‹ Histoire des Incas, rois du PérouChapitre 59 sur 103 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mutinerie djesChachapu^as, et delà grande géaérolsité de

Huayna Capac.

Lorsque le ï'oi Huayna Capac reprit le càemin de Gu2co ^ il y eut plusieuf^ eaciq[uefi des provinces de cette côte nouvellement soumise qui furent au-devant de lui ^ et qui lui dfrirent des présens de tout ce qu'il y avait de meilleur et d<e plu$ rare dans leur pays. Entre!autres choses , ils lui présentèrent un lion et "Un tigre , que l'Inca trouva si beaux , qu'il leur commanda de les garder avec beaucoup de «oin. Nous parlerons dans la suite d'un miracle que notre seigneur fit en faveur des chrétiens par ces mêmes animaux, qu^ ces Indiens soutinrent depuis être enfans du soleil y et qu'ils adorèreni; en cette qualité. Huayna ~ Capac partit de Tumpiz , içrès avoir pourvu à tout ce qui regardait le gouvernement de ces p^iples. Il traversa la moitié de sbni royaume dans ce voyage , et fut jusqu'aux Chi»

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chas qui bornent le Pérou , résolu de visiter une autre fois la partie qui est plus orientale. Du pays des Chichas , il envoya des commissaires au royaume de Tucma , que les Espagnols appellent Tucuman , et à celui de Chili pour savoir ce qni s'y passait. Il voulut que les uns et les autres prissent avec eux quantité d'habits pareils aux siens ^ pour en faire présent aux gouverneurs , aux capitaines , aux Curacas , aux autres ministres de ces deux royaumes , a6n d'y être les

• bien-venus.

De retour à Guzco , il visita la forteresse qui était presque, achevée , et il mit lui-même la main à l'œuvre en certaines choses pour encourager les ouvriers. Après avoir employé plus de quatre années dans cette visite générale , il leva, des troupes pour aller conquérir les provinces qui sont au delà de Tumpiz , qui s'étendent jusqu'au nord le long de la côte de cette mer. Mais lorsqu'il fut arrivé à la province des Canarins , d'oii il devait passer à Quito pour subjuguer toute la côte , il reput la nouvelle que ceux dé la grande province des Ghachapuyas s'étaient révoltés ; que leur humeur guerrière , l'assiette avantageuse de leur pays et l'expédition où ils le

^ voyaient occupé ^ leur avaient inspiré cette audace. Qu'ils avaieni taillé en pièces les gouver* neurs , les capitaines et les soldats de L'Inca ,

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sans parler des prisonniers qu'ils prétendaient retenir comme esclaves. Là-dessus , Huayna Gapac fort affligé de cette nouvelle , fit rebrousser les troupes qui marchaient de tous côtés àleur rendez>-vous pour aller contre la province de Chaehapuya , et pendant qu'il les rassemblait , il envoya des courriers aux'Chachapuyas, pour leur dire qu'il leur accorderait une amnistie générale s'ils voulaient rentrerdans leur devoir. Mais au lieu de donner de bonnes paroles à ces députes , i^ls les traitèrent indignement ^ et les menacèrent de les mettre à mort. L'Inca irrité de leur insolence rallia ses troupes au plus vite , et marcha jusqu'à une grande rivière oii Ton avait assemblé , par son ordre , quantité de barques d^un bois fort léger appelé ehuchau en langue péruvienne. Mais il crut qu'il ne serait pas de la bien^ séance de passer avec son armée sur des bateaux dont chacun ne pouvait contenir que ^x ou sept hommes, et qu'il valait mieux ainsi les joindre tous ensemble pour en faire une espèce de pont. Tout le monde y travailla avec tant d'ardeur qu'on en vint à bout dans un jour. L'Inca y fit donc passer son armée , et s'en alla tout droit à Gaçamarquilla , qui est une des principales villes de cette province , dans le dessein d'y mettre tout à feu et à sang« On peut dire que ce monarque avait toujours eu pour maxime de punir les rer

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belles avec beaucoup de sévérité , et d'être fort clément à l'égard de ceux qui^ recennaissaient leur faute.

Cependant les mutinés eurent avis que Tlnca, justement irrité , s^approchait avec une puissante armée. Alors ils craignirent , quoique trop tard , Forage qui les menaçait , et qu'ib ne pourraient obtenir aucun pardon de leur faute. Réduits au désespoir et ne sachant de quel côté se tourner , ils résolurent d^un commun accord d abandonner les villes et de se retirer sur les montagnes ; il n'y eut que les enfans et les vieillards qui n'en bougèrent pas , arrêtés par la faiblesse de leur âge. Mais ces derniers qui avaient plus d'expérience des affaires du monde et qui savaient d'ailleurs que Huayna Capac était d'un naturel si généreux qu'il ne refusait jamais rien de ce qu'on lui demandait avec soumission , et surtout aux dames , s'avisèrent d'avoir recours à une femme de leur nation et de la ville de Cacamarquilla. Us s'adressèrent donc à cette dame qui avait été du nombre des maîtresses du grand Tupac Inca Yupanqui , et ils lui dirent, les larmes aux yeux , qu'ils étaient perdus sans ressource avec leurs femmes et leurs enfans ; que leurs villes et leurs provinces seraient entièrement ruinées , si elle n'avait la bonté d'intercéder en leur faveur auprès de l'Inca son fils.

