LA MER R0U6B ET LE DÉSERT
made des Amalécites, qui harcelait les derrières de Farinée et mutilait les traînards *^.
Enfin, après trois mois écoulés en majeure partie dans les campements, les Hébreux, ayant parcouru quatrevingt-dix lieues environ, arrivèrent dans la vallée déserte du Sinaî, berceau de la loi, dans Tangle formé par les deux petits golfes qui terminent au nord la mer Rouge. C'est là que Moïse, pasteur, s'était livré à la contemplation de la nature ; là qu'il avait reçu la révélation du nom suprême de Dieu et formé le dessein d'arrêter quelque temps le peuple,- afin d'assurer son organisation, loin des chances d'une guerre sérieuse *^.
Telle est l'Exode ou l'expédition de la sortie de l'Egypte, qui paraît remonter à l'an 1473 avant notre ère. D'après les indications exprimées par les monuments, elle correspondrait à la disparition soudaine d'Aménophis, qui serait le pharaon submergé, et à l'avènement au trône de Sésostris le Grand, son successeur. C'est pendant le séjour des Hébreux que Cécrops aussi aurait quitté l'Egypte, à laquelle il devait, comme Moïse, ses premières connaissances, pour aller porter sur les rives de l'Attique d'heureux éléments de civilisation. Que d'événements modernes deviendraient pour la postérité plus fabuleux en apparence que l'Exode si l'on y employait le langage ancien? Mais sans nous laisser trop retenir par des détails dont il est impossible aujourd'hui d'expliquer en tout point la nature, et qui ont fait dire sagement cette parole à l'historien Josèphe, après sa description du passage de la mer Rouge : Je laisse à chacun d'en penser ce qu'il voudra; considérons surtout le but. Un peuple entier, femmes, enfants, vieillards, est mis en mouvement par une seule tête. Ce
n'est pas la renommée des conquérants qui Tentralne ; il va se soumettre à la domination des principes, à la souveraineté de la loi, à ce qu'il y a de plus saint parmi les hommes. Aussi le législateur avait-il le juste sentiment de la grandeur de cette œuvre de délivrance, quand il s'écriait : < Informe-toi des temps passés, d'une extrémité du monde à l'autre; tu verras que jusqu'à ce jour rien n'a été exécuté de semblable**.»
Les institntions, plan de cette histoire.
Toutefois ce n'est pas seulement la hardiesse de son entreprise qui. fait le génie du fils dt5 Jocabed et d'Amrara, et qu'il faut chercher dans le Pentateuque, ce sont ses institutions mêmes. Par elles il a étendu sa puissance à travers les siècles, il a imprimé une physionomie spéciale au peuple hébreu. Chose véritablement miraculeuse ! après avoir parcouru un circuit immense, la politique humaine, cédant à une force irrésistible, eu est revenue en partie aux pensées de Moïse : elle ne leur a fait subir d'autres modifications que celles qui sont nécessaires pour les accommoder aux mœurs du temps et appliquer au général ce qu'il n'avait eu le pouvoir de prescrire qu'au particulier.
Venons-en, par conséquent, à Tordre de matières qui, dans rhistoire de Fancien peuple, m*a paru de beaucoup préférable à Tordre purement chronologique. Le ^mple exposé des faits prouvera Terreur des esprits qui ont dénoncé le législateur hébreu comme Tapôtre absolu du despotisme; il prouvera que, loin de fonder une théocratie dans le sens que ce mot entraîne aujourd'hui *, sa loi repoussa le genre de théocratie qui régnait en Egypte et dans presque tout TOrient. En proportion des temps et des mœurs, elle y substitua une démocratie tempérée, un gouvernement basé sur la supériorité naturelle de Tintelligence, une véritable constitution d'État, comme la nomme Bossuet, librement acceptée par la nation soumise à son empire** : enfin, ce même ordre de matières, ce même exposé des faits aura surtout Tavantage de dévoiler la moralité constante des obligations imposées par le Prophète des prophètes soit aux citoyens entre eux , soit dans leurs rapports avec les autres hommes.
Sans doute les préjugés à détruire datent de loin, sortent des camps les plus opposés, et s'étayent pour la plupart de raisons spécieuses, d'autorités imposantes. Mais la vérité historique ne s'épouvante pas devant les préjugés. Voltaire, entre autres, avait formé contre Moise et ses disciples une école des plus étendues. Son génie, absorbé par quelques hautes pensées, pour le
* Le mot théocratie, composé de deux mots grecs qui signifient gouvernement de Dieu, s'applique en général aujourd'hui à tout gouvernement livré par nature aux mains des prêtres et constitué dans le propre intérêt du corps sacerdotal.
