette concurrence déloyale, l'Université protesta contre l'autorisation donnée par le recteur, et fit défense aux jésuites de continuer leurs cours, jusqu'à ce qu'ils eussent pris un autre titre. Ils sollicitèrent alors l'autorisation de devenir membres de l'Université. On leur demanda préalablement s'ils étaient séculiers, réguliers ou moines. <( Nous sommes ce que nous sommes ! » répondirent-ils. — Smmis taies qiiales. — Saisi de l'affaire, le Parlement rejeta leur demande. Ils en appelèrent au roi, alors à Bayonne, et de guerre lasse, ils furent tolérés, sinon autorisés. Ils se contentèrent qu'on leur laissât prendre un pied en France, sachant bien qu'il arriverait un moment où ils diraient, comme Tartufe :
La maison est à moi, je le ferai connaître !
Pie IV, mort sur ces entrefaites, avait été remplacé (janvier 1566) par celui que l'Eglise appelle Saint Pie V, qui, tandis qu'il n'était encore qu'inquisiteur général dans le Milanais et la Lombardie, s'était vu contraint de quitter ces contrées, soulevées par la férocité avec laquelle il rempbssait ses fonctions. C'était bien l'homme qu'il fallait pour pousser à l'exécution des mesures que l'on méditait contre les huguenots. Il commença par ordonner de pubher par toutes les églises de la chrétienté la fameuse bulle In cœna Dommi^ publication répétée tous les ans à Rome le jour du Jeudi Saint. « Cette bulle, ouvrage de plusieurs papes, a toujours été regardée comme l'acte le plus injurieux aux
souverains, et le plus contraire à leurs droits légitimes. Le pape y ajouta quelques dispositions nouvelles, croyant la fortifier et augmenter la terreur qu'elle devait, selon ses principes, jeter dans toutes les âmes (abbé Ducreux). » Par cette bulle, tous ceux qui appellent au concile général des décrets du pape, ceux qui favorisent les appelants, les Universités qui enseignent que le pape est soumis aux conciles, les princes qui veulent restreindre la juridiction ecclésiastiques ou qui exigent des contributions du clergé, y sont frappés d'anathème. La papauté ne remarquait pas que le monde marchait, et que le temps commençait à passer, d'élever ces insolentes prétentions. Cette bulle fut donc repoussée en France. Plus tard, en 1580, quelques prélats, toujours plus romains que français voulurent la faire recevoir dans leurs diocèses : un arrêt du Parlement décida que tous les archevêques et évêques qui l'auraient publiée seraient ajournés et verraient leurs revenus saisis ; que quiconque s'opposerait à cet arrêt serait poursuivi comme rébelle et criminel de lèse-majesté.
A peine la cour était-elle de retour à Paris qu'elle apprit que le Midi était en feu, par suite de l'intolérance des catholiques, qui refusaient de tenir compte des conditions de la paix d'Amboise. L'évêque de Pamiers, dont la ville était l'une de celles où les huguenots pouvaient exercer leurs cultes, disait bien haut que l'on n'était pas lié par les serments prêtés aux hérétiques, que les témoins paisibles et muets d'un acte d'hérésie étaient complices devant Dieu ; il commanda Tespionnage et la délation, et ordonna de fermer leurs temples. Les huguenots prétendirent faire respecter leurs droits, chassèrent les catholiques en minorité à Pamiers, et saccagèrent les couvents et les églises. A Foix, le contraire arriva, les protestants furent massacrés, poursuivis dans les montagnes. Ces scènes violentes se repro-
duisirent avec des fortunes diverses à Montaubau, Gahors, Rhodez, Périgueux, Aix, Valence... Devant tous les parlements, les catholiques, auteurs de ces crimes, furent acquittés, les protestants condamnés. Les princes allemands, l'empereur Maximilien, l'électeur palatin, le duc de Wurtemberg, le duc de Deux-Ponts, ceux de Saxe, de Poméranie, le margrave de Bade, envoyèrent en France une ambassade solennelle en faveur de leurs coreligionnaires. Charles IX leur répondit avec colère « que le duc d'Albe avait raison, que ces hommes-là portaient trop haut la tête, et que ce n'était pas par l'adresse mais par la vigueur et la force qu'il fallait les abattre. »
Poussés à bout, les calvinistes se dirent que, puisque ce n'étaitplus qu'une question de force, il fallait tâcher de la mettre de leur côté. Ils apprirent que 6,000 mercenaires suisses marchaient vers Paris, que des ordres étaient donnés pour arrêter Gondé et Goligny, et qu'ensuite on se proposait de révoquer l'Edit d'Amboise pour remettre en vigueur toutes les anciennes lois contre l'hérésie. La cour s'étant retirée à Meaux, Goligny et Gondé résolurent de s'emparer du roi et de sa mère, afin de gouverner sous leur nom et de se mettre ainsi derrière une apparence de légalité, en disposant de l'autorité royale.
