CHAPITRE XL
DcH rues et des maisons qui sont à Toccident de la rivière.
Toutes les maisons royales et les autres bâtimens de Cuzco dont nous avons parlé étaient ù l'orient de la petite rivière , qui passe au milieu de cette ville. On voyait à l'occident de la même rivière la place que Ton appelle Cucipata^ c'està-dire, lieu de réjouissance et de fête. Ces deux places n'en faisaient qu'une du tems desincas, et toute la rivière chî ce côtc-là était couverte d'une espèce de ])ont fait d'un entablement d'ais et de gro&scs ])Outres. On avait fait ce pont pour joindre ;'i lu principale place une autre qui n'était pas lout-à-fiiit si grande, a cause qu'il accourait un si grand nombre de gens de toutes parts à ces fêtes du soleil , que la principale place ne pouvait pas les contenir tous. Us couvrirent ainsi la rivière d'ais et de poutres , parce qu'ils ne savaient point faire des voûtes ni des arcades. Les Espa- };noIs y firent depuis qualre ponts de charpente-
Rois DU PÉBOV. 61
rie , que je me souviens d'avoir vus , et qui étaient tous d'aune même façon; mais quelque tems après ils en firent trois avec des arcades. Ces deux places n'étaient point séparées du tems que j'étais à Guzco, et n'avaient aucunes maisons de l'un ni de l'autre côté de la rivière , comme elles en ont maintenant. 'Elle furent bâties en i555 , Garcillasso de la Yega , mon père et mon bon seigneur, étant pour lors gouverneur de Gûzco. On les adjugea en propre à la ville , qui , quoi qu'elle eut été la capitale et la reine de ce grand empire , était si pauvre qu'elle n'avait pas alors un double de rente ^ et je serais bien en peine de dire le revenu qu'elle a maintenant. Les rois incas n'avaient fait aucuns bâtimens à l'occident de la rivière, et l'on n'y voyait que l'enclos des faubourgs dont nous avons déjà parlé. Il semble qu'ils avaient garde ces places afin que les rois à venir y fissent bâtir leurs maisons , à l'exemple de leurs ancêtres. Car quoi qu'ils béritaîsent de leurs palais , ils ne laissaient pas d'en faire pour eux de particulier , pour une marque de grandeur et de majesté. Car ils les appellaient de leur nom, comme toutes les autres choses qui retenaient celui des Incas leurs seigneurs ; ce qui était sans doute un effet particulier de la grandeur de ces rois. Les Espagnols firent bâtir en ces quartiersla les maisons oii ils demeurèrent, que je décrirai
92 HISTOIRE DBS INCAS ,
l'une après l'autre, tirant du côté du nord au sud, selon qu'elles étaient situées y et je dirai en même tems à qui elles appartenaient^ lorsque je partis de Cuzco. ,
Les premières maisons que Ton trouvait , depuis la porte appelée Huacapuncu , en descendant le long de la rivière , étaient celles de Pedro d'Orvo , et de Jean Pancorvo , où demeurait Alonso de Marchena , parce que Jean Pancorvo ne voulaitpas permettre qu'il logeât ailleurs , àcaose de l'ancienne amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre. Passant plus avant vers le milieu de la ville , on voyait fcs logis de Hernand Bravo de Laguna, qui avaient appartenu à Antoine Navarro , et à Lope Martin , l'un des [wemiers conquérans. Je ne parle point, pour éviter la longueur, de quelques autres maisons qui étaient jointesàcelles-là ; d'ailleurs elles n'étaient point habitées par des Espagnols , j'en dis autant de certaines rues. On trouvait après les maisons de Hernand Bravo, celle d'Alonso d'Hinoyosa , qui avait appartenu autrefois au licencié Carvayal , frère de Yllen Suares Carvayal commissaire , dont parlent les histoires du Pérou. Plus avant du nord au sud était la place de Cucipata , appelée aujourd'hui du nom de Notre-Dame-cIe-la-Merci. Il y avaîtlà une espèce de foire ou de marché que les Indiens appellent Catti ; quantité de gens de Pun et Tautre
kois DU Pteov. 63
seie , se voyant réduits aux dernières extrémitës, y étalaient leurs merceries , et y troquaient une . chose pour l'autre. Car en ce tems-là l'usage de la monnaie n'y était pas établi , et ne le fut point encore vingt ans après. Lorsqu on a traverse celte place, l'on découvre du côté du midi le cou* vent de Notre»Dame-de-*la*Merci , qui contient tout un quartier de quatre rues ; il y avait alors derrière ce couvent d'autres maisons habitées par les Indiens , que je passe sous silence , parce que je ne m'en souviens pas.