** € l\ n'y eut jamais une plus belle constitution d'État que celle où vous verrez le peuple de Oieu. > {Polit. Sacr., pag. i.)
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triomphe desquelles tous les moyens lui parurent convenables, ne découvrit dans Taticien peuple que Torigine des abus contre lesquels sa haine pour rhypocrisie et l'intolérance avait dirigé ses redoutables arnoies *• Ses erreurs de fait et de raisonnement sont donc si graves, qu'elles ne comportent pas de réfutation sérieuse, et que les publicistes les plus renommés de nos jours se sont vus forcés de faire cette déclaration : « que les écrivains du xviii* siècle qui ont traité les livres saints . des Hébreux avec un mépris mêlé de fureur, jugeaient l'antiquité d'une manière misérablement superâcielle; que les Juifs sont, de toutes les nations, celle dont ils ont le plus mal connu le génie, le caractère, les institutions religieuses; et que, pour s'égayer avec Voltaire aux dépens d'Ezéchiel ou de la Genèse, il faut réunir deux choses qui rendent cette gaîté assez triste, la plus profonde ignorance, et la frivolité la plus déplorable **. »
J.-J. Rousseau au contraire, ayant appliqué son &me à la recherche de la vérité absolue, comprit, sans la résoudre, toute l'importance de la question. Après avoir reconnu que Moïse avait osé faire d'une troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre*, il s'écria avec son éloquence habituelle : c Tout homme peut gra-
dua peut dire que la haute littérature a souvent en vue l'attaque et la défense des idées, comme Tart militaire l'attaque et la défense des places; elle a par conséquent sa tactique, son genre de bravoure et ses capitaines, qu'on doit juger d'après le but qu'ils se proposent, les obstacles qu'ils rencontrent, et les moyens qui étaient en leur pouvoir.
** M. Benjamin Constant, dans son récent ouvrage sur la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, tom. u, p. 210.
ver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou fein* dre an secret commerce avec quelque divinité... Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés, mais il ne fondera jamais un empire... La loi judaïque, toujours subsistante, annonce encore aujourd'hui le grand homme qui Ta dictée, et tandis que F orgueilleuse philosophie ou T aveugle esprit de parti ne voit en lui qu'un heureux imposteur, le vrai politique admire dans ses institutions ce grand et puis* sant génie qui préside aux établissements durables ^. • Mon travail se divise en deux parties d'étendue trèsinégale, PôLinQDE et Philosophie.
Sous le nom de politique pris dans sa plus large acception, j'ai embrassé tout ce qui regarde la cité» toutes les conditions pratiques de l'état social **
Un illustre écrivain allemand, Herder, l'a dit avec sagesse : c II n'est aucune des lois de Moïse qui ne donne lieu à de profondes réflexions ; faites pour domi* ner le génie national dans les moindres circonstances, et pour devenir , comme Moïse le répète fréquem ment, des lois éternelles, elles comprennen t depuis les plus hautes combinaisons de l'ordre social jusqu'aux moindres détails de la vie domestique. Ce vaste système d'institutions ne fut pas l'œuvre d'un moment. Le législateur y ajouta ce que les «irconstances réclamaient ; et, avant «a mort, il voulut lier à jamais la nation à la constitution politique qu'il lui avait donnée *. > Ce peu de mots représente fidèlement le plan que j'ai
* Le mot politique indique par loi-même l'institution générale de hCité; après l'avoir longtemps restreint auxreiations purement extérieures des gouvernements, on lui a rendu sa signification première.
adopté, des plus hautes combinaisons aux détails, et le tout confirmé et comme vivifié par la propre histoire de l'ancien peuple.
Ainsi dans les onze livres dont ma première partie se compose, le premier sMntituIe : Théorie de la loi. J'y retrace d'abord les principes généraux de la législation mosalque, les vrais enseignements à déduire de la proclamation du Sinaï, ou les dix paroles; ensuite les conditioos populaires exigées par cette législation pour que les développements des principes deviennent la loi elle-même.
