CHAPITRE XXV
Nouveaux malheurs arrivés dans le royaume de Chili.
J 'avais avancé mon histoire jusqu'ici quand on me donna de nouvelles^relations sur les tristes événemens qui se passèrent au Chili en l'année i599 , et au Pérou en 1600. Entre les malfaenrs qui étaient arrivés à ceux d'Arequepa , l'on disait qu'ils avaient senti de grands tremblemeiis de terre , et qu'il y avait plu du sable pendant vingt jours de suite. Le pays en fut si couvert, qu'en certains endroits l'on en trouva plito de deux doigts d'épaisseur y et en d'autres jusqu'à une aune. Le mais , certains légumes, et les arbres en furent gâtés , aussi bien que les vignes. La plupart du bétail mourut, parce qu'il n'avait pas de quoi paître^ et que le sable avait couvert la campagne d'un'côtéplusde trente lieuesa laroildeet plus de quarante autour d'Arequepa. L'on comptait quelquefois plus de cinq cents bœufii morts
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sur la plaee y sans parkr des brebis , des cbètres et des pourceaux que la famine tuait. Il y ent plusieurs maisons qui croulèrent sous le poids du sable , et si l'on en garantit quelques-unes de cette ruine , ce fut par le soin et la vigilance de ceux à qui elles appartenaient. Le tonnerre, mêlé d'éclairs et de foudre ,' se fit entendre jusqu'à trente Heues d'Areqùepâ. En un mot y l'obscuriié causée par ces nuages de aabk fut si grande, que les babitans furent contraints d'allumer du feu pour y voir dans leurs maisons.
Pouar ce qui regarde les ilifortunes du Cbili | elles y ont continué depuis la rébellion généra* le desAraUeusen 1553, jusqu'à la présente imnée i6o3, et il est impossible de savoir quand elles ftaxront) puisque le désordre y augmente dé jour en 'jonr . U s'est passé dans cette cruelle guerre des choses qui font frémir. Noos en rapporterons ifnelques-toneS) tirées mot pour mot d'une lettre qu'un habitant de la vilk de SaiBt«*JaCques au Ghili éorivit sur ce sujet , et qui fut envoyée avec la relation dés calamités dr'Arequepa. J'appris d'ailleui^s tous ces désastres pai^ im ca|Htakie de me» intimes amis , nommé Gttaco, qu'on avait envoyé au royaume de Qui te , pour y apaiser les URttineriès des habitans qui s'étaient révol* tes à cause des gabelles qu'on- leur voulait imposer^ et dont la prudence servit beaucoup a calmer
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les esprits. Quoi qu'il en soit , voici ce que poiie la lettre du Chili.
(( l.e mercredi 34 novembre iSgg, les Indiens, tant de la frontière que du détroit de Pica et de celui de Rutem , attaquèrent la ville de Yaldivia, Usétaientau nombre de trois mille chevaux et de trois mille hommes d'infanterie, entre lesquels il y avait autour de soixante-dix arquebusiers et plus de deux cents soldats armes de cottes de maille. Us arrivèrent aux portes de la ville vers le point du jour, sans que personne les découvrit, et lorsque les Espagnols dormaient profondément. Il n'y avait que quatre hommes du corps de garde , et deux qui faisaient la ronde , tant les Espagnols se croyaient en sûreté. Depub une vingtaine de jours ils avaient fait un si grand butin et un si terrible dégât à la prise d'un certain fort bâti près du marécage de Paparlen, qu'ils en étaient aveuglés , et qu ils s'imaginaient que les Indiens de huit lieues à la ronde ne seraient pas de long-tems c:i état de remuer. Mais le contraire parut dans cette journée ; les Indiens^ avertis par les espions qu'ils avaient dans la place, firent l'action la plus hardie dont de tels barbares pussent être capables. Ils investirent toutes les maisons à la sourdine , après avoir su au juste le nombre des personnes qu'il y avy it dans chacune. Ensuite ils occupèrent les avenues et lesprinci-
