‹ Histoire des guerres de religion XVIe siècleChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ES trêves d'un moment, que l'on qualifiait du nom de paix, avaient pour résultat unique de ne satisfaire ni d'abuser personne. Pie V et Philippe II ne dissimulèrent pas leur colère, et pour les apaiser, il fallut que Catherine leur fît donner l'assurance que rien n'était changé dans ses desseins secrets, et qu'elle ne désarmait les protestants que pour les écraser plus sûrement, à la première occasion qui lui serait offerte.

Le clergé ne cessait pas de pousser à la persécution occulte, puisqu'elle ne pouvait plus s'exercer à ciel ouvert. Un sourd mécontentement grondait dans l'âme des calvinistes. « La cour leur parut oublier tous les ménagements, et ne tendre qu'à soulever contre eux le corps de la nation. Ils se plaignirent que la chaire et les écoles retentissaient d'in-

vectives contre les réformés ; que le fruit de ces discours était, ou des émeutes publiques, ou des meurtres secrets, dont on ne pouvait obtenir justice; en un mot qu'en trois mois, plus de 10,000 religionnaires avaient péri par ces manœuvres ténébreuses (abbé Bérault-Bercastel). »

Ces plaintes n'étaient que trop justifiées par la conduite tortueuse de la reine-mère. De ses quatre fils, Catherine n'en aimait qu'un seul, peut-être parce qu'il était le pire de tous, et le plus semblable à elle-même. C'était le troisième, le duc d'Anjou, le futur Henri III, que déjà peut-être elle rêvait de substituer à Charles IX, dont le caractère violent et emporté l'effrayait parfois. Il ne se montrait pas d'ailleurs par moments, inaccessible à quelque mouvement de générosité. Débarrassée du duc de Guise et du connétable, elle résolut de travailler à la grandeur de ce troisième fils. Elle le fit déclarer lieutenant général du royaume, et l'éleva, dit le maréchal de Vieilleville « en ce sublime état de vice-roi de France. » Elle persuada à son fils Charles que sa dignité royale lui interdisait de paraître dans les camps, et plaça Henri à la tête des armées, dont les chefs effectifs furent deux braves capitaines, Tavanues et Strozzi.

Pendant ce temps, il s'était formé à la cour un troisième parti, composé surtout d'hommes aux vues plus larges, qui, préférant les intérêts de l'Etat à ceux de Rome ou de Genève, prêchaient l'union, la paix et la concorde, et gémissaient de voir le royaume déchirer ses entrailles de ses propres mains, tandis que l'Etranger, par les secours qu'il accordait aux deux partis, voyait avec joie la France se suicider, et se préparait à se partager les lambeaux de son cadavre. Comme tous les modérés, ils étaient en butte à la haine des partis extrêmes, qui croyaient les flétrir en les appelant a les Politiques, » et les accusaient d'athéisme, parce qu'ils voulaient que chacun restât libre de prier Dieu

à sa manière. A leur tête étaient L'Hôpital, le maréchal de Montmorency et son frère Damville, le maréchal de Gossé, et quelques autres.

De nombreux assassinats, que l'on pourrait appeler des massacres, épouvantaient les villes. Cent cinquante huguenots furent égorgés à Auxerre ; à Amiens, on compta plus de cent victimes ; il y en eut plus de trente à Fréjus, parmi lesquels René de Savoie, second fils du comte de Tende, l'un des plus grands seigneurs de France. Partout on se répandait en menaces contre les réformés-, qui ne vivaient plus que l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête. Catherine voulait des victoires pour le duc d'Anjou, et on l'accusait de laisser dire que si, subissant l'ascendant de L'Hôpital, Charles IX s'opposait à la guerre, on saurait bien faire passer la couronne sur une autre tête.

Cette tête devait-elle être celle du duc d'Anjou, ou celle du duc de Guise? Catherine, en toute circonstance, mettait en avant son fils préféré ; mais le cardinal de Lorraine travaillait avec ardeur à faire une popularité au jeune Henri de Guise. Né en 1550, il avait alors dix-neuf ans, était de grande taille, de complexion robuste, portait très haut sa physionomie noble et belle. Sa haine contre les Châtillons était implacable, et, comme le duc d'Anjou, il prenait ses appuis dans le parti catholique, dont il se fit l'instrument docile. Son oncle, le cardinal de Lorraine, lui assurait le concours du clergé.

Aussitôt la paix signée, les calvinistes avaient loyalement congédié les auxiliaires que les princes allemands leur avaient envoyés. La cour garda ses mercenaires suisses, les italiens de Pie V, les espagnols de Phihppe H. Elle obtint du pape une bulle (août 1568) qui l'autorisait à vendre les biens de l'EgUse, jusqu'à concurrence de 50,000 écus d'or de rente, « moyennant que le produit des biens

