‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébrenChapitre 31 sur 96 · LÀ DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

LÀ DÉLIVRANCE

rieiie à sa disposition : les hommes dont il va faire un peuple n'ont point de patrie. Avant de leur proposer des lois, il faudra, pour ainsi dire, les conquérir euxmêmes, triompher de leurs oppresseurs, du découragement dont ils sont saisis, et d'une foule effrayante de circonstances fâcheuses I...

L*Eiode on la délivrance.

Sur les rives du Nil, Moïse se hâta de se découvrir aux anciens, aux plus expérimentés des Hébreux. L'usage s'était conservé dans leur colonie de soumettre les différends à des chefs qui se réunissaient en conseil de famille, autant que leur état d'oppression pouvait le permettre. Le gouvernement égyptien avait rendu ces chefs responsables de la négligence ou de l'insubordination des nombreux détachements conduits aux travaux *• Hoise exposa ses desseins aux anciens, leur promit la liberté, répondit à leurs objections ^, commanda la confiance*

Mais les fils de Jacob avaient allié aux sages pensées

de leurs aïeux, la plupart des superstitions égyptiennes; mais la servitude qui pesait sur eux depuis tant d'années» avait, autant que la superstition, énervé leurs âmes ; car une longue servitude est pomme un trop long sommeil, qui, loin de ranimer Thomme, le dispose à dormir encore.

Il fallait donc offrir aussitôt à leurs esprits un appât puissant : ainsi fit Moïse en leur promettant la possession de la terre heureuse où couleraient un jour des ruisseaux de lait et de miel. Il fallait ramener vers un même but leurs imaginations pleines de tendances opposées, les pénétrer de la certitude du succès par la persuasion qu'ils étaient placés sous un bras invincible ; captiver surtout l'attention d'une multitude ignorante et mettre à sa portée les principes de la plus haute science, de la plus saine raison. Or il y parvint, en les assurant de la protection immédiate du Dieu qui s'était dévoilé à leurs pères, * du juste et du fort; en leur apprenant qu'ils étaient consacrés à ce Dieu même, en ce sens qu'ils seraient le premier peuple du monde dont l'institution reposerait sur le principe de l'unité infinie, et aurait pour dernier objet la conservation de ce principe étemel. Enfin il remplit toutes les conditions exigées, lorsqu'après avoir solennellement déclaré que la forme d'aucun des êtres qui couvrent la terre ou qui se montrent dans le ciel n'était applicable à son Dieu, il le revêtit de formes vulgaires; lorsque selon les circonstances et les im* pressions à produire, il lui prêta des sensations, des actions et un langage ressemblant à ceux du commun des mortels.

€ N'avons-nous pas déjà vu que notre Dieu n'a aucune forme connue? s'écriait, vers le milieu du xd* siècle

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de l^ëre actuelle, le plus éminent des docteurs juifs dont je dirai bientôt le nom. lifais vous demandez aussitôt : A quoi bon alors ces expressions de la loi qui nous parle de choses placées sous Jes pieds de Dieu, de choses écrites par son doigt, des mains de Dieu, de ses yeux, de ses oreilles? Je réponds : Tout cela a pour but de se faire comprendre aux hommes. Ce sont des métaphores, des allégories, des paraboles. Et croyez-vous, par exemple, que cette menace : Si f aiguise ma redxmtable épée, soit littérale? Non* Les uns ont aperçu Dieu vêtu de blanc, les autres d'une manière différente. Dans la mer il apparaît à Moïse comme un vaillant guerrier, sur la montagne, comme un député à l'assemblée d'Israël ; de sorte que toutes ces formes et figures ne sont que le produit de Timagination et de Textase du prophète. L'homme vulgaire ne comprend pas ces vérités ; il n'a pas l'esprit d'investigation nécessaire pour les saisir ; car il est écrit : Que celui-là qui aspire à sonder les profondeurs de notre Dieu, doit d'abord s'approcher luimême de la perfection *. »

< Pour qu'un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique, a dit à son tour Jean- Jacques Rousseau, il faudrait que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent, avant les lois, ce qu'ils doivent devenir par elles. Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations à recourir à l'intervention du Ciel... pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine. Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieux.. • La grande ftme du législateur eet le vrai miracle qui doit prouver sa mission*, » ^