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pales portes de la ville, afin que pas un n'en échappât. Cela fait, ils donnèrent Talarme, et ils mirent tout à feu et à sang en moins de deux heures. Par là ils devinrent les maîtres de Tar^ tîllerie et du fort , où il ne se trouva personne pour le défendre. Le nombre des morts ou des prisonniers fut de quatre cents Espagnols ^ hommes, femmes et enfans. On y fit un butin de trois cent mille poids , et il n^ eut point de mai-» wn qui ne fût démolie ou brûlée. Cependant Vallano, Yillaroel et Diego de Royas, suivis de quelques autres, eurent le bonheur de se sauver sur leurs vaisseaux, et la triste consolation de porter la nouvelle à leurs compatriotes. QuojiquHl en soit , les Indiens n'en vinrent à cet excès de barbarie que pour se venger des Espagnols qui les avaient maltraités depuis peu en deux diffé-» rentes occasions, et qui leur enlevaient leurs femmes et leurs enfans pour les vendre à des étrangers qui les dépaysaient. D'ailleurs , quand ils firent cette action , il y avait plus de cinquante ans qu'ils vivaient sous le joug des Espagnols , qu'ils étaient tous baptisés^ et que. des prêtres les instruisaient dans la religion catholique. Mais il parut bien au sac de Yaldivia qu'ils n'étaient guère touchés de ses maximes ^ puisque leur premier pas fut de brûler les églises ^ d'abattre les images , et de les mettre en pièces. Dix jours
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après celte infortune , le bon colonel François de Campo se rendit au port de cette yille «Tec un secours de trois cents hommes , que le vice-roi y envoyait. A son arrivée, il racheta deux de ses enfans , un garçon et une fille , qui étaient encore fort jeunes, et quHl avait laissa sous la charge de sa belle-sœur, qui ne put les garantir des mains de ces barbares. Miiis le secours venait trop tard pour Yaldivia , qui était déjà réduite en cendre ; de sorte que ce colonel mit.sfss gens à terre pour aller secourir Ozorno -, Villarica et rimpériale. Il y avait un an que les ennemis les tenaient assiégés de si près , que la plupart des habilans y étaient morts de faim , et qu'ils ne vivaient depuis quelques mois que de chair de chevaux , de chiens , de chats et de cuirs. Ausn* tôt que le colonel eut mis pied à terre, il résolut d'assister la ville d'Ozorno la première , sur ce qu'il apprit que les ennemis devenus insolens par la prise de Yaldivia , redoublaient leurs ef** forts pour emporter cette place>. Son secours ne fut pas inutllQ , et les belles actions qu'il ^t servirent beaucoup à délivrer les assiégés. Dans ce moment on vient de recevoir la nouvelle que ceux de l'impériale sont morts de faim , et qu'il n'en est échappé que vingt hommes qui ont eu le malheur de se jeter dans le parti des ennemis. On ajoute qu'il y a eu quatre soldats tués dans
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Angel ; mais od n'en sait pas les noms. Dieu veuille EToir pitië de nous. »
De saint Jacques du Chili, le mare 1600.