vendus fût employé à l'extermination des hérétiques. » Les chefs du protestantisme s'étaient, sur la foi des traités, retirés sur leurs terres. Odet de Ghàtillon et Dandelot se trouvaient, l'un en Beauvoisis, l'autre en Bretagne. Gondé et Goligny étaient réunis à Noyers, dans l'Auxerrois. Gatherine dirigea des troupes en Bourgogne, et envoya au maréchal de Tavannes l'ordre de se saisir du prince et de l'amiral. Outre qu'elle présentait de grandes difficultés, la besogne répugnait au maréchal, qui, d'accord avec L'Hôpital, fit adroitement tomber entre leurs mains des lettres qui les avertissaient du péril qui les menaçait. Il ne restait plus aux deux proscrits qu'à gagner en toute hâte La Rochelle. Dans cette fuite rapide, d'une exécution périlleuse à travers la France, et se sentant suivis de près par des ennemis acharnés à leur perte, ils n'étaient protégés que par cent cinquante cavaliers, et exposaient à des fatigues et à des périls pressants ce qu'ils avaient de plus précieux au monde : Goligny, ses quatre enfants qui venaient de perdre leur courageuse mère ; Gondé, sa femme enceinte et quatre jeunes princes, dont trois en bas âge; Dandelot, sa femme et un enfant de deux enfants. Enfin, après une course que les protestants regardèrent comme un miracle de Dieu, ils arrivèrent à La Rochelle, où ils furent rejoints par Jeanne d'Albret, cette femme héroïque dont d'Aubigné a dit qu' « elle n'avait de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, et le cœur invincible aux grandes adversités. » Après la mort de son époux, Antoine de Bourbon, la reine de Navarre s'était vue contrainte de se réfugier dans ses Etats de Béarn pour échapper aux pièges dont l'entouraient l'Espagne, Rome, et la cour de France. Philippe II nourrissait le projet de la faire enlever et périr avec son fils: l'Inquisition était prête, et déjà, la torche à la main, elle attendait sa double proie.

Elisabeth, la troisième femme du roi d'Espagne, l'avertit à temps, et Jeanne put échapper à ce complot infâme. De son côté, Paul IV l'avait excommuniée et assignée à comparaître devant lui pour être jugée par le Saint office. Jeanne, sans se laisser effrayer, en appela à tous les Souverains de l'Europe, et la honte en retomba sur le Saint Père. Catherine déchaîna sur la courageuse femme le féroce Montluc, qui, en grossier soudart qu'il était, menaçait de lui faire subir les derniers outrages. C'est alors qu'elle se réfugia à La Rochelle avec son fils, Henri de Bourbon, âgé de seize ans. C'était un héros qui entrait sur la scène du monde, où il était destiné à jouer longtemps le principal rôle.

Enfin Dandelot, trompant également les efforts de ceux qui le poursuivaient, amena aux protestants un renfort de réformés bretons normands, angevins et manceaux, tandis que l'ex-cardinal Odet de Châtillon, moins heureux, se réfugiait en Normandie, d'où il passa en Angleterre.

Les princes lorrains et la reine-mère poussèrent un cri de rage, en apprenant que leurs victimes s'étaient soustraites à leurs coups. L'Hôpital, disgracié, fut réduit à rendre les sceaux, et à se retirer dans ses domaines, après avoir dit, en passant sa main sur sa barbe blanche: « Quand cette neige sera fondue, il ne restera plus que de la boue ! » La boue couvrit la France, en effet. Malheur à ceux dont le cœur se soulevait de dégoût à la pensée des artifices et de la mauvaise foi de Catherine ! « Différents seigneurs qui inclinaient comme lui pour la tolérance, furent regardés, tout catholiques qu'ils étaient, comme fauteurs des huguenots. De peur que ce parti, qu'on nomma faction des Politiques, ne vînt à s'accroître, la reine-mère fit signer à la cour et porter dans les provinces, une formule de serment, par lequel on s'obligeait à ne reconnaître que les ordres du roi, à se départir de toute entreprise qui n'aurait pas son

aveu formel, et à lui en donner connaissance. Le fameux édit de janvier à peine confirmé fut révoqué dans tous ses points. On ôta aux religionnaires tout pouvoir de s'assembler ; on défendit sous peine de mort, l'exercice de toute autre religion que de la catholique ; il fut enjoint à tous ceux qui professeraient la réforme, de se démettre de leurs emplois publics ; et le Parlement, en vérifiant l'édit, ajoute que personne, désormais, ne serait admis à la magistrature, qu'il n'eût promis avec serment, de vivre et de mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine (Bérault-Bercastel). » L'Université renchérit sur tant de rigueurs iniques, et obtint de Charles IX une ordonnance en vertu de laquelle il lui était enjoint de citer et destituer ceux de ses membres qui seraient convaincus d'être déserteurs de l'orthodoxie. Parmi ceux que l'enseignement des sciences perdit alors, il faut citer l'illustre Pierre Ramus.

De Rome, le pape soufflait la haine, attisait la guerre et le massacre. Pie V était le digne contemporain de Phihppell, du duc d'Albe et de Catherine de Médicis. Il écrivait au comte de Santa-Fiore, qui commandait un secours de 6,000 itahens qu'il envoyait en France, de faire tuer sur place, sans leur accorder pitié ni merci, tous les huguenots qui tomberaient entre les mains de ses soldats. Et à Catherine: « En aucune façon et pour aucune cause, il ne faut épargner les ennemis de Dieu... Aucun respect humain touchant les personnes ou les choses ne vous doit induire en la pensée d'épargner les ennemis de Dieu, qui n'ont jamais épargné ni Dieu, ni vous-même... Ce n'est que par l'entière extermination des hérétiques, que le roi pourra rendre à ce noble royaume son antique rehgion... Nous avons appris que quelques personnes travaillaient à faire épargner un certain nombre de prisonniers. Vous devez employer tous vos efforts pour que cela n'ait pas lieu, et

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