Blenldt convaincus de la mission de Moïse et de sa grande Ame, les Hébreux témoignèrent la résolution de le suivre. Alors, appuyé des anciens qui représentaient eux-mêmes tout Israël, il alla supplier le pharaon, de la part du Dieu puissant et terrible, de briser des chaînes trop pesantes. Mais ce successeur de Ramessès-Meîamum, qu'on croit être le Ramsès V des monuments et l'Aménophis III des chronologistes, donna l'ordre d'aggraver leur tâche, afin qu'ils ne s'amusassent plus à écouter des paroles de mensonge '. < Je sais, dit Moïse à ses frères eiTrayés des conséquences funestes de ses démarches, qu'il ne nous laissera point sortir de ce pays de plein gré, que vous ne serez retirés de servitude qu'à la suite de grands jugements, qu'avec une mcUn forte et un bras étendu; mais étouffez vos craintes, l'heure de la délivrance est arrivée'. »

Cependant il reparut devant le monarque qui entrevoyait les dangers d'une révolte ouverte, et se sentait captivé par tout l'ascendant qu'un homme aussi supérieur peut acquérir sur un' esprit vulgaire. Toutes les circonstances susceptibles de frapper les imaginations furent utilisées par le sage Hébreu; l'apparition successive des fléaux les plus redoutés dans ces climats : insectes destructeurs, épidémie, épizootie, tempêtes, et d'autres accidents sur lesquels on n'a pas l'entière certitude de bien comprendre la pensée de l'historien, ici à cause du laconisme et de l'hyperbole du langage, là en raison même de quelques-unes des surcharges dont l'existence a été signalée d'une manière générale dans le Pentateuque. « Dans la partie des livres sacrés qui traite de cette époque, dit un des savants de l'expédition des Français en Egypte, il est plusieurs faits qui, bien

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qa^extraordinaires, s'accordent néanmoins avec le récit des auteurs profanes et avec l'état actuel du pays^. »

Divers critiques célèbres de T Allemagne , parmi lesquels Eichhorn, se sont appliqués à démontrer que chacune des plaies d'Egypte était très-commune dans cette contrée. Ce ne fut que l'interversion des époques où elles arrivaient ordinairement et leur succession rapide qui frappèrent de terreur \ D'ailleurs, la nature même des prodiges, faciles pour les mages égyptiens, prévient à elle seule tout étonnement exclusif et généralise le problème. Devant des hommes aussi clairvoyants que Moïse et Aaron, quand d'autres hommes changent une verge en serpent, de l'eau en sang, quand ils font naître à volonté des grenouilles^, à quoi ne faut-il pas s'attendre? « Si dans toute chose, comme l'observe Jean- Jacques, il n'y a que le premier pas qui coûte, ne doit-on pas, avant tout, être surpris qu'ils se soient arrêtés en si beau chemin ? »

Sur ces entrefaites, les frères de Moïse, qui recevaient rapidement ses ordres, et qui lui communiquaient leurs pensées par le canal de leurs anciens, se procuraient des armes; ils s'organisaient avec assez d'ensemble, pour que leur chef connût aussitôt le nombre d'hommes capables de combattre.

Enfin, lorsque l'équité eut été vainement invoquée, les prières et les menaces vainement employées devant le pharaon, qui promettait et se rétractait sans cesse, le Dieu de Moïse lui commanda de frapper un coup décisif. L'ordre fut transmis aux Hébreux d'obtenir des Égyptiens, par force et non par ruse, des vêtements et des vases d'or et d'argent dont on verra les différents emplois dans le désert. C'était comme un faible dédomma-

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gement des longs travaux auxquels on les avait assujettis^ Qui s'imaginerait, en effet, d'attribuer à un abiis de confiance, l'acte qui les n)it en possession de ces objets ? Dans l'intérêt moral, c'est encore un point essentiel à éclaircir. Les enfants (T Israël sortirent de l'Egypte ceints de leurs glaives. Voilà le fait consigné dans le texte, reconnu par la Vulgate, de même que par les traductions protesta ntes {armati ascenderunt è terra Mgy]^ ***)» et sur lequel il ne peut s'élever de contestation sérieuse*. Bien plus, le mot hébreu qui signifie emprunter, signifie aussi requérir ; et le texte nous apprend que les fils de Jacob 6ti(tnèren^ **, sans résistance, les Égyptiens. Comment donc se fait-il que cette même Vulgate ait traduit en ces termes : « Vous direz à tout le peuple que chaque homme demande à son ami [ah amico suo) , et chaque femme à sa voisine, des vases d'or et d'argent '^? > Quoi I les Hébreux, si horriblement opprimés, auraient eu chacun un ami égyptien, dans la classe de la nation, rtécessairement très-restreinte qui avait à son usage des vases d'or et d'argent {vasa aurea et argentea)! et ces mêmes Hébreux étaient, dit-on, six cent mille hommes