Non content d'être les plus nombreux et de tenir dans leur main tous les moyens d'action, les cathoUques songèrent à couvrir le royaume d'un réseau d'associations, de confréries, dans lesquelles les intérêts de la religion sont habilement confondus avec ceux de la politique. Tavannes le premier organise en Bourgognela confrérie du Saint-Esprit, et y fait entrer en foule les ecclésiastiques, la noblesse et la haute bourgeoisie des villes. Le but est de servir le catholicisme, mis en péril par les huguenots, les moyens sont de lever des deniers, d'entretenir des gens de guerre, des
messagers pour épier les démarches du parti contraire. Bientôt la province se voit en état de mettre en campagne 1,500 chevaux et 4,000 fantassins, payés pendant trois mois chaque année. Le cardinal d'Armagnac, d'autres après lui imitent cet exemple,, et Goligny comprend bientôt que l'armement de tant de recrues, coïncidant avec l'envoi des mercenaires suisses, cache des mesures que l'on ne peut déjouer qu'en gagnant l'ennemi de vitesse.
Pour que la hardie entreprise de Goligny pût réussir, il fallait observer un secret bien difficile à tenir quand tant de gens étaient de la conspiration. Il fallait surtout ne pas perdre un jour, pas une heure pour frapper avec la rapidité de la foudre. On perdit cetteheure si précieuse, et Catherine gagna la partie. Elle avait été bien engagée au début. La reine avait envoyé des émissaires à Ghâtillon pour observer l'amiral. Ils le trouvèrent « jardinant en sa maison, » et surveillant ses vendanges. La cour, pleinement rassurée, s'établit à Monceaux, en Brie, et quelques jours après elle apprend que Goligny, sorti tout à coup de son calme trompeur, occupe Lagny et lui coupe ainsi sa retraite sur Paris.
Le 25 septembre, elle se retire à Meaux, après avoir dépêché des courriers pour hâter l'arrivée des Suisses. Pour gagner du temps, la reine envoie le maréchal de Montmorency au camp des calvinistes, sous prétexte de leur faire des propositions d'accommodement, après avoir pris connaissance des griefs qui leur ont mis les armes à la main. Gohgny et Gondé ne pouvaient pas refuser d'entendre le fils du connétable. Mais tandis qu'ils conféraient, les Suisses arrivaient à marches forcées et pénétraient la nuit à Meaux. Le lendemain on se mit en marche pour Paris. Les Ghâtillons et Gondé n'avaient encore autour d'eux que 500 gentilshommes, qui néanmoins ne cessèrent de harceler les 6,000
Suisses qui renforçaient la maison du roi. Ce jeune prince violent, impétueux, furieux de fuir devant ses sujets rebelles, combattit, l'épée à la main, au milieu des Suisses, et cacha au fond de son cœur sa haine, pour la retrouver vivace, au jour de la Saint-Barthélémy.
A peine rentrée à Paris, la cour se prépara à opposer aux huguenots une résistance énergique. Gondé et Goligny occupent Saint-Denis (2 octobre), et voient leur petite troupe s'augmenter chaque jour par l'arrivée de quelques renforts. Ils détruisent les moulins, qui ahmentent la capitale, interceptent le cours de la Seine, affament Paris. L'Hôpital, le connétable, dont l'âge amortit l'ancienne ardeur, tentent d'éviter une bataille, ouvrent des pourparlers avecles huguenots. Paris avait sa population énorme, fanatisée, en armes, qui brûlait de se battre ; le connétable y joignait une armée de 10,000 hommes, et de jour en jour attendait les renforts qu'envoyait l'Espagne. Gohgny ne comptait autour de lui que 2,000 combattants. Les 2,000 firent le siège de la capitale défendue par une armée.
Aux propositions de la cour, Gohgny opposa de fîères demandes. L'Edit d'Amboise ne lui suffisait plus, il lui fallait la pleine liberté, non plus de conscience, mais de culte, partout et pour tous, l'admission égale à tous les emplois, pour les protestants comme pour les catholiques, la diminution des impôts, et la prochaine convocation des Etats Généraux.
