CHAPITRE XXVII
Du viu, et du premier qu'on recueillit à Cuzco.
Lorsque je m'en allais en Espagne, l'an i56o, je passai le si janvier à Marcahuacy^ qui esta neuf lieues de Cuzco ^ et fus me promener à une maison de campagne de Pedro Lopez de Gaçalla, natif de Llicerena, habitant de Cuzco, et qui fut autrefois secrétaire du gouverneur Gasca. J'y rencontrai un fermier portugais, nomme Al" fonse de Vaczy fort honnête homme et savant dans l'agriculture. 11 me fît voir toutes les (erres de son maître, où je ne trouvai rien de si remarquable qu'une vigne chargée de quantité de raisins, qu4l me montra sans m'en offrir une seule grappe j j'avoue que cela me déplut, parce que Pedro Lopez de Caçallo et moi étions bons amis, et que j'aimais beaucoup les raisins, qui , en automne, sont les délices des voyageurs. Le fermier, qui connut bien à mon air que j'étais choqué de son incivilité, me dit pour s'excuser que
son maître lui avait dëfeiidu expressëment de toucher a ses raisins , parce qu^il en voulait faire du vin , comme en effet il en fit ; et feiute de cuve, il se servit d'une huche à pétrir pour fouler la vendange. Cela me fut confirmé depuis en Espagne par un de mes amis, qui me dit avoir vu la huche , et que l'intention de Pedro Lopez de Caçalla était de gagner le prix que les rois catholiques et Tempereur Charles Y avaient promis a celui qui recueillerait le premier , aux Indes , dans quelque colonie d'Espagne , des fruits nouveaux, des légumes ou des grains, qu'on y aurait transportés d'Espagne , comme , par exemple, du blé, de l'avoine, du vin ou de rhuile. Mais je suis assuré que Pedro Lopez de Caçalla avait plus en vue d'avoir la gloire d'être le premier qui aurait fait du vin de ses vignes dans la juridiction de Cuzco , que de remporter ce prix.
Au reste, ces grands princes proposèrent cette récompense pour encourager les Espagnols a cultiver la terre , et à transporter d'Espagne dans ces nouveaux pays les choses dont ils manquaient. Ce prix , qu'on tirait des finances du roi, consistait en deux lingots d'argent de la valeur de trois cents ducats la pièce; la quantité de blé ou d'avoine qu'il fallait recueillir pour le gagner
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ëuit fixée à deux boisseaux , et oelle de rin oti d'huile a cinq ou six' pintes.
Les autres villes du Pérou avaient recueilli da vin long^tems auparavant ^ et qui était tout clairet, principalement les villes de Huamanca et d'Arequepa. Un chanoine de Quito, avec lequel je m'entretenais un jour à €ordoue sur le sujet dont nous parlons, me dit qu'il avait autrefois connu dans ce royaume-la un Espagnol extrêmement curieux eit matière d'agriculture, et psrti culièrement en ce qui regardait les vignes , qui le premier rie tous ceux de la ville de Rimac en avait transporté le planta Quito, oii il possédait une excellente vigne sur le bord de la rivière de Mira, qui est un pays fort chaud sous la ligne cquinoxiale. Il me dit ensuite que cet Espagnol lui avait montré cette vigne oiiil travaillait avec tant de soin, que, par une nouvelle invention, il avait des raisins frais toute l'année. Il avait divisé sa vigne en douze quartiers, dont il cntmltivait un chaque mois^ et le faisait arroser ( csr on arrose les vignes dans tout le Pérou); mais il ne la taillait qu'une fois l'an , comme tous les autres Espagnols ses voisins. On ne doit pas sVtonner , au reste , de ce que la terre pouvait produire tous les mois, pourvu qu'on eût soin de Tiirrci^cr, parce que le long de la rivière que
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noui» yenoDs de nommer le climat est chaud et touJDiiK le métne, comme en plusieurs autres endroits du Pérou. J'ai remarqué^ dans quelques vallées particulièi^s, que le terroir y produisait aussi du maïs toute Tannée , selon <[u'on l'arro^ sait plus ou moins.
Lorsque je partis de Cuzco en 1 56o , on ne ser->vait point encore du vin à table , et Vûh n'en donnait qu'à ceux qtii en avaient bdsoin pour quelque indisposition. Les Espagnols, qui s'é-^ taient passés de cette liqueur , et d'autres sem-» blables délicatesses dans la conquête de ce pays ^ auraient cru déroger à de si bons commencemens , s'ils avaient introduit cette coutume. D'ailleurs ils faisaient conscience d'en boire, même quand on leur en donnait , parce qu'il était si cher qu'ils l'estimaient à fort bon mar^ ché , iquand il ne valait que cinq ou six ducats la bouteille , comme on le vendait ordinairement dui^ant la guerre de François Hermandes Giron , au tems de Gonçalo Piçarro , et auparavant l'on avait donné quelquefois jusqu'^à cinq cents ducats d'une mesure de seize pintes. Aux années i554 et i555 il n'y en eut presque point dans tout le royaume , jusques-là qu'on eut bien de la peine d'en trouver dans la ville des rois pour dire la messe , et ce fut pour ce saint usage que l'archevêque don Jérôme de Loaysa , natif de Tru-
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gillo, en fitgarder précieusement un demi-baril^ qui fut tout ce qu'on en put recouTrer. Cette grande disette de vin dura pendant quelques mois ; mais enfin il entra dans le port un vaisseau qui en portait deux mille barils : ce vaisseau appartenait à deux marchands de ma connaissance , que je ne veux point nommer , à cause de leur extraction ; ils y trouvèrent si bien leur compte , qu'ils vendirent les premiers barils jusqu'à six cents ducats , et ne donnèrent pas les derniers à moins de deux cents. Ce conte me fut fait par le pilote de leur vaisseaux dans lequel je passai de la ville des Rois à Pïinama. On peut voir par là , que la cherté n'empêchait pas qu'on ne fit quelquefois d'assez grands excès en vin. Je dirai sur ce sujet, qu'un cavalier en ayant invité d'cuitres en ce tcms-là , un des conviés demanda un verre d'eau , et s'excusa sur ce qu'il ne buvait pas de vin. Le maître du logis lui répondit, 2i[)rès lui a\oir tcmoignéqu'il était fâché de cela: « Pourquoi donc ^ si vous n'aimez point le vin , » ne venez-vous manger ici tous les jours ? >» Ce qui fait voir que tout le reste ne coûtait presque rien , en comparaison du vin \ cependant la cherté n'obligeait pas tant ù le ménager , que la difTicultéd'en avoir qui était si grande, que quel- ([uefois on en manquait tout«à-fait , à cause du long trajet qu'il y avait d'Espagne au Pérou.
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