CHAPITRE XXXVII
La cruauté (l*Atahuallpa passe jusqu'aux enfacs, et aux
femmes du sang royal.
:i La cruauté d'Àtahuallpa ne fut pas assouvie par tant de sang répandu ; il résolut de répandre en- ' rore celui des femmes et des enfans qui étaient de ta race des Incas, sans être touché de la faiblesse du sexe ou de Tàge. Il commanda aux ministres ordinaires de ses violences de ramasser autant qu'ils pourraient d'enfans et de femmes du sang royal, de quelqu'àge et de quelque condition qu'elles fussent, à la réserve néanmoins des vierges choisies de Cuzco ^ et de les faire mourir d'une mort lente, par toutes sortes de tourmens , après qu'i Is les auraient fait sortir de la ville. Ces bourreaux ne manquèrent pas de lui obéir; ils firent de très-exactes Recherches par tout le royaume, pour rassembler de toutes parts ces créatures infortunées. Le nombre des enfans légitimes et des bâtards qui leur tombèrent entre les mains se trouva
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extrêmement grande à cause qu'étant permis au Incas d'avoir tout autant de femmes qu'ils voulaient , il n'y avait point aussi de race plus nombreuse que la leur dans toute Tétendue de cet empire. Lorsqu'ils se furent saisis de ces innocens, ils les menèrent dans la plaine appelée Yahuar" pampa ^ et, pour empêcher que personne n^en-^ treprît de venir à leur secours, ils les environnèrent d'un bon nombre de soldats qui leur servaient de garde, et en mén^e tems de garnison contre la ville, outre que cet objet funeste ne pouvait être que redoutable à leurs ennemis. D'ailleurs ils avaient posé des sentinelles en dif^^ férens endroits : ces sentinelles avaient ordre dé faire le guet nuit et jour, afin que personne ne pût entrer ni sortir sans qu'ils le vissent. Ils n'exerçaient pas les mêmes cruautés envers leurs prisonniers; mais ils ne leur donnaient à tous autre chose à manger pour les conserver en vie , en attendant le dernier supplice, que fort peu d^herbes crues et de maïs ; ce qui était le jeune le plus austère que ces Gentils observaient dans leur religion. Ils pendaient a des arbres ou à des gibets extrêmement hauts qu'ils dressaient exprès les femmes qui étaient soeurs, ou tantes, ou nièces, ou cousines, ou belles-mères d'Atahuallpa ; ils pendaient les unes par les cheveux , les autres sous les . aisselles , et les autres par des endroits
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d'où ils leur faisaient faire des postures qu'on ne peut exprimer honnêtement. Avant que de les étrangler, ils leur mettaient entre les bras leurs propres enfans , qu'elles serraient étroitement jusqu'à ce que^ les forces venant à leur manquer entièrement^ ces pauvres innocens tombajeQt tout eu pièces. Il y en avait aussi qu'ils pendaient par l'un des bras 9 d'autres par tous les deux , et d'autres par le milieu du corps ^ afin que leur tourment durât davantage; car ils auraient cru leur faire trop de grâce s'ils les eussent £iit mourir promptement, qui était la feule faveur que ces pauvres infortunés leur demandaient par leurs cris et leurs gémîssemens. Mais ce qu'il y avait de pins étrange était qu'à chaque quartier de la lune, ils faisaient mourir d'une mort extrême* ment lente un certain nombre de jeunes gens de lun et de l'autre sexe, envers lesquels ils exerçaient des cruautés inouies , aussi bien que contre leurs plus proches parens. Je passe sous silence ceux qui moururent de faim , qui furent en assez bon nombre, et ceux que les déplaisirs secrets otcrent du monde, plutôt que les maux qu'on leur faisait endurer. C'est ainsi que les barbares exécuteurs des cruautés d'Atahuallpa répandirent presque tout le sang royal des Ineas, dans l'espace de deux ans et demi. Ils auraient pu le faiie en beaucoup moins de tems; mais, comme