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Le discours de ces vieillards cmut fort cette dame , qui, craignant d'ailleurs qu'elle-même et SCS parcns n'en fussent pas quittes à meilleur marche que les autres , sortit delà ville en diligence, accompagnée de plusieurs autres femmes , sans qu'il y eût aucun homme. Avec cette troupe désolée, elle fut au-devant du roi presqu'à deux lieues de Ca( amarf[uilla , et sans perdi'C courage elle se prosterna d'abord à res pieds , et lui tint ce discours : « l nique seigneur , lui dit-elle , quel est votre dessein. i\e voyez-vous pas cjue la colère vous transporte , et que vous allez détruire une province que les armes de votre père vous ont acquise ? Ne ftiites-vous pas violence à votre inclination , et ne craignez-vous pas de vous repentir demain de ce que vous exécuterez aujourd'hui ? x\vcz-vous oublie que vous êtes le vrai Iluaechacuya , qui est le titre que vous estimez tant ? Pourquoi donc n'avez-vous pas pitié des pauvres d'esprit , puisque vous savez qu'il n'est point de misère plus grande que celle-là ? Que si les rébelles qui vous ont fâché ne méritent point que vous leur pardonniez, ne laissez pas d'en avoir compassion , et souvenez-vous que votre père les a conquis *, afin qu'ils jouissent de vos bienfaits. Vous avez le bonheur d'être né fds du soleil , et en cette qualité vous ne devez pas ternir par le sang de ces misérables qui ont déjà posé les ar-

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mes les grandes actions que vous avez faites jusqu'ici. Plus leur crime a été grand, plus vous ac* querrez de la gloire à leur pardonner. Cette clémence héroïque , dont vos predéceseurs ont fait tant de cas et qui les a mis en si grande réputation , fera le couronnement de toutes vos vertus. Je vous supplie donc , par le rang oii le soleil vo* Ire' père vous a élevé , de recevoir ces malheureux en grâce. Mais si vous ne jugez pas à propos de m'accorder ma requête , permettez du moins que je sois la première sur qui votre vengeance tombe, afin que je n'aie pas la douleur de survivre à la ruine de mon pays. » Elle n'eut pas plus tôt prononcé les derniers mots , que toutes les autres Indiennes qui le suivaient s'écrièrent , Jjaignées de larmes : u Unique seigneur, amateur des pauvres , grand Huayna Gapac, ayez pitié de nous , de nos pères , de nos maris ^ de nos frères et lie nos enfans. »

L'inca ne répondit pas d'abord ; mais touché des raisons de la Mamac Guna , et des pleurs de ces autres indiennes , il s'approcha d'elle , et après Tavoir relevée de terre, il lui parla en ces termes: « A ous méritez bien , lui dit-il , d'être appelée IManianchicu , c est- a-dire Mère commune , ou plutôt la mienne propre , puisque vous avez tant de soin de mon bonheur et de la réputation de leu mon père ; je vous en remercie de bon cœur;

il n'y a nul doute que si je faisais punir aujourd'hui les coupables je ne m'en repentisse demain , comme vous l'avez dit. Vous faites le devoir d'une mère à l'égard de vos compatriotes, et c'est votre prudence qui a racheté leurs vies et leurs biens. Je vous accorde votre demande, et au de là même si vous le souhaitez. Allez donc trouver vos gens , pardonnez-leur en mon nom , et faites-leur telle autre grâce que vous jugerez à propos 9 pourvu qu'il la sache reconnaître. Mais afin qu'ils soient plus assurés de ma parole , je vousdonnequatre Incas qui sont mes frères et vos cnfans ; je veux qu'ils vous accompagnent sans' aucune troupe et qu'ils n'amènent que leurs ministres et les ofliciers nécessaires pour rétablir la paix et le bon ordre dans ces provinces.

Gela dit, l'inca rebroussa chemin avec toute son armée , pour aller à la conquête qu'il avait en vue. Cependant les Ghachapuyas, sensibles à Tcnormité de leur crime , furent si touchés de la clémence de l'Inca, qu'ifs ne manquèrent plus de fidélité à son égard. Pour immortaliser même le souvenir de cette action généreuse^ ils environnèrent de trois murailles l'endroit où Huayna Gapac avait teçu sa belle-mère et lui avait accorde leur pardon^ afin qu'on tint ce lieu pour sacré, et que personne n'y entrât. La première de ces clôtures était d'une fort belle pierre de

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Uille , avec une corniche qui régnait tsout autour. La seconde n^était pas si bien travaillée, et la troisième était bâtie de briques. Ij&a voit encore aujourd'hui quelques restes de cet ouvrage , qui aurait pu sans doute durer plusieurs siècles si Tavarice des étrangers ne l'avait ruiné de fbdd en comble pour y chercher des trésors.

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