CHAPITRE XXIX
De diverses sortes d'herbages et de leur merveilleux
accroisseuient.
On n'avait point au Pérou de léjçumes ni d'herbages d'Espagne , tels que sont les laitues , la chicorée , les raves , les navets , les aulx , les ognons , les épinards , de la poirée , de la bonne-herbe , de la coriandc , du persil , des articbaux , des asperges , des carottes , ni des autres herbes potagères , mais ils avaient beaucoup de pourpier et du pouliot. Ils manquaient encore de pois cliiches , de fèves , de lentilles , d'anis , de graines de moutarde , de graines de paradis , de riz , de cumin, d'origan , de nielle , de mélilotet de plusieurs autres planîes et graines, ou sauvages , ou qui se cultivent dans les jardins. J'ajoute il cela, qu'ils n'avaient ni roses ni œillets de ceux qu'on a en Espagne , non plus que du jasmin ^ des lis , ni des roses musc{uées- Mais ils ont maintenant une si grande quantité
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de tontes ces choses que je yiens de nomner ^ et de beaucoup d'autres , qu'il y en a plusieurs qui les incommodent , bien loin de leur être utiles. 11 faut mettre dans ce rang les navets , le sénevé, la bonne-herbe et la camomille y dont il en vient une si grande abondance dans les vallées , qu'il n'est pas possible aux habitans d'empêcher qu'il n'y croisse de ces herbes , quelque peine qulls employent à les déraciner \ cette grande abondance a fait perdre peu à peu aux vallées où elles croissent leur ancien nom *, car on leur donne aujourd'hui celui des plantes qu'elles produisent; comme, par exemple , on appelle maintenant la vallée de la Bonne-Herbe celle qui est le long de la côte de la mer, qu'on nommait autrefois rucma el ainsi des autres. La chicorée et les premiers épinards qu'on sema à la ville des Rois devinrent si hauts , qu'un hon^ne de la plus haute taille pouvait difficilement atteindre à leurs exlrémitésduboutdc la main; ces herbes étaient aussi si touffues, qu'un cheval avait de la peine d'y passer à travers. £n un mot, ces légumes et ces grai-^ nés multiplièrent si prodigieusement ^ qu'il y eut , des endroits oii d'une mine de blé qu'on y sema l'on en recueillit au delà de trois cents«
Il y a dans la vallée de Huarcu , une ville que le vice-roi dom André Hurtado de Mendoça , marquis de Cannette, a fait peupler depuis peu.
Bois du pénou. 4^9
Comme je passais par l.î , l'an 1 56o en m'en allant en Espagne^ un des bourgeois de cette ville, nommé Garci Vasquez , autrefois des domestiques de mon père , me mena chez lui , et me donna fort bien-à souper *, il me dit à table que le paiii qu'il me faisait 'manger était du blé qfi'il avait semé , et qui lui en avait rendu trois cents fois autant. Comme je parus surpris de ce qu'il disait , Garci Yàsquez ajouta : « Ne trouvez pas cela étrange , puisque je vous puis assurer en honnête homme, que pour deux mines et demie de blé que j'ai semées , j en ai recueilli six cent quatre-vingts , et j'en ai perdu une foisautantpour n'avoir point eu de lieu propre'pour les serrer. Souvenez-vous, je vous prie, de faire ce compte en Espagne, u Quelque tems après Gonçalo Silvestre à qui je racontai cette histoire, me dit que ce n'était pas trop, et qu'il avait un héritage dans la province de Chuquisaca, tout auprès de la rivière de Pileumayu, où, pour pour une mine de blé qu'il avait semée , il en avait eu jusqu'à cinq cents dans les premières années. Lorsque don Garcia de Mandoza , fils du vice-roi , nommé ci-dessus , allait au Chili en i556 pour en être gouverneur, on lui dit au port d'Ârica , où il avait mouillé , qu'il y avait là tout auprès dans une vallée qu'on appelait Cu- ^a , une rave si prodigieuse et si grosse , qu'on avait attelé à l'un de ses bouts du côté des feuilles,