Outre ces relations, leR. P. Diego d'Âlbaeoça m'écrivit une lettre datée de Tan 1601 , oii il me parle en ces termes : « Le Chili est dans un état pitoyable et réduit à la dernière extrémité. Les Indiens de ce pays-là sontsi adroits a la guerre, qu'il n^y en a point entre eux qui ne sache manier une lance et un cheval , et qui ne puisse faire tête à un Espagnol, quelque brave qu'il soit. 11 ne se passe pointd^année qu'onnelève des hommes au Pérou, pour aller servir contre ces rebelles. Mais le malheur est qu'il y va beaucoup de gens , et qu'il ïCvn revient personne. Ces Indiens ont saccagé deux villes d'Espagnols , mis à mort tous les habitans , enlevé les femmes et les filles , tué les vieillards et les enfans , et soumis les vaincus à iinmde esclavage. Us ont coupé la gorge en dernier lieu au gouverneur Loyola ^ marié à une fille (le PInca Don Diego Sayritupac , qui était déjà parti de Yillcapampa avant votre arrivée en ce pays. Dieu veuille avoir pitié des morts , et as« sister les vivans.^ » Le P. Âlbacoça m'apprenait l)eaucoup d'autres nouvelles , que je passe sous silence parce qu'elles sont odieuses. Mais à l'égard de la stérilité d'Ârequepa , il me disait que la mesure du blé y avait valu celte année*là dix
t'iÔ Histoire des ikcas,
et onze dUcaU, et celle du maïs, treize. Lesluibl- Uns de ce pays étaient exposes à la fureur des quatre élémens , comme on peut le voir pat les relations que les Jésuites eh ont envoyées à leur général , et ils h^en étaient pas encore délivrés en Tannée 1602. Cependant , oh peut dire que ces malheurs n^approchaient pas de ceux du Chili, dont le R. P. M. François de Castro, natif de Grenade, et qui enseigne la rhétorique dans le collège de Cordoue , m^a envoyé la relation suivante , que j'ai reçue au commencement dé cette année i6o4*
DE tk RÉBELLION DES ARAUl^Uâ.
(( Des treize villes qu'il y avait dans ce royaumr du Chili , les Indiens en oiit ruiné six > qui sont Valdivia , l'Impériale, Ângol , Sainte «-Croix, Chillan et la Conception. Au sac de ces villes , ils ont démoli les maisons et les églises ^ exterminé la dévotion , qui les rendait illustres, et dà^olé la beauté de ces campagnes. Ce qu'il y a de pire en tout cela , est que ces barbr.res devenus insolens par ces victoires ont exercé depuis ce tems-îà des cruautés inouies. Us ont pillé et saccagé des monastères et des villes^ et ils y ont tout misa feu et à sang. Ils ont assiégé la ville d'Ozorno, et contraint les Espagnols de se retirer dans un fort, oîi ils les ont ternis bloques un an presque tou
entier , et i^&luits à ne vivre que dé mëdiantes herbes et de feuilles de raves« On ne saurait exprimer les désordres qulls tcommirent durant ce premier siège, ni l'insolence qu'ils eurent d'abat-^ tre les images de Jésus- Christ , de la Vierge et des Saints. Quant au dernier siège de cette place , ils en sont venus à bout par surprise ; .après avoir tué les sentinelles et forcé les portes , ils firent main basse sur tous les Espagnols qui s'y trouvèrent , sans distinction cTâge ni de sexe. Mais l'a-icharnement qu'ils eur^t pour le butin donna le loisir aux Espagnols de se rallier et de fondre sur eux avec tant de bravoure , qu'ils leur enlevèrent les femmes et les religieuses qu'ils ame-^ nsiieilt esclaves^ quoi qu'il y en eût quelques-unes de perdues. Le dernier coup que les Indiens ont fait a été la prise de Villarica. Ils y ont mis le feu aux quatre coins , et i>aigné les rues du sang des Espagnols. Les religieux de Saint-Dominique ^ de Saint-François , et de Notre-'Dame-de-la-M erci ^ avec tous les novices > y ont péri cruellement. Teates les femmes^ entre lesquelles il y en avait plusieurs de qualité , sont devenues leurs escla- Tes : voilà quel a été le sort de cette ville , qui n'était pas moins illustre que riche, m À la vue de ces terribles malheurs , je ne puis qu'adorer les secrets jugemens de Dieu qui sait lui seul pour-
l3o HISTOIBB DES IVCAS,
qiMM il les permeL Rerenons enfin à Hnca Yupan* qui, et i ce qui noos reste i dire de sa TÎe.