CHAPITRE IIL
De la langue fie la cour.
Le chapitre de R. P. Blas Valera, que nous ayons promis ci-dey ant de rapporter , était le 9^ du ir liyre de son histoire , comme on le peut yoir par ses fragmens : il est intitulé de la Langue générale du Pérou^ de Èa facilité, et de V avantage (jv^on en peut tirer.
ce 11 nous reste maintenant à parler de la langue générale du Pérou \ car quoiqu'il soit yrai que chaque proyince a soii langage particulier différent des autres , cependant il y en a un gêné-* rai qu'on appelle la langue de Cuzco , laquelle était en usage du tems des rois incas , depuis Quito jusqu'au royaume de Chili et de Tumacv Les caciques et les Indiens , dont les Espagnols se seryent comme d'agens en leurs affaires, par«> lent encore cette langue , et il faut remarquer , qu'à mesure que les rois incas soumettaient à leur empire quelque Jhoyaume ou quelque province , la principale chose qu^ils recommandaient à leurs nouyeaux sujets était d'apprendre la langue de la cour de Guzco, et de l'enseigner à leurs enfans; ^naisafin qu'on put exécuter leur commande-^
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ment, ils envoyaient des Indiens, natifs de cette yille, pour les instruire dans la langue, et dans la manière de vivre de cette cour. Ils donnaient à ces maîtres des héritages et des maisons, dans les villes et dans les provinces , afin de les obliger à s'y naturaliser, et qu'eux et leurs cnfans y enseignassent à perpétuité cette langue; outre cela, les gouverneurs incas préféraient aux charges de la république ceux qui savaient mieux parler cette langue générale, aussi tout le monde l'entendait, et par ce moycR les, Incas gouvernaient en paix tout leur empire et tous leurs sujets, de quelque nation qu'ils lussent* Les fils de ces maîtres, qui enseignaient la langue de Guzco, sont dispersés aujourd'hui dans divers endroits oîi leurs pères l'enseignaient^ mais comme ils n'ont pas la même autorité qu'eux^ ils ne l'enseignent pas si facilement aux Indiens, qui la négligent par conséquent; aussi voit-on que les habitans de plusieurs provinces auxquels cette langue était commune , comme aux autres Indiens quand les premiers Espagnols entrèrent dans Gassamarca, l'ont maintenant oubliée tout-à-fait, parce qu'après la révolution de l'empire des Incas, il ne s'est trouvé personne qui ait pris le sain d'une chose si utile et si nécessaire à la prédication de l'évangile. On doit , ce me semble , attribuer la cause de» celte négligence aux grandes
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guerres que les Espagnols oAt eues en ce pay&v là , et même aux divers obstacles que le malin es-« prit y a mis pour empêcher les progrès de cette ccleste doctrine. U.ne faut donc pas s'ëtonner si toutes les dépendances de la ville de Trugillo, et plusieurs autres provinoes de la juridiction de Quito , ignorent entièrement oette langue f/ênér raie, ni si Uius lesGollias, etlesPuquinas, seconv tentant de leur langage parUeulier^ méprisent celui de Cuzco. Ce n'est pas pourtant qu'il ne se trouve divers lieux oh la langue de cette cour est encore en vogue, mais elle est si corrompue , quelle parait toute différente , et n'a plus rien de son ancienne heautd. 11 faut remarquer encore que cette confusion et cette diversitë de langues 9 que les IncsB tâchaient d'abolir avec tant de soin, s'etf ai fortement ét£^blie , qu'il^se trouve aujour-> d'hui parmi les Indiens plus de différens langages qu'il n'y en avait au tems de Huayna Gapac p leur dernier empereur. U n y a aussi presque plus de bonne intelligence ni d'amitié entre ces gentils , depuis qu'ib ont perdu l'usage de cette langue qui les unissait tous. Que s*il faut dire la vérité I l'on ne peut imputer cette faute qu'aux ministres qui ont fait la visite de ces contrées par le eommandemeat d'un vicc'-roi. Gaf en vou*r lant fuire de grandes villes de plusieurs petites, et en joignant ensemUe pour cet effet diverses^
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natiom ^ ils ont été cause qu'on ne pent prêcher qne très^ifficilement rérangile à ces peQ|ries , pour la grande diversité de nations et de langues qui se sont jointes ensemble sans s'entendre* Il est impossible , à parler humainement, qne les Indiens du Pérou puissent être instruits comme il Êiutdans notre sainte foi catholique , tant qne cette confasion durera, parce que les prêtres qu'on y euToie ne savent pas, ni ne peuvent savoir tontes les langues de cet empire. Il y a des gens qni croient qu'on devrait obliger tous les Indiens à apprendre l'espagnol , afin que les prédicateurs ne prissent plus tant de peine a apprendre l'indien ; mais on ne peut , à mon avis, soutenir cette opinion a moins que d'être dépourvu d'esprit Car pourquoi voudrait-on ùâre apprendre aux Indiens la langue espagnole , qui leur est si mal aisée, pour leur £siire oublier celle de leur cour 9 ou de leur pays, qui leur est si facile et si natu* relie ? Que si les Espagnols, qui ont l'esprit si subtil et si propre aux sciences, ne peuvent, â ce qu'ils disent, apprendre la langue générale de Cuzco, comment les Indiens, qui n'ont aucune teinture des lettres^ pourront-ils apprendre l'espagnol ? Four moi , je suis persuadé que, quand même on trouverait plusieurs maîtres qni von* draient enseigner la langue espagnole aux In« diens volontairement, ils auraient toutes les
