‹ Histoire des Incas, rois du PérouChapitre 61 sur 103 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des géans qui étaient venus dans ce pays-la, et de leur mort arrivée luiraculeusemeat.

Ayant que nous sortions de cette contrée , il ne sera pas inutile de rapporter ici une histoire fort remarquable arrivée depuis plusieurs siècles^ et que les naturels du pays prétendent avoir reçue par tradition de leurs pères. Us disent donc que certains géans monstrueux y abordèrent au cap de Saint^Hélène^ que les Espagnols ont appelé de ce nom parce qu'ils le découvrirent le même jour qu^on solennisait sa fcte. LeR.P. Joseph AcosU etriulendant-gcnéral Augustin de Çaraté parlent fort succinctement de ces hommes gigantesques ; mais entre tous les historiens espagnols, il n'y em a point qui en traite avec plus d^étendue que Pedro de Cieça de Léon ^ qui en avait ouï parler dans la province même y où ils arrivèrent : c'est pourquoi je rapporterai mot à mot ce qu'il en a écrit au chnpitre 5^. « On assure , dit-il, dans tout le Pérou , que certains géans prirent terre

sur cette câte à )a pointe de Sainte«Hélène , qu est aux confins de la ville de Puerto Vejo. Je raconterai ici ce que j'en ai ouï dire , sans m'arréter aux diverses opinions du vulgaire qui ^fait toujours les choses plus grandes qu'elles ne sont. Ceux du pays , qui en ont conservé la tradition de père en fils jusqu'à ce jour , disent que ces gëans vinrent par mer sur certains bateaux de jonc faits comme de grandes barques ', qu'ils étaient d'une taille si énorme , que depuis le ge* nou en bas , ils égalaient la hauteur des hommes ordinaires ; qu'ils avaient les cheveux fort longs qui leur pendaient péle-méle sur les épaules ; que leurs yeux étaient aussi larges que des assiettes ; que les autres parties de leurs corps étaient grosses à proportion ; qu'ils n'avait point du tout de barbe ; que les uns allaient tout nus ^ que les autres se couvraient de peaux de bétes sauvages , et qu'ils n'avaient point de femmes. Après avoir abordé ace cap , ils s'établirent dans un certain endroit que les habitans du paysdésignent, et ils y creusèrent des puits très-profonds dans le roc , pour trouver de l'eau dont ils manquaient. C'était un ouvrage si solide , qu'il a duré jusqu'à présent , et l'on y puise de fort bonne eau qui est d'une grande fraîcheur.

Ces géans vivaient de rapine etdésolaient toute la campagne. Ils étaient si goulus , qu'un seul , a.

328 HISTOIRE DKS IKCAS,

ce que l'on dit , mangeait plus de viande que cinquante naturels du pays. Ils prenaient aussi quantité de poissons avec des filets, qui servaient en partie à leur nourriture. Us massacraient les hommes du voisinage sans aucune miséricorde, et tuaient les femmes par Fabus qu'ils en faisaient. Les pauvres Indiens chferchèrent souvent les moyens de se débarrasser de ces hôtes importuns ; maisils n'eurent jamais la force ni le courage de les attaquer. A Tabri de toutes craintes^ ces nouveaux monstres les tyrannisèrent long*- tems, au bout duquel , soit qu'ils eussent besoin de femmes ou que celles du pays fussent trop petites pour eux , ils s'abandonnèrent en public à la sodomie. Mais la justice divine ne laissa pas leur crime impuni. Les Indiens rapportent qu'au milieu de l'acte de leur débauche le feu du ciel était tombé sur eux avec grand bruit , et qu'un ange armé d'une épée flamboyante les avait tous terrassés d'un seul coup qu'A leur donna. L'on ajoute que le feu ne consuma ni leurs os , ni leurs crânes^ afin qu'ils servissent de monument étcr- J nel à la vengeance de Dieu. En effet , on atroiH vé des os d'une grandeur prodigieuse dans œt endroit-là ; et j'ai ouï dire à des Espagnols qu'ils avaient vu des pièces de leurs dents, qui faisaient conjecturer qu'une seule entière devait peserplos de demi-livre. Us parlaient d'un autre morceao

d^os qui était d'une grosseur prodigieuse. Mais si tout cela ne suffisait pas pour autoriser ce qu'on dit de ces géans , les citernes que l'on voit encore aujourd'hui et qu^on leur attribue peuvent le confirmer si )e ne me trompe. Alu reste , on ne sait pas d'où ils étaient sortis y ni quelle route ils prirent pour se rendre dans ce pays-là. f# Quoi qu'il en soit , j'ai appris cette année i55o, lorsque j'étais a la ville des Rois, qu'au tems de don Antoine de Mandosa , vice-roi et gouverneur de la Nouvelle-Espagne , on y avait trouvé quelques ossemens d'une grandeur plus énorme que ceux dont nous venons de parler. J'ai ouï dire aussi qu'on en avait déterré quelquesuns à la ville de Mexique dans un sépulcre fort ancien , et d^ns un autre endroit du même royaume. On peut inférer de là que ces géans ont subsisté, et que tout ceque les auteurs en ont écrit n'est pas fabuleux. On voit une autre merveille sur le même cap de Sainte-^Hélène , il y a certaines sources de goudron ou de poix liquide qui est fort propre à calfeutrer les vaisseaux.

33o HISTOIRE DES INCAS ,

Page 1