L'ex-cardinal Odet de Ghâtillon, qui avait embrassé le protestantisme à la suite du Golloque de Poissy, se trouvait, en costume guerrier, au camp des rebelles. Le connétable reprocha durement à son neveu son apostasie et l'on se sépara plus irrités que jamais. Les armes seules pouvaient désormais décider de la querelle, et les deux partis appelèrent de nouveau l'étranger sur le sol de la patrie. Condé
demanda des secours aux princes allemands, la reine en demanda au 'pape, aux Suisses, au duc d'Albe, à tout le monde, tandis que le cardinal de Lorraine conseillait à Philippe II de revendiquer, à tout hasard, la couronne de France pour la fille de Henri II, pour sa femme Elisabeth, sans se laisser arrêter par la loi salique si, comme cela était probable, Charles IX et ses frères venaient à mourir sans enfants.
Le connétable voulait attendre les renforts qu'expédiaient les Espagnols. Mais, furieux de voir dévaster et brûler leurs habitations champêtres, les Parisiens s'indignaient de voir « une mouche attaquer un éléphant. » Les deux mille huguenots armés à la légère de lances, de pistolets et d'épées, couverts de casaques blanches, sans cuirasses et sans chevaux bardés de fer, attaquaient une armée de 20,000 combattants, solidement équipés, avec dix-huit pièces de canon, et protégés par les murailles de la plus vaste cité du royaume. Gondé, Goligny, Dandelot, Montgomméry guidaient les huguenots ; le connétable, ses deux fds, le maréchal de Montmorency et Damville, le duc d'Aumale, commandaient les catholiques. Les huguenots divisés en trois petites troupes chargeaient leurs puissants ennemis avec une fougue prodigieuse. Un ambassadeur turc, posté sur les hauteurs de Montmartre, suivait avec admiration leurs efforts surhumains. C'était le temps où les sectateurs de Mahomet faisaient encore trembler la chrétienté, et où « fort comme un turc » était un proverbe accepté par tous. L'ambassadeur s'écria, émerveillé : « Si le Grand Seigneur, mon maître, avait mille soldats comme ces blancs pour mettre à la tête de ses armées, l'univers ne tiendrait pas deux années contre lui ! »
L'impétueux Gondé harcelait le corps d'armée que commandait le connétable de Montmorency. Gondé paraissait
vainqueur. Les siens étaient parvenus à entourer le connétable, le pressaient de se rendre. L'écossais Robert Stuart lui déchargea un coup de pistolet dans les reins. Mortellement atteint, le connétable lui brisa les dents avec le pommeau de son épée. Ses deux fds accoururent, arrachèrent le blessé des mains de ses ennemis, et rétablirent la bataille.
La victoire resta aux gros bataillons, mais la gloire fut pour les protestants. Le connétable mourut deux jours après, à l'âge de soixante-quatorze ans, et avec lui disparaissait le dernier membre du Triumvirat, tous les trois frappés de mort violente. Décidément Dieu récompensait mal ceux qui s'armaient pour sa défense. Les huguenots ne se regardaient pas comme vaincus : ils conservaient leurs positions, et dès le lendemain du combat de Saint-Denis, ils brûlaient, aux portes de Paris, le village de La Chapelle, et descendaient de nouveau dans la plaine, défiant les vainqueurs de la veille.
Le maréchal de Vieilleville jugeait bien la situation et les conséquences de la victoire, lorsqu'il disait au roi : « Ce n'est ni votre majesté, ni le prince de Gondé qui l'a remportée, c'est le roi d'Espagne- Car il est mort de part et d'autre tant de valeureux seigneurs, tant de valeureux capitaines et de braves soldats, tous de nation française, qu'ils étaient suffisants pour conquérir la Flandre et tous les Pays- Bas et les réincorporer à votre couronne de laquelle ils sont autrefois sortis. »
Le connétable fut peu regretté ; la reine-mère le jugeait trop puissant. Sa mort portait atteinte au prestige des Ghàtillons, puisque c'était presque sous tous leurs coups que leur oncle avait succombé. Les catholiques perdaient en lui le plus redouté de leurs chefs, tandis que les huguenots conservaient tous les leurs. Aussi les premiers ne purent-ils tirer aucun parti sérieux de leur victoire, bien que le duc
de Nevers ramenât de Piémont des troupes italiennes soldées par Pie V « contre les hérétiques de France, » et que 4,000 Suisses fussent encore attendus par Charles IX. Mais la forte ville maritime de La Rochelle venait de se déclarer en faveur des protestants (février 1568), qui avaient reçu des renforts considérables. Paris, fatigué, demandait la paix. L'Hôpital y poussait de toutes ses forces. Catherine, découragée, l'offrit aux huguenots, qui se hâtèrent de l'accepter, et une paix signée à Longjumeau, le 23 mars 1568, vint rétablir l'Edit d'Amboise avec toutes ses garanties sans aucune des restrictions de celui de Roussillon.