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cinq cheyaux qui la devaient traîner jusque-là pour lui faire voir cette merveille. Don Garcia répondit qu^ils ne prissent point cette peine , et qu'il irait bien au lieu où elle était pour se don* ner ce plaisir : en effet , il s'y en alla tout ausâtôt avec quantité de gens qui l'y accompagnèrent , et qui virent de leurs propres yeux , que ce qu'on leur avait dit était vrai. Cette rave était si grosse, qu'un homme pouvait à peine l'embrasser , et si tendre , qu'il y eut plusieurs qu^ en mangèrent chez don Garcia , oîi on la traîna. Au lieu qu'on appelle la vallc'e de la Bonne-^Herbe , l'on en mesura la tige en divers endroits , et on trouva qu'elle avait deux aunes et demie de long ; ce que j'ai ouï dire à celui-là même qui la mesura , que je tiens aujourd'hui dans mon logis avec moi , et c'est sur sa relation que j'écris ceci. J'eus un en-» tretien au mois de mai de l'fin 1696 , dans Yéglise cathédrale de Cordoue, avec don Martin de Contreras , neveu du fameux gouverneur de Nicaraga , François de Contreras , oii je le mis sur cet endroit de mon histoire , je lui témoignai que je ne pouvais me résoudre d'écrire tout ce que j'ai dit ci-dessus touchant les herbes et les légumes de mon pays , parce que je craignais qu'elles ne parusssent incroyables à ceux qui n'étaient jamais sortis du leur. 11 me répondit : a Ne laissfz point pour cela de dire ce qui se passe , etqueles
ignorans en pensent ce qu'ils voudront ; leur ju^ gement vovs doit 4tre indifférent , pourvu que TOUS disiez la vérité. Au reste , a)OUta-*t«-il , je vous assure que ce qu'on raconte de la prodi*^ gieuse rave qu'on trouva dans la vallée de Ca« çapa est très-*vrai. J'en suis témoin oculaire ^ ayant eu le bonheur d'accompagner ce jour-là don Garcia de Mandoça \ je vis cinq dievaux at<« tachés aux branches de cette rave , qu'on y avait mis pour la tirer , et j'en mangeai ma part avec les autres. Vous pouvez ajouter si vous voulez, à ce témoignage que je vous en rends , qu'étant ce même jour dans la vallée d'Yca , je vis un melon qui pesait cent trois livres ; de quoi l'on prit une attestation devant le greffier du lieu , afin qu'oa y ajoutât foi ; d'ailleurs je mangeai y dans la val« lée d'Yucay , d'une laitue qui pesait sept livres et demie.
Ce cavalier me dit plusieurs autres choses mer^ veilleuses touchant les fruits , les légumes et les plantes du Pérou ^ que j'omets pour ne pas en^ nuyer le lecteur. Le R. P. Âcosta traite de cette matière dans le dix-neuvième chapitre de son quatrième livre \ voici ce qu'il en dit : (c Je n'ai point trouvé que les Indiens eussent divers jardins remplis d'herbes potagères; mais j'ai remarqué qu'ils cultivaient la terre en divers endroits, pour y faire croître des légumes , dont ils usent ,
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comme sont ceux que Ton nomme des faseoles , qui leur servent comme à nous les fèves , les lentilles et les pois chiches. Au reiste, je ne vois pas qu'ils eussent avant l'arrivée des Espagnols , des légumes semblables à ceux d'Europe , de sorte qu'il est certain qu'on les y a transportés d'Espagne, aussi bien que plusieurs autres plantes et graines dont le pays abonde présentement. Il y a même des endroits où le terroir est incomparablement plus fertile que le notre , comme on le peut voir par les melons qui croissent au Pérou dans la vallée d'Yca , dont la racine devient proprement un cep qui dure plusieurs années^ de sorte qu'il produit d'autres melons , et on le coupe comme si c'était un arbre, ce qu'on n'a jamais vu dans aucune province d'Espagne. L^autorité du P. Âcosta m'encourage à dire , sans crainte , que les fruits qu'on apporta d'Espagne au Pérou , firent connaître la merveilleuse fertilité du pays. 11 faut ajouter aux paroles du P. Âcosta , que les melons de ce pays-là ont cela d'eicellent , qu'on n'y en trouve point de mauvais si on les laisse mûrir , ce qui est encore un grande marque de la bonté du terroir.