Mon second livre traite des fonctions législatives et des vicissitudes qu'elles subirent; le troisième, desrichesses; le quatrième, de la justice; et, dans ce quatrième livre, si j'examine avec toute la circonspection dont je suis capable les formes judiciaires qui, d'après les traditions évangéliques, accompagnèrent à Jérusalem le jugement prononcé contre Jésus, ce n'est nullement pour blesser des croyances reçues : mais je veux démontrer que si l'on s'est cru fondé d'adresser aux anciens Hébreux d§ violents reproches, pour n'avoir discerné dans Jésus qu'un homme, qu'un citoyen, on a fait preuve soi-même d'injustice et d'erreur en mettant sur leur compte la rigidité des lois existantes et la barbarie qu'aurait déployée dans l'exécution du jugement une soldatesque étrangère *.
Mon cinquième livre s'occupe des rapports ^ec les étrangers considérés comme nations et comme individus. Indépendamment des règlements militaires dictés par
* C'est précisément ce chapitre de mon quatrième livre qui, en 182&, donna lieu, de la part d'un jurisconsulte renommé, à une réfutation ex professa dont le retentissement fut très-grand, et qui amena une réplique. (Note de 1860.}
Moïse et fort étendus sous David, le sixième livre, consacré à rhistoire de la force publique^ résume tout ce qui regarde les Juges ou Consuls hébreux, Samuel et la royauté, les rois et les guerres, depuis David jusqu'à la chute complète de l'ancien peuple. Cfest là que les derniers coups seront portés, je crois, à cette fausse opinion, que le gouvernement établi par Moïse ne fut qu'une théocratie.
Après avoir développé la manière d'être du corps politique, pris dans son ensemble, j'arrive aux petites sociétés qui le composent, à la constitution de la famille. Dans cet intérêt, mon septième livre embrasse la question des femmes, suivie de la reproduction littérale du chant d'amour par excellence chez les Hébreux, de leur épithalame national, le Cantique des cantiques; il coûtient également la polygamie, le divorce, la paternité, les successions, et les statuts relatifs à la domesticité, si improprement désignés dans les traductions sous le nom d'esclaves.
C'est dans le huitième livre que la morale hébraïque nous oiTrira tout ce qu'on peut imaginer de plus simple et de plus touchant. C'est là que je tâcherai de mettre en évidence le véritable chaînon qui rattache la philosophie chrétienne à l'israélisme. L'Évangile n'a pas un précepte de morale pratique qui lui appartienne en propre, pas même le discours de la Montagne ; il a donné une plus grande extension et d'autres formes aux principes hébreux réunis en corps de doctrine bien des siècles avant Socrate et Platon.
Les mesures relative^ à la santé ptibliqiLe rempliront le neuvième livre ; et l'histoire du culte proprement dit ne sera retracée que dans le dixième, par la raison
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que mon but essentiel étant de montrer de quelle naanîère ce culte servait de sauvegarde aux principes et aux lois, il importait que ceux-ci fussent préalablement exposés.
Enfin un livre particulier comprend la récapitulation de r œuvre consignée dans le Pentateuque, et permet d'en faire la comparaison soit avec le résumé des principes de la loi égyptienne, soit avec d'autres institutions beaucoup plus modernes.
Quant à ma seconde partie, intitulée Philosophib, elle indique surtout comment le législateur fit concourir à la consolidation de ses lois F histoire du passé et les probabilités de l'avenir.
Dans cinq livres, je donne une idée de sa théologie, des diverses sectes qu'elle fit naître et qui caractérisèrent les derniers temps de l'ancien peuple. Je dis rapidement la formation du globe et quelques circonstances du grand cataclysme qui est comme inséparable de ce récit; je dis les traditions allégoriques et historiques des premiers &ges , les prophéties politiques de Moïse» et r origine naturelle des idées hébraïques sur les libérateurs ou messies; enfin j'insiste sur le point où, pour le bonheur de l'humanité entière, israélisme et christianisme sont probablement appelés à se confondre et à former un nouveau corps.
La réunion en un faisceau distinct de toutes ces questions, qui ne tiennent pas d'une manière immédiate au système social, aura un avantage : les discussions délicates où elles peuvent toujours conduire, ne jetteront aucune incertitude sur les principes et les faits précédemment établis .
Telle est la carrière que j'ai à parcourir.... Deman-
derai-je humblement au lecteur toute son attention, toute la patience nécessaire pour que la plupart des objections qui se présenteront en masse à son esprit soient résolues ou tout au moins simplifiées? Non, sans doute. Dans les temps où nous vivons, la recherche de la îérité est un devoir public. Je n*ai rien négligé de ce qui dépendait de moi : ma tâche finit là, celle du lecteur commence.