CHAPITRE X
De ce que Huayna Capac dit touchant le soleil.
Aussitôt que Huayna Capac eut ordonne que son armée se retirât de la province de Passau , il reprit le chemin du Cuzco ; mais il n'y retourna qu'après avoir visité ses royaumes et ses provinvinces , où il fit administrer la justice avec beaucoup d'exactitude , et combla de ses faveurs ceux quilui endemandaient.Ilfut une année entière à ce voyage , et il se rendit à Cuzco pour y solenniscr la principale fête du soleil , appelée Raymi. Les Indiens racontent à cette occasion qu'un jour de cette fête , qui en durait neuf , Tlnca prit la liberté de regarder le soleil , ce qui leur était défendu comme une action peu respectueuse , et qu'il demeura quelque tems les yeux tournés vers le ciel ; que le souverain prêtre qui était son oncle , et qu'il avait à son côté , lui dit làdessus : « A quoi pensez-vous , Inca , ne savczvous pas que vous faites une chose qui est défendue ? )) Qu'à ces mots le roi baissa les yeux ,
mais qu^un peu après il les tourna vers le ciel avec la même liberté : qu'alors le ^uverain pré-» tre le reprit de nouveau en ces termes : « Unique seigneur , prenez bien garde à ce que vous faites, puisqu'il s'agit d'une affaire de la dernière importance : vous savez qu'il nous est défendu à tous également d'avoir la hardiesse de regarder le soleil, notre père , parce que n^ous en sommes indignes ; mais si vous le pratiquez aujourd'hui, TOUS donnez un mauvais exemple à votre cour et à tous les principaux seigneurs de votre empire , qui sont ici assemblés pour rendre à votre père l'adoration qu'ils lui doivent , comme à celui qui est leur souverain et leur unique seigneur. » Huayna Gapac se tourna vers lui sans s'émouvoir et lui répliqua : « Je n'ai que deux choses à vous demander , qui serviront de réponse à ce que vous venez de me dire : vous me reconnaissez tous pour votre roi , n'est-ce pas ?. Cela posé , y a-t-il quelqu'un entre vous qui fut assez hardi pour me faire lever de mon trône et m'exposer à un long voyage oii il faudrait que je courusse toujours ? Assurément , lui répondit le prêtre, celui qui en agirait ainsi passerait pour un fou et un insensé. Mais je vous demande encore , reprit l'inca, se pourrait-il trouver quelqu'un de mes vassaux, pour si riche et si puissant qu'il fût , qui eût la hardiesse de ne pas m'obéir si je lui commandais
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de s'en aller en poste d'ici jusqu'au Chili ? U n^ a nul doute, repartit le prêtre , que vos sujets ne vous obéissent jusqu'à la mort, comme ils y sont obligés par leur devoir. Puisque cela est, continua le roi , il faut que vous sachiez que ce soleil qui eSt noti^ père doit relever d'un autre, seigneur plus puissant que lui , et par le commandement duquel il f lit la course qu'on lui voit faire tous les jours , sans que jamais il s'arrête ; car si le soleil notre père était souverain seigneur de toutes les choses d'ici bas , il y a grande apparence qu'il se reposerait quelquefois pour son plaisir , puisqu'il n'y a point de néccscité qui le put contraindre à marcher toujours. C'est ainsi que raisonnait Huayna Capac , et tout ce que les Indiens rapportent de la vivacité de son esprit fait bien voir qu'il était capable d'embrasser la religion chrétienne, si on avait en lesoin de l'en instruire. 11 semble que le R. P. Joseph Acosta veut parler de cette histoire , qu'il dit avoir apprise d'un capitaine espagnol , quoiqu'il ne nomme point Huayna Capac. On la trouve au cinquième livre de son histoire du nonveau monde , chapitre 5 : « L'on tient pour assuré , dit-il, qu'un des rois Incas qui avait l'esprit fort bon , et qui savait que tous ses prédécesseurs avaient adoré le soleil , ne put s'empêcher de dire \ qu'il croyait pour lui que le soleil
n^étail pas dieu , et qu'il ne le pouvait 4tre 9 parce que Dieu est un grand seigneur qui £iît les ckoses sans se hâter et avec un empire absolu y au lieu que le soleil ne se laf^se jamais de courir 9 et qu'il semble se précipiter dans sa course , ce qui mod»* tre assez qu'il n'est pas dieu. 11 faut avouer que c'est parler nettement ^ et que les Indiens en général sont disposés à reconnaître leurs erreurs , pourvu qu'on les détrempe par de bonnes raisons. » Cependant ils furent si superstitieux et si timides dans cette occasion , qu'ils tirèrent un fort mauvais présage de ce que leur roi s'était ainsi licencié à regarder le soleil. Quant aux paroles dé Huayna Cupac , il peut bien être qu'il les avait apprises de Tupac Inca lupauqui^ son père qui avait parlé du soleil à peu près dana les mêmes termes, comme nous l'avons rap« porté dans sa vie.