CHAPITRE IV
L'Inca visite son empire, consulte les oracles, et gagne
Tilc de Puna.
Après que l'Inca llnayna Capac eût châtié les rebelles de ces provinces et mis garnison dans les
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«h^roits où il le jugea nécessaire , i^ alla visiter le royaume de Quito , d'où il rebroussa vers le midi^ et fit la revue de son empire, jusqu'aux Charcas^ qui sont à plus de sept cents lieues de Guzco«. Il envoya visiter en même tems le royaume de Chili, d'où lui et son père avaient tiré beaucoup d'or ; et après avoir été quatre années dans ce voyage , il se rendit à Cuzco, où il en passa deux. Ensuite, il fit lever cinquante mille hommes dans les provinces de Ghinchasuyu, qui sontaunord de Guzco. Il leur donna rendea^-vous sur la frontière de Tumpiz, et cependant il parcourut le plat pays, où il visita tous les temples du M)leil, qui étaient dans les principales provinces de ce quartier-là. Il commença par le riche temple de Pachacamac, que ces Indiens adoraientsbusle nom du Dieuinconnu. Il y fit consulter l'oracle, ou pour mieux dire le diable , sur le succès des conquêtes qu'il avait en vue: les prêtres lui répondirent qu'il n'avait qu'à porter ses armes contre tel pays qu'il voudrait, et qu'il viendrait à bout de toutes ses entreprises , et qu'il était destiné à devenir le maître des quatre parties du monde. Après un oracle si favorable^ il passa dans la vallée de Rimac, où était cette fiimeuse idole , qu'on nommait la stcUue parlante. A son arrivée , il ne voulut rien faire sans l'avis de cet oracle, pour s'acquitter ponctuellement du traité que son bisaïeul avait fiiit
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avec les Incas , par lequel il était dit que les Incas auraient toujours cette idole en grande \é* nëralion. Il en obtint une réponse aussi ayantageuse que la prccédente ,*et toute pleine de flatterie; de sorte qu'il s'achemina dans les vallées quisMtendent jusqu'à Tumpiz. Aussitôt il envoya sommer les habitans de Tile de Puna , qui n'est pas loin de 1^ terre ferme , et qui est stérile en toutes sortes de choses. Elle a douze lieues de circuit, et le cacique Tumpalla , qui était d'un orgueil insupportable, y commandait alors avec un pouvoir absolu. Ses ancêtres n'avaient jamais reconnu de supérieur, et il ét»it si éloigné d'en recevoir un lui-même, qu'il prétendait dominer sur tous ses voisins de terre ferme. C'est ce qui produisait une guerre continuelle entr'eui,et qui était cause qu'ils ne pouvaient résister à l'Incn -, au lieu que s'ils se fussent bien unis ensemble, ils auraient pu se défendre assez long-tems. Quoi* qu'il en soit, ce Tumpalla, qui était adonné à plusieurs vices énormes, et qui faisait gloire d'avoir quantité de femmes, d'être sodomi te, et de sacriiicr le cœur et le ^ang des hommes à ses dieux, c'rst-à-dirc à des tigres et à deslions^ sans parler de l'océan qui était le dieu commun des IndU^ns de celle côte, ni des poissons qu'ils adoraient, et qui malgré cela leur servaient de nourriture; ce cacique, dis-jc, fut touché d'une
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vive douleur à l'ouïe de la triste nouvelle qu'oit lui vint annoncer de la part de l'Inca. Là-dessus il fit venir les principaux de son île, et il les harangua de cette manière : ce Mes amis , leur dit-il , c'est à présent que nous voyons à nos portes la tyrannie des étrangers ) qui nous menacent de nous dépouiller de nos biens et de nos vies , si nous refusons de subir leur joug. Mais dW autre côté, si nous refusons cet usurpateur pour notre souverain^ il faudra que nous perdions notre ancienne liberté^ et l'empire absolu dont nos ancêtres ont joui depuis si long-tems ; représentez-vous , je vous prie, l'état où nous serons, lorsque, bridés par des tours et des citadelles où l'on entretiendra des garnisons à nos dépens , notre fidélité sera toujours suspecte, et il n'y aura plus moyen de nous affranchir. Nos ennemis en viendront même jusqu'à nous enlever la meilleure partie de nos biens , nos femmes et nos filles , dont la beauté sera cause de leur perte. Mais ce qui nous doit être plus sensible que tout, c'est qu'ils aboliront nos anciennes coutumes, pour nous imposer de nouvelles lois ; qu'ils nous feront adorer des dieux étrangers, au préjudice des nôtres qu'ils abatteront ; et qu'en un mot ils nous réduiront à un perpétuel esclavage ; ce que j'appelle une vie <:ent fois pire que la mort , qui n'arrive qu'une seule fois. Cela posé, examinez
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avec soin ce qu'il faut que nous fassions > pnis^ qu'il s'agit de notre intérêt en général ^ et dites^ moi franchement ce qui vous paraîtra le meil-* leur. » Ces insulaires , au désespoir de ce que leurs forces c'taient inégales à celles du puissant ennemi qui les attaquait , ne purent s'empéclier de répandre des larmes. D'ailleurs, privésde tout secours de leurs voisins , et hors d'état de se maintenir , ils jugèrent quil valait mieux employer la ruse , et que de deux maux il fallait éviter le pire. Il fut donc résolu qu'il rendrait une obéissance feinte à l'Inca , et Qu'ils atten* draient une occasion favorable de secouer le joug. Cette résolution prise , le cacique Tumpalla ne répondit pas seulement aux députa de l'Inca avec beaucoup de respect et de soumission, mais encore il lui envoya des ambassadeurs chargés de présens , avec un ordre positif de lui rendre tout l'hommage qu^il souhaiterait , et de le supplier trcs-liumJilemcnt d'honorer ses nouveaux sujets de sa présence royale , ce qui serait la plus grande faveur à laquelle ils pussent jamais aspirer.