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pemes du monde d'en venir à bon ta leur hoilnenr ; et qu'eau contraire quelque prêtre que ce fut apprendrait diverses langues du Pérou , plus ai« sânent qu'eux ne pourraient apprendre le castillan. 11 ne faut donc pas que , pour nous exempter d'une aussi petite peiné que celle d'apprendre la langue de leur cour, nous les chaînions d'un fiirdeau aussi pesant que celui de leur faire ou«* blier leur propre langue pour en apprendre une étrangère. Il suffira pour les instruire en la foi ^ratholique qu'on se serve de la générale de €uzco, qui n*est pas beaucoup différente des au* 1res langages de cet empire. Mais il serait fort fa« cile de remédier à la confusion que ces langues ont causée ; les vice«rois et les autres gouverneurs n'auraient qu'à ordonner aux enfims de ceux que les Incas ont établis professeurs en la langue générale de Tenseigner aux autres In-« dieos y comme on faisait auparavant. Gela serait d'autant plus aisé , que je me souviens d'avoir connu un prêtre non moins docte que déiot qui , porté d'un zèle ardent pour le salut de quelques Indiens , s'appliqua fortement à l'étude de cette langue , et pria plusieurs fois ses disciples de Fétu* dier aussi , a6n qu'il pût leur faire connaître plus aisément la religion chrétienne. Ces gens^Ia s'y attachèrent si fort, pour lui complaire, qu'ils la surent en moins d'un an, et la parlèrent 3, 3
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aussi bien que leur langue naturelle ; ce bon re« ligieux connut par là que cette langue était in-» comparablement plus propre que la langue maternelle pour les instruire en la doctrine chrétienne. Que si par une médiocre diligence qu'il y employa , il put tirer des Indiens ce quUl désiraitd'eux, je ne vois pas pourquoi les vice-rois et les évéques n'en pourraient pas faire autant, s'ils s'en veulent donner le soin. Les habitans des pro-* vinces qui s'étendent depuis Quito jusqu'aux Chichos, réussiront mieux que les autres Indiens du Pérou à apprendre cette langue, parce qu'ils sont plus dociles , et ont beaucoup plus de génie. J'avoue pourtant, qu'on eut pu en venir à bout plus facilement autrefois qu'aujourd'hui ; car il est certain qu'un seul Inca, avec quelques-uns de ses collègues y était capable autrefois de gouver«ner un grand nombre d'Indiens, au lieu que trois Cents juges ou directeurs suffisent à peine aujour*d'hui pour les mettre à la raison, encore y perdent-ils leur peine la plupart du tems. Que si l'on recherche la cause de cela , on trouvera qu'elle ne vient que de la confusion des langues, qui em* pèche qu'ils ne se communiquent les uns avec les autres. Je pourrais prouver ici par l'autorité de plusieurs personnes qui ont essayé d'apprendre la langue générale du Pérou , qu'elle n'est pas si difficile qu'on dirait bien , et qu'il n'est pasbesoir»
hblS Dtt PÉROU; • t^
<à*étnployer beaucoup de tems, hi de soin pout la parler. Divers religieux qui s'j sont rendus habiles avec une médiocre étude en peuvent donner • de bons témoignages. J'alléguerai ici l'exemple d'un théologien qui demeurait à Ghuquiapu. L'a« version que plusieurs personnes de sa connaissance avaient pour cette langue^ lui en donna un si grand dégoût à lui-même , qu'il ne put se i^'soudre à l'étudier, d'autant plus qu'on lui avait fait accroire qu'elle était fort difficile à appren<* dre ; mais un prêtre étant venu un jour en cette ville , avant qu'on y fondât le collège des jésuites^ pour instruire les Indiens, et prêcher publiquement en la langue générale , cette nouveauté engagea le théologien dont je parle , à aller a son sermon. Il prit garde que ce prédicateur alléguait plusieurs passages de lu sainte écriture en langue Indienne, et que ceux du pays y étaient fort attentiâ , et y prenaient un grand plaisir; cela le fit changer de sentiment tout-à-coup , et lui donna envie de savoir cette langue , de sorte qu'étant allé trouver le prédicateur à la fin du sermon , il lui dit: est- il possible que la parole divine qui est si mystérieuse et si doude , puisse être expli-quée en un langage barbare comme celui-ci? Le prédicateur lui répondit que cela se pouvait facilement , et qu'il ne tiendrait qu'à lui d'en faire l'épreuve dans quatre ou cinq mois , s'il voulait
apprendre cette langue générale ; ce prêtre qui ne désirait rien tant que de mettre ces Indiens * dans le chemin du salut, lui promit d'abord de s'y employer avec toute la diligence qu'il lui serait possible, comme en effet il n'y manqua point. Il y réussit si heureusement, par une certaine méthode qne le prédicateur lui donna , qu'au bout de six mois il fut capable d'ouïr les confession des Indiens, et de leur prêcher la parole divine avec l'applaudissement de tout le monde.