Le lecteur sera bien aise sans doute que je raptporte un conte fort plaisant, à l'occasion des premiers melons qu'on vit dans la ville des Rois; il fera connaître la grossièreté et la simplicité des
Indiens de ce tems-là. II faut donc sayoir qu'un bourgeois de cette ville, nommé Antoine Solar, noble d'extraction , et des premiers conquérans du Pérou, avait une terre à Pachacamac, à quatre lieues de la ville des Rois. Comme il n'y demeurait point, il en laissa le -gouvernement à un fermier, auquel il se confiait fort; celui ci voulut ^ selon la coutume des métayers, envoyer à son maître les premiers fruits; il donna pour cet effet dix melons à deux Indiens , pour les lui porter avec une lettre , et leur dit de prendre bien garde de ne manger aucun de ces melons; car, dit-il, « si vous le faites, la lettre que je vous ai donnée ne manquera pas de le dire à celui à qui vous les portez. » Lorsque ces Indiens furent à demi-journée de là , ils voulurent se reposer ; cependant Fun d'eux tenté de manger de ces melons , dit à son camarade , « serons-nous bien si malheureux, que de ne point goûter de ce fruit, qui croit dans la terre dé notre maître ? U faut bien s^en garder, lui répondit l'autre, car si nous commettions cette faute, cette lettre nous découvrirait, comme le fermier* nous l'a dit. Rien moins, répliqua le premier, je sais un bon remède à cela , il faut cacher la lettre sous cette pierre, comme elle ne nous aura point vu manger, elle n'aura garde de nous découvrir. » Cet expédient fut approuvé ; de sorte qu'ils se mirent
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en même tems à manger ensemble le melon. U faut remarquer iei que les Indiens de ce tems-là qui ne savaient ce que c'était que de lettres, s'imaginèrent que celles que les Espagnols s'envoyaient, étaient des courriers qui se déclaraient leurs pensées, et des espions qui disaient ce qu'ils leur voyaient faire par le chemin ; c'est ce qui fait dire ù l'un de nos Indiens, qu'il fallait cacher la lettre , afin qu'elle ne les vît point manger. Lorsqu'ils se furent remis en chemin , celui qui était plus chargé que l'autre , dit à son camarade : '( U est raisonnable que nous égalions notre fardeau •, car si tu portes quatre melons, et que j'en porte cinq , l'on nous soupçonnera d'en avoir mangé un. » Tu as raison, repartit l'autre, et en même tems pour remédier à un mal par un autre mal , ils mangèrent un autre melon, et présentèrent à leur maître les huit qui restaient. Mais après qu'il eut lu la lettre de son fermier : « Eli quoi! leur dit-il, oii sont donc les deux melons qui manquent ici ? v « Seigneur , lui ré- ?»ondirent-ils, l'on ne nous en a pas donné davantage. » (( Pourquoi mentez-vous, leur repartit Antoine Solar, puisque cette lettre vient de me dire (ju'on vous en avait donné dix, et que tous en avez mangé deux? ^ Les pauvres Indiens, qui se sentaient coupables, ne surent que répond; e, ils se retirèrent fort confus, publiant
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partout que c'était avec raison qu'on appelait^ dieux les Jispagnols , en les honorant du nom de virdcocha, puisqu'ils savaient de si grands secrets* Gomara fait un conte a peu près semblable qu'il dit être arrivé à l'île de Cuba , peu de tems après qu'elle fut conquise. Et certainement il ne faut pas s'étonner si une même ignorance passait en divers pays, et parmi plusieurs nations différentes, puisque la sottise des Indiens était universelle à l'égard des choses dont ils n'avaient aucune connaissance ; c'est pour ce!a que lorsqu'ils voyaient faire aux Espagnols des choses qu'ils ignoraient, comme de monter à cheval , dompter des taureaux, fendre la terre par leur moyen, faire des moulins et des ponts sur les grand^ rivières, tirer de l'arquebuse, tuer à deux cents pas, et venir à bout d'une infinité d'autres choses inconnues à ces peuples , ils les appelaient des dieuXé
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