CHAPITRE PREMIER
IDÉE GlHlRÂLB
I\ y a dans Tancienne loi une idée générale servant de lien, de nœud théorique.
Les grandes vérités politiques ont un caractère qui les distingue. Les lois de la physique et du ciel étaient en exercice avant tous les physiciens et tous les astronomes ; les médecins de tous les temps ont trouvé une sorte de type dans T homme jouissant de la santé la plus parfaite. Au contraire^ il a appartenu aux premiers législateurs de concevoir idéalement, d'imaginer un corps de lois humaines ; de remplacer ou de modifier, par des combinaisons réfléchies, les combinaisons que les cir-
rimagînatîon. — Quant à cette pensée de Quintilien, qu'on écrit pour raconter et non pov/r prouver (scribitur ad narrandum et non ad probandum), elle ne doit recevoir qu'un sens très-restreint, attendu que, parmi les diverses questioos auxquelles chaque produit de rintelligence peut donner lieu, celle-ci : qu'est-ce que cela prouve? n'est pas de la moindre importance.
constances avaient produites; il leur appartenait enfin d'établir un ordre social qui n'existait pas ou dont quelques éléments existaient seuls avant eux. Us furent donc forcés de chercher, en dehors de leur sujet même, des règles destinées à leur servir de guide; car telle est la nature de notre entendement que, dans ses créations les plus sublimes, il ne fait encore qu'imiter.
L'univers visible, dont l'ordonnance est si régulière, s'offrit aux plus anciens sages de l'Inde, de l'Egypte et peut-être de l'Ethiopie, comme le véritable modèle à étudier pour former le monde social. Aussi la cosmogonie fut-elle toujours une partie fondamentale de leurs systèmes de lois : aussi dans l'exaltation primitive de leurs idées, et quelques erreurs qu'on ait droit de leur reprocher, est-ce de bonne foi que les esprits les plus élevés d'entre eux se crurent d'une nature supérieure à la foule qui les entourait. Les inductions les plus spécieuses les conduisirent à imaginer une relation directe entre leur propre intelligence et l'intelligence une ou multiple à laquelle cette ordonnance de l'univers était due.
Moïse les suivit, doué d'une capacité beaucoup plus haute. Le monde, dit Philon le juif*, lui apparut comme
* Philon le juif, né à Alexandrie plusieur.s années, avant le commencement de Tère vulgaire, touchait déjà à la vieillesse aux jours où se rapportent les prédications de Jésus-Christ. Il fut sans contredit un des hommes les plus remarquables de son temps et celui qui a exercé l'influence la plus directe sur la transition du judaïsme, de la philosophie grecque et des idées orientales au christianisme. C'est dans les œuvres de Philon, écrites en grec et dont le plus grand nombre existe encore, que les premiers Pères de l'Église puisèrent à pleines mains. Il est à peu près impossible de supposer que Tapôtre Paul n'en ait pas eu connaissance par l'intermédiaire du juif alexan-
une cité immense' ; et dans Texplication de cette prière adressée par le législateur à F Éternel : Fais passer tout cequ^ilyade bon sous mes yeux ; fais4oi connaître à nioi ; montre-moi tes sentiers^ le plus savant des docteurs juifs, que j'ai déjà cité et dont je me suis réservé dédire ici le nom, Maimonide, justement surnommé r Aigle de la Synagogue*, s'est exprimé en ces termes : i Tout cela signifie que Moïse demanda à voir avec les yeux de l'esprit, tous les êtres créés, afin de juger leur nature, leur assemblage et leur union réciproque ; afin
drin ÂpoUos, qui joue un si grand rôle dans ses épitres et dans les Actes des Apôtres. C'est surtout à Philon que la renommée de Platon* a dû d'être popularisée : de là le dicton émis au sujet de ses œuvres et de son éloquence : « Est-ce Philon qui platonise, ou Platon phi- Ionisé? »
* Moïse Maimonide, ou fils de Maimon, médecin du soudan d'Egypte, naquit à Cordoue en Espafi^e, vers l'an 1139, époque où les )aifs se livraient avec beaucoup d*ardeur aux sciences et aux lettres. Si Ton considère son siècle et sa position, auxquels il fut forcé, comme il nous l'apprend lui-même, de conformer ses travaux et son langage, on reconnaîtra en lui, ainsi que dans Philon, un des esprits les plus étendus et les plus philosophiques qui aient existé. Nous aurons d'autant plus à y recourir que dans son lad rhazaka, main forte, ou abrégé du Talmud; dans son More neboukim, ou Guide des incertains, des égarés, et dans ses préfaces, il a réuni les opinions les plus importantes dçs anciens docteurs. 11 mourut, dit-on, Tan 1209. Après avoir occasionné quarante an^ de dispute dans les synagogues, l'autorité de ses écrits l'emporta complètement. Ce fut un pas immense chez les Hébreux vers les idées saines, un retour précieux vers le mosaïsme primitif. Mais les siècles n'étaient pas murs pour la réformation qu'il avait projetée. Ses disciples, dans leur enthousiasme, ont dit de lui : que c depuis Moïse le prophète jusqu'à Moïse Maimonide il ne s'est pas élevé d'homme plus admirable que ce dernier Moïse. » — (Récemment une nouvelle et précieuse traduction du More neboukim vient d'être publiée par an savant orientaliste, M. Munck, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.}
d'apprécier la raison de leur ordre, soit en général, soit en particulier \... car ayant à régir et à constituer un peuple, il voulut suivre le mode d'après lequel les choses sont régies et constituées ^ » Uantiquité elle-même s^était formé cette opinion sur le compte de Moïse ; car si, au dire de Lucien, Lycurgue avait emprunté du ciel le plan d'administration et de distribution appliqué à sa République, au dire de Diodore, cité par Photius, Moïse aurait calqué sa ville ou son petit État sur le Monde*.