CIIVPITRE IV.
De l'utilité de la langue générale.
« Après avoir prouvé si clairement que les Espagnols qui habitent au Pérou peuvent san^ jvine apprendre la langue de la cour , il faut avouer nécessairement que ceux du pays en auront encore moins, s'ils la veulent étudier, quoiqu'ils parlent diverses langues, parce que celleci leur semble être propre et affectée particulièrement à leur nation. L'expérience qu'on en fait tous les jours le prouve bien , car il arrive pour l'ordinaire que les Indiens dn commun peuple, qui vontà^Cuzco ou aux mines de Potozi, pour y gagner leur vie et leurs habits à la sueur de
kur visage, parlent distindement dans peu de mois €ette langue , sans règles ni préceptes, par la seule conversation qu'ils ont avec les autres Indiens. Et comme cette langue est la plus noble de toutes celles de cet empire , ces gens là , quand ils sont de retour en leur pajs, s'estiment aussi plus nobles et plus capables que leurs compatriotes, qui aussi leur rendent des devoirs et des honneurs extraordinaires à cause de cela. Les jésuites ont fait la même remarque dans la ^ille de SuUi , dent les habitans sont tous de ceux qu'on appelle Aymardes. Plusieurs autres religieux, et même des gouverneurs et des juges de ces provinces , ont avoué que 1# langue de cette cour n'est pas moins nécessaire aux Indiens que le latin l'est à nous \ car outre qu'ils s'en servent utilement dans leur commerce ordinaire et dans l'acquisition des biens spirituels, elle leur ouvre l'esprit, et les rend plus capables d'apprendre ce qu'ils désirent savoir *, de sorte que , par ce moyen , de barbares qu'ils étaient auparavant , ils deviennent honnêtes gens et politiques. On peut démontrer cela par l'exemple des plus sauvages d'entr'eux, qui sont les Pnquinas, les Collas, lesUrûs^ les Yuncas, et ceux des autres nations qui ne sont pas moins grossières en leuips mœurs qu'en leur langue ; ils n'ont pas plutôt appris celle de Guzco , quils paraissent.