nous Tavons dit) ik se plaisaient h les voir soxif^ frir long-tems. Diego Fernande^ décrit succincte** ment la tyrannie d'Àtahuallpa et une partie de 3es cruautés, par ces paroles que j'ai tirées mot à mot de la seconde partie de son histoire , liv, III , ' chap. 5 : « Guascar Inga et son frère Atabalipa eurent plusieurs differens ensemble , touchant Je titre de souverain qt la possession de l'empire. Guascar Inga était à Cuzco, quand son frère Atabalipa , qui se tenait alors à Gaçamalca ^ envoya deux de ses principaux capitaines, dont Tun s'appelait Calcuchin^an et l'autre QuezquiSj extrêmement vaillans et hommes d'exécution. Ceuxrei levèrent un grand nombre de soldats, avec lesquels ils se mirent en campagne dans le dessein de se saisir de La personne de Guascar Inga \ car ils l'avaient ainsi résolu entre eux, afin que, par la prise de Guascar, Atabalipa fût souverain ca tous ses états, Gette résolution prise , ces deux chefs se mirent en chemin pQur l'exécuter \ ils réussirent si bien, qu'ils assujétirent quantité de Caciques et d'Indiens à l'obéissance d'Atabalipa. Dès que Guascar en iut averti, il sortit de Cuzco et alla droit à Quipaypan , qui en est à une lieue. Il se donna là une sanglante bataille où Guascar fut enfin vaincu et fait prisonnier , quoiqu'il eut une armée assez nombreuse. Il y mourut quantité de monde de part et d'autre ; on assure même
qu'il y resta plus de cent cinquante mille hoiû* mes. Ceux du parti d'Âtabalipa , devenus insolens par cette v icloira , entrèrent dans Guzco, taillèrent en pièces tous ceux qu'ils trouvèrent devant eux, hommes, femmes et enfans, sans épargner un seul de ceux qui se disaient sujets de Guascar. Outre cela ils cherchèrent de toutes parts les enfans de ce pauvre roi , et les mirent cruellement à mort avec les femmes qui se disaient enceintes de lui. Une de ces femmes néanmoins se sauva heureusement par son industrie , avec une fille de Guascar nommi'e Coja Cuxi Varcay ^ qui est à présent mariée avec ce même Xayre Topa Inga , un des principaux dont nous avons fait mention en cette histoire, etc. » Cet auteur décrit ensuite le cruel traitement qui fut fait dans la prison au pauvre Huascarlncaj nous en parlerons ailleurs, et nous rapporterons ses propres paroles , qui sont capables de fléchir les cœurs les moins sensibles à la pitié. Pour la Coya Ciixi Varcay , qu'il dit avoir été femme de Xayre Topa , elle se nommait Cusi Iluarijnc^ comme nous le ferons voir en un .autre endroit. 11 faut remarquer, au reste, que la plaine oh fut donné ce combat est appelée Çmipaypan^ par conuplioti; car son vrai nom est Qft(^pfifpri ^ qui est un génitif qui signifie c/e ma trompette ; on voulait montrer par- là que le son de celle d'Atahuiillpa ne fut jamais si grand qu'il
le fut en cette campagne ; je me souviens d'y avoir été deux on trois, fois avec mes compagnons d^école, pour y faire voler de petits faucons du pays que nos chasseurs indiens avaient dressa. Nous avons remarqué ailleurs (liv. V, chap. 1 9 ) qu'on donna le nom de laliuarpampa , qui signifie campcLgne de sang ^ à cette plaine, à cause du grand carnage qu'on y fit des Chaucas dans la bataille qui s'y donna entre ces peuples et Plnca Yiracocha. Les Indiens dirent depuis qu'on lui confirma ce nom à cause du massacre qu'on y fit des Incas , qui étaient plus considérables que les Gbancas par leur qualité et par leur grand nombre.