L'Inca fort satisfait de ce procédé de Tumpalla, envoya prendre possession de celte île , et il régla toutes choses le mieux qu'il lui fut possible pour y faire entrer son armée : quoique cela ne s'exécuta pas avec la magniticence que Tumpalla
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et ses sujets auraient bien voulu. L'Inça s'y rendit ensuite , et il y fut reçu avec de grandes solennités , accoxtipagnées de danses et de chansons que ToQ fit exprès à la louange du grand Huayna Gapac, Us le logèrent dans un palais , bât;i depuis peu , du moins Tappartement destine pour sa personne était neuf, parce qu'ils ne croyaient pas être de la bienséance qu'un roi logeât dans une maison où quel qu'autre avait demeuré. Huayna Capac travailla d'abord à y éta<blîr un gouvernement qui fût conforme à ses lois. Il fit donc avertir ces ins^ulaires , et leurs voisins de Terre^Feiirme , qu'à l'imitation de plusieurs peuples^ tous différons de langage qui s'étaient assujétis à lui , ils* eussent à quitter le culte de leurs faux dieux ; qu'ils ne sacrifiassent plus des hommes ; qu'ils ne se nourrissent plus de leur chair, qu'ils bannisseat è jamais la sodomie, que leur principal soia fut à l'avenir d'adorer le sc^il cooiine le dieu de l'Univers , et.de vivre comme des hommes raisonnables , suivant les règles de l'équité. La conclusion de tout cela fut , qu'en qualitéd'Incà , fils du soleil et législateur de ce grand empire, îl leur ordonnait toutes ces choses j et de. n'en violer aucune , ni en tout, ni en partie , sous peine d'être exécutés à mort. Tumpalla et ses sujets s'y soumirent , avec pro-*
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messe d'obéir exactement à tout ce que llnca leur commandait.
Quelque tenis après , les Caracas de cette ile trouvèrent que ces lois étaient fort rigoureuses , et tout-à-fait contraires à celles de leur nation , qui leur permettaient tous les plaisirs de la vie. Accoutumés il s'y plonger sans aucun remords , le gouvernement <jui leur en défendait la jouissance ne |)ouvait que leur être insupportable. Ils résolurent donc , de concert avec leurs voisins de terre-ferme , de tuer l'inca , et tous ses gens , d'abord que l'occasion s'en présenterait. Mais avant que d'en venir là, ils jugèrent à propos de de consulter leurs dieux, pour savoir si le succès réj)ondrait à leur attente ; et parce qu'ils les avaient ab ndonnés , ils mirent tout en œuvre pour 1 entrer en grâce avec eux; ils placèrent leurs st.iiues dans les lieux les plus bonorables ; ils leur oflVirent quantité de sacrifices , et les comblèrent de belles promesses , quoique toutcela se lit en secret. Enlin le diable leur répondit qu'ils n'avaient qu'à persister dans leur dessein , qu'ils en viendraient à bout, et que les dieux du pays leur seraient favorables. Cette réponse enfla tellement lecouragc de ces barbares, qu'ilsétaient résolus d'exécuter sur-le-champ leur entreprise, il y a même grande apparence qu'ils n'auraient
pas manque leur coup, si leurs sorciers et leurs devins ne les en avaient détournés , sous prétexte qu'il fallait attendre une meilleure oocasion oii il y eut moins de danger , puisque leurs dieux le conseillaient ainsi.