Les maisons les plus proches de cet endroit de la ville , que Ton appellait Carmenca , et que l'on trouvait en descendant lelong de la rue , étaient celles de Diego de Sylva , qui était mon parrain de confirmation ^ et filé du fameux Felician de Sylva. 11 y a au milieu de cette rue , et vers le midi de ces maisons , celle de Pedro Lopes de Gacalla qui fut secrétaire du gouverneur Gasca, celle de Jean de Eetanços , et plusieurs autres, qui sont aux deux côtés et au derrière de ces maisons ^ oii ne demeuraient aucuns Indiens. Passant plus avant vers le midi , on voit au milieu de la rue les maisons d'Alonso de Mesa , des premiers coniiuérans , qui aboutissent à la place de Notre- Dame. Je ne parle point de plusieurs autres qui sont jointes au derrière et au côté de celle* ci, pour venir à celles d'Alonso de Mesa , qui pont vers le
f)4 HISTOIRE DES INGAS ,
midi, et qui furent autrefois à Giiicillasso delà Vega, mon ehcr seigneiir. Il y avait au plus haut delà princip^sle porte une galerie fort longue et étroite , d'oii les plus qualifiés de la ville regardaient le combat des taureaux et les jeux de cannés qui se faisaient à cette place; je dirai en passant qu'avant que ces maisons fussent à mon père, elles ijppartenaient à un gentilhomme des premiers conquérans appelé François d'Onat , qui mourut à la bataille de Ghupas. De cette galerie , et de plusieurs autres endroits de la ville, on voit sur la grande montagneneigcuseune pointe de rocheren forme de pyramide , qui est si haute , qu'encore qu'elle soit éloignée de vingt-cinq lieues et environnée de quantité d'aistres rochers, on ne laisse pas de la voir fort distinctement -, d'ailleurs on ne découvre autre chose dans toute l'étendue de la montagne que de la neige , laquelle y est éternelle. L'on appelle ce rocher Villcanuta , c'est-àdire, une chose sacrt'e, ou qui est merveilleuse, parce que les Indiens ne donnent jamais le nom deCillca, dans leurs entretiens familiers, qu'aux choses (|ui sont extraordinaires et merveilleuses, au nombre desquelles on doit mettre sans doute cette haute pyramide; j(! m'en rapporte au jugement de ceux qui Tout vue ou qui la verront. A roccident de la maison de mon père, était celle (le ^ asco de (liievara, des seconds conquérans;
^ .Rors Bv piaou. 69
cette maîsoii appairtint depuis à la Goyd^ Dmia Béatrîi, filiede Hvayna Gapae. Plitt availt Vérd le midi^ on Voyait lé logfs iFAnioine de Qviimhneë^ qui aboutissait aussi à la plâee de Ndti*e^Dâcfie , au nôlieu de là rue. Il y avait aussi la tfiaiddti de Thomas yasl{uez des prémiet^ èènquérans ^ qui lu tenait d'AIonao de Toro ^ lieillenatit geiiét*al de Gonçalo Fiçarro j qui a jété tué , à ce que Ton croit, par don Diego Gotiçales^ soii beau {ière, pour rappréhen^ion qtt*il eut de lui à catise de qœlqiKS affiai«pe& domeatiques^ Il y avait , à 1 oaèst de la maison Thomas Va^ue^ , celle qtii avait appartenu autreftia à d(^ Pèdrb Ldùis de Cabrera ^ et qui fut depuis à Rodrigo d'Esquirel. On voyait au midi de èë même logis dé Thomas Vasquez, celiii dé don Àntoirle I^èreirà, fih de Lopes Martin, Portugais^ après lequel on tl*ouvait la maison de Pedro Âldnso Garasco , dé^ pré* miefs conquërans; et au midi de ceile-là, il y en avait quelques autres peu considérables , et les derdières de ce quattier^là, qui se peuplaient peu à peu , en Tan 1 557 et 58« Mais pour t-etour-^ ner fnaintenant aux avenues de la Colline dé Oarmenca , je pense avoir dit q[u'il y avait à Touést des maisons de Diego de Sylva , celles qui avaient appartenu à François de Vilafort ^ des premiers conquérans , et des treize compagnons dé FrafiçoisPiçarro. On trouvait à leur midi , vers le mi-
lieu de la \ille, une grande place en carre oii il n'y avait aucune maison, et du même bâté l'on en découvrait une autre fort belle oii esta présent le couvent de Saint-François, au devant duquel il y a encore une place fort large. On voit au milieu de la rue, et du côté du midi^ la maison de Jean- Jules lloyeda, Tun des premiers conquerans, et père de dom Gomez de Tordoya, qui est encore en vie. A Pouest de celle-ci , l'on en trouve une autre qui appartenait à Martin d'Ârbicto, et c'était là que se bornaient ces maisons en Fan i56o. Du moins-, à l'ouest de cette dernière, il n'y avait il'abord qu'une grande plaine inhabitée, et qui ne servait qu'au manège des chevaux ; mais l'on y fit bâtir ensuite ce famenx et riche hôpital dlndiens que l'on y voit atijour-d'hui, et qui fut fondé l'an 1 555 ou i556, comme nous le dirons tout à l'heure. 11 n'y avait alors dans tous ces quaiaiers - là que les maisons dont nous venons de parler*, et s'il y en a d'autres à présent I on les y a bâties depuis. Quoiqu'il en soit, tous les seigneui^ et les cavaliers que je viens de nommer dans ce discours doivent être doublement nobles, et par leur naissance et par leurs exploits, puisqu'ils avaient gagné un si puissant et si riche cmpiit?. Us étaient en assez bon nom-*bre , et il n y en avait t(ue dix tout au plus que je ne connaissais pas.
aOiS DV PÉROU^ 67