dépouillas de leur barbarie, parce qu'ils ne sVtii^ dient ensuite qu'aux galanteries delà cour , et aux matières d'état, élevant de jour en jour leur es-prit aux choses les plus importantes. En un mot, ils se rendent incomparablement plus capables qu'ils n'étaient de la doctrine chrétienne, au grand contentement des prédicateurs qui savent bien la langue. Car cette connaissance les fait parler sans crainte devant leurs audi^ tcurs. D'ailleurs les esprits des Indiens, qui la savent, sont ordinairement plus curieux que ceux des autres, ils y trouvent aussi un chump plus vaste, et semd d'une grande diversité de fleurs, qui sont autant d'ornemens pour enrichir leurs pensées ; de là vient que les Incas de Cuzco sont fort susceptibles des choses que la foi nous ensei-*gne, parce que la langue de cette cour, qu'ils parlent élégamment, leur donne je ne sais quelle lumière pour les comprendre plus aisément. Ainsi bien qu'en diverses contrées des Indes, habitées par les plus barbares de ces peuples , tels que sont lesL^riquillas et les Chirihuanas, la grâce divine ait ])roduit plusieurs fois de grandes merveilles sans ces aides particulières , comme il sera montré ci-après; cependant on ne peut désavouer quVlIc ne s'en soit servie la plupart du tems, en s'aeeommodant aux moyens humains. Ce fut sans doute par unt* direction particulière de la provi-
ROIS DU PÉROir. d3
dence de Dieu , pour disposer ces barbares à 1a prédication de son saint évangile, que les rois Incas ont eu soin de faire que tous leurs vassaux éclairés de la lumière de la loi naturelle eussent une langue générale qu'ils entendissent. Mais ce nous est une grande honte de voir que ces gentils aient travaillé si fortement, pour exterminer la confusion des langues de leur pnys, dont ils sont venus à bout si heureusement; et que tout au contraire nous ayons été si peu soigneux d'une chose si propre à instruire les Indiens en la doc* trine de N, S. J&us-Christ. Cependant comme il n'y a rien de si difficile dont Its gouverneurs de ce pays^là ne puissent venir à bout, ils pour*» raient, à mon avis, mettre ordre a ceci bien aisé^ mjent, s'ils en voulaient prendre le soin ; et il ne leur serait pas plus mal aisé de faira apprendre cette langue générale à ces peuples , que d'asau^ jétir leurs villes, ce qui servirait entièrement à dissiper les ténèbres de l'idolaLrie et de la barba* rie, pour réduire ces gentils au nombre des fidè* les cbrétienf • »
Tout ce que je viens de dire en ce chapitre et au précédent, est tiré mot à mot du R. P. Blas Valera , et je l'ai bien voulu rapporter ici , parce qu'il m'a semblé nécessaire et fort important pour l'avancement de la doctrine chrétienne. Le F. Plas Valera , qui était fort versé dans la conr
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naissance de plusieurs langues, ajoute une obser-t yati on particulière, touchant ce que la langue du Pérou a de conforme avec la langue latine, la grecque et Théliraïque ; je n'ai pas jugé nécts^ saire de la mettre ici. Mais pour ne pas sortir du sujet de ces langues , je rapporterai ce que le même F. Blas Valera dit judicieusement en uti autre endroit, oii il réfute Topinion de quelquesuns, qui Tculent que les Indiens du KouYeau- Monde soient sortis des juifs issus d'Abraham ; ils produisent, pour prouver ce paradoxe, quelques mots de la langue générale du Pérou , qui ont en effet quelque conformité avec les mots hébreux, non pas tant en la signification qu'au ton de la Toix. Le P. Blas Valera, qui veut prouver le contraire, dit en trVu 1res choses : « Que la langue générale du Pérou manque des lettres que nous avons remarquées ci- devant , B. D. F. G. I. J. X. , et qu'il y a par conséquent fort peu d'apparence que les juifs^ qui sont si fort amis d'Abraham leur j>ère qu'ils ont toujours son nom à la bouche , aient parlé une langue qui n'a point de B. qui est la principale lettre requise à la prononciation du nom Abraham. Nous ajouterons une autre raison à celle-là , savoir qu'il n'y a point de syllabes.dans cette langue, où il y ait deux consonnes, dont l'une soit liquide et l'autre muette, comme bra, cra^ cro^ pla^ pri, ella^ ello^ etc.,
ROM Btr PÉROV. âS
de sorte qne, pour nommer Abraham en cette langue générale, il leur manquerait non seulement la lettre B , mais encore la syllabe bra ; il est aisé d'inférer de là qu'on ne peut approuver ceux qui sur une simple conjecture veulent soutenir une chose qu'on ne sait point par aucune raison évidente. Outre cela , quoiqu'il soit vrai qu'il y ait quelques mois. dans la langue générale du Pérou ^ composés de lettres muettes et tiqiii-des , tels que sont papfi , buacm , rocro , poera , chacra, lUxcUa^ c^c2/a , cependant on ne peut les détadier autrement des sylkbes qu'en sé-^ parant l'une d'avec l'autre , tbtttme qdi diMii pajMi j huac'-ra , roc^ro , poc-^à , chac-^u ^ llao*la^ choc'-iloy eit. Les Espagnols ne prennent pas garde à cela , mais ils corrompent dans leur prononciation les lettres et les syllabes* Car au lieu que les Indiens prononcent pampa , qui signifie place , les Espagnols disent bamba , Inga pour Inca , et locro pour rocro y enfin il n'y a près-* que point de mot qu'ils ne <$orrompent , comme nom l'avons montré cî-devant assee au long , et comme nous le montrerons ci*«après. Reprenons niaintenant la suite de notre histoire.
a6 HISTOIRE DES IKCAS,