Mais après avoir établi une certaine analogie entre l'ordre du monde et l'ordre social, comment en venaiton à déterminer cette analogie et à transporter dans la "constitution publique le plus grand principe déduit de la constitution de l'univers? Quelles étaient les différences capitales entre les systèmes?
Il est bien entendu que je ne saurais parler ici que dans le sens le plus général. La domination sur le monde qu'on attribuait à certains astres se reproduisait dans la souveraineté absolue accordée aux prétendus . astres ou aux maîtres de l'état politique. Mais là ne résidait point le rapport d'analogie le plus essentiel. Les prêtres de l'Egypte et de presque tout l'Orient regardaient l'ensemble de l'univers comme composé de deux natures au moins, comme livré à deux êtres radicalement distincts : l'un intellectuel et actif, l'autre matériel et passif. Ils admirent deux natures ou deux
* L'aigle de Meaax se rencontre avec l'aigle de la synagogue, quand il dit : « Pour bien penser, Thomme doit rendre sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui Alors il entend la vérité et quand il entend la vérité qu'il était capable d'entendre, que^
lui arriye*t-il ? sinon d'être actuellement conforme à Dieu et rendu conforme à lui. [Connaissance de Dieu et de soi-même, ch.iv.Sâ.)
êtres absolument distincts et séparés dans la société : on être intellectuel et actif représenté par laristocratie sacerdotale qui tint longtemps les rois et les guerriers dans sa dépendance immédiate; un être matériel et passif représenté par le peuple.
Hoise, rejetant ce principe de dualité ou de dualisme^ ne reconnut dans T univers visible comme dans le monde invisible qu'une seule nature ou essence, qu'une même personne, qu'un seul être à la fois actif et passif, duquel procède également tout ce que nous appelons des contraires. Ainsi qu'on le verra mieux dans celui de nos livres intitulé : Théologie rationnelle^ cette essence est J^HOYAH, nom sacré pour les Hébreux, qui signifie l'existence suprême auprès de laquelle tous les astres les plus brillants du ciel ne sont que des créatures secondaires, l'Être , l'unité infinie. Dès lors et par imitation, la société dont Moîse allait être le législateur s'oiTrit à son esprit comme devant former une personne unique, un seul être, un même peuple qui reçut le nom d'israèl, c'est-à-dire celui qui prime sur les forts, celui qui est ou représente le juste, le fort, en qui réside une souveraineté relative de puissance*.
* Pbilon fait dériver le mot Israël des racines raa, ël, voyant BieQ, c'est-à-dire, comme Maimonide et Bossuet Tont déjà expliqué, voyant les choses selon la vérité elle-même. Mais Torigine donnée à ce nom par la Genèse, la lutte symbolique de Jacob, dans laquelle il triomphe non-seulement des hommes, mais de Dieu, ne permet pas de le restreindre à cette interprétation. Il faut y en adjoindre une antre. Israël se compose plutôt des mots iackar et el, juste et fort, on bien de la racine Sarah, il a obtenu la principauté, la souveraineté, et de é7, le Dieu fort, et il signifie celui qui a obtenu la souveraineté de Dieu même. (Voy. les Lexiq. Hebr. sur ces mots.)
Tel est le nœud théorique qu'on découvre entre politique et sa théologie, tel est le magnifique principe de TuNiTJâ qui forme un grand contraste avec cette autre unité sous les auspices de laquelle des politiques anciens et modernes se résignaient à livrer des masses d'hommes à la volonté ou même au caprice d'un setU. Il se confond dans la pratique avec le principe d'utilité générale ; son développement naturel produit toute ia loi : enfin il est le but définitif de celte loi, de même que son point de départ, « attendu, comme, disait Socrate, que le plus grand bien qui puisse arriver à un État, c'est l'unité parfaite*. »
Ainsi, point d'équivoque : en nous renfermant dans son plan de législation, l'État, pour Moïse, c'est Israël, c'est le peuple; bien différent en cela de l'illustre monarque qui disait : VÉtcUy c'est moi ! Le peuple est ia combinaison d'un certain nombre d'individus formant un ensemble aussi parfait que possible, un être vivant et heureux. Les règles nécessaires pour obtenir ce résultat ont été gravées de tout temps dans la nature des choses. Mais les unes de ces règles s'établissent par le développement physique de l'homme, les autres sont révélées aux intelligences supérieures, qui, réagissant sur toute l'espèce, précipitent sa marche et l'accomplissement de ses destinées.
Et voyez aussitôt la force que ce principe d'unité porte en lui-même. L'Egypte, ayant fait plusieurs peuples distincts dans un seul État, tombe presque sans résistance. Le moyen âge constitue aussi dans une même société, trois sociétés beaucoup trop distinctes, clergé, noblesse, peuple. Qu'en est-il résulté? Une lutte entre les deux premières, jusqu'à l'heure où la troisième, les
absorbant Tune et Tautre, a ramené sans retour au principe de Moïse, à Tunité de la personne publique. Aussi un métaphysicien de nos jours, M. de Bonald, a-t-il rencontré la vérité, quand il a dit que les sectes qui voulaient changer Tordre des sociétés existantes et ramener à la religion naturelle, repassaient par le judaïsme \