* Bientôt après, Josué, dans le désert, fut chargé par Moïse de chasser les Amalécites à la pointe de Vépée. (Exod. xvn.) Si à cette occasion rhislorien Josèphe s'arrête à une tradition selon laquelle les Hébreux n'auraient été armés qu'aux dépens des Égyptiens noyés dans la mer Rouge et rejetés sur le rivage, ce n'est pas une raison de le suivre. Le texte ne dit rien de ce dernier fait. Indépendamment des indications contraires, comment eût-il été possible que des hommes qui étaient divisés par corps, commandés par des chefs désignés, qui emmenaient leurs troupaux, qui emportaient des bagages, des vases, des outils de toute sorte, qui enfin étaient appelés à faire une conquête sur des populations armées, eas- •ent oublié la chose la plus indispensable, des armes?

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au-dessua de vingt-ans !••• Quoi! six cent mille hommes et même soixante mille capables de combattre, demandent au même jour, à la même heure, p'ar tout le pays, les objets les plus précieux que possèdent leurs oppresseurs, et on les leur accorde de plein gré! Ils les demandent, après que neuf plaies sont tombées sur T Egypte, et la Yulgate cite cela comme un prêt amical; et elle ne voit pas que le mot hébreu signifie non-seulement un ami, mais un prochain quelconque, de sorte que l'ordre fut donné à chaque Hébreu de feufmer l'Égyptien qui serait le p\us près de lui, le mieux à sa portée. De nos jours encore, toute armée conquérante invite les habitants des pays qu'elle traverse à lui délivrer amicalement de l'argent et des vivres... C'est une invitation de ce genre que firent les six cent mille hommes à qui l'on devait la plus large compensation pdur tant d'années de travaux. S'il y eut miracle, il consista en ce que l'âme des Egyptiens, sur-^ naturellement énervée, leur céda de bonne grâce.

Prenons garde d'ailleurs que dans le style hébraïque, tout ce qui se rattache au développement de l'humanité vient de TÉternel ; tous les faits vrais ou nécessaires dérivent de lui. 11 produit l'enthousiasme du grand homme et le vertige du despote, la force et la faiblesse de cœur. En conséquence, on ne doit pas confondre des langages trèsdifférents et chercher un accident surnaturel partout où le nom de Dieu se trouve prononcé. Pour ne l'avoir pas fait, plus d'un philosophe est tombé dans des erreurs singulières et dans des déclamations railleuses, dont le législateur ancien, s'il les eût entendues, aurait bien eu quelque droit à son tour de se railler.

Manéthon, à qui l'on ne conteste plus sa bonne foi, raconte, d'après les annales sacrées de T Egypte, quMl

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avait à sa disposition, et d'après les traditions populaires, deux événements qui trouvent ici leur place. Séparés par deux siècles d'intervalle, ces événements entre lesquels on a à choisir, celui qui semble le mieux correspondre à la sortie des Hébreux, se présentent également sous un aspect tout guerrier. Il y est question d'armées considérables, de captifs, de révoltes, d'actes de force, de violence, et rien n'y indique ni un abus quelconque de confiance, ni de part et d'autre les moindres rapports d'amitié.

Voici d'abord le plus ancien. « Sous le règne de Timaiis, Tun de nos rois, diten substance Manéthon, Dieu, irrité contre nous, permit qu'une grande armée venue de l'Orient se rendît sans peine maîtresse de notre pays, le dévastât, le réduisît en servitude, et établît un roi nommé Salatis. Ce nouveau prince, arrivé à Memphis, imposa un tribut aux provinces tant supérieures qu'inférieures, et y mit de fortes garnisons. Ayant trouvé dans la contrée de Saïte, à l'orient du fleuve Bubaste, une ville nommée Avaris, dont la situation lui parut très-avantageuse, il la fortifia, et y renferma, ainsi qu'aux environs, deux cent quarante mille hommes. Ce roi et ses successeurs régnèrent cinq cent onze ans. On les nommait hycsos^ c'est-à-dire rois pasteurs. Quelques-uns disent qu'ils étaient Arabes.

» Ce tQmps écoulé, les rois de la Thébaïdc et de toutes les parties de TÉgypte qui n'avaient pas été domp* tées leur déclarèrent la guerre. Enfin Alisfragmoutophis les vainquit et les chassa du territoire. Ce qui en resta fut se réfugier dans le canton d' Avaris, qui contenait dix mille mesures de terre. Thémosis, fils du vainqueur, les attaqua avec quatre cent quatre-vingt mille

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