‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébrenChapitre 39 sur 96 · PROCLAMATION DES PRINCIPES OU LES DIX PAROLES · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DES PRINCIPES OU LES DIX PAROLES

Le mot (i^ca/o^t/e^ emprunté à la langue grecque, signifie dix paroles. Ces dix paroles {Asseret Hadebaroth en langue hébraïque) comprennent les préceptes essentiels que Moïse proclama pour servir de base à ses lois. Elles ont inspiré aux législateurs modernes la première idée de la déclaration des Droits de l'homme *.

J'ai déjà dit que je ne faisais pas ici mon objet de

* Dans les écrits publiés à la veille de J789, et dans les discours prononcés à ceUe époque, soit à la tribune, soit au sein des commissions, les rapprochements faits avec l'ancien peuple et avec les anciennes traditions sont plus fréquents qu'on ne se Timagine. Quoique dans un autre esprit et avec un autre tempérament, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la révolution d'Angleterre exerrait une influence.

savoir comment les principes des institutions allaient se peindre ou vibrer dans Tesprit de Moïse. L«eur nature est ce que j'examine, préférablement aux canaux par lesquels ils lui arrivèrent Sans doute je pourrais d'avance établir ou confirmer que, dans le langage politique et moral d'Israël, la parole du Jéhovah, loin de représenter une voix articulée semblable à celle de l'homme, correspond identiquement à la vérité, la raison, l'utilité commune, opposées à la vanité. C'est la voix qui, dans les premiers temps surtout, n'était perçue que par des intelligences privilégiées! Sans doute, comme dit David, « les cieux racontent..., et on entend leur voix, quoiqu'il n'y ait en eux ni langage ni parole* > : sans doute enfin, comme Moïse lui-même Fatteste, à la face du ciel, le Dieu qu'il invoque est vÉaiTjé, ÉQUITÉ ^ Mais toutes ces assimilations, si elles sont exactes, résulteront beaucoup mieux des faits, des lois et de toutes les déterminations comparées aux temps, aux lieux, aux personnes.

Les Hébreux furent à peine arrivés dans les vallées solitaires du Sinaï et d'Horeb, que le législateur jugea le moment favorable pour sa proclamation des principes. Il était d'usage que les dieux en faveur chez toutes les populations de ces temps-là fissent entendre leurs oracles et exécuter les cérémonies de leur culte sur de hauts lieux, au sommet de quelque colline.

Afin d'opposer culte à culte, la proclamation nouvelle devait donc être accompagnée d'un appareil de même nature, mais qui laissât des souvenirs éternels. Que fit Moïse ? Il commença par soumettre ses inspirations aux anciens qui l'entouraient depuis son retour en Egypte et qui formaient le sénat provisoire, de l'organisation du-

quel je m'occuperai bientôt. Un accord unanime les accueillit '. Alors il transmit aux Hébreux Tordre de se purifier et de se tenir prêts pour le troisième jour , et il établit, à quelque distance de la montagne, une barrière quMl fut défendu à qui que ce soit de dépasser*/ Le Sinal, qui par sa réunion avec le mont Horeb forme une double cime, est la plus haute des montagnes environnantes. Quelquefois, pendant les jours les plus purs, son sommet devient tout à coup le théâtre de phénomènes brillants et terribles qui Tout rendu Tob* îet d'un effroi respectueux pour tous les habitants de la contrée. D'épais nuages et de noires vapeurs s'y amoncèlent, des gerbes de feu font succéder à Tobscurité la plus profonde, d'éblouissantes clartés ; la foudre le déchire, et de ses entrailles s'échappent des mugissements, qu'on prendrait de loin pour un concours de voix humaines, et qui sont comme les paroles de ce bruyant concert '.

C'est durant une scène si émouvante que le Dieu de Moïse va se faire entendre et se traduire en préceptes*. Mais au premier coup de tonnerre les Hébreux, dont il tient depuis plusieursjours les esprits en suspens, sont saisis de crainte. « Ya écouter toi-même, lui disent-ils, ce que l'Éternel exige pour notre félicité ; tu nous en

*«Le matin du troisième jour, dit rhistorien Josèphe, le ciel était te plas purs : tout à coup une nuée couvrit le camp des Israélites, ^ fat accompagnée d'un vent impt^tueux, de pluie et d'un très- ^nd orage. Des éclairs éblouissants jetèrent la terreur dans les Mprits, et la foudre, qui tombait avec fracas, marqua la présence ^ Dieu. Je laisse à ceux qui me liront à en juger comme il leur pbira; mais j'ai été obligé de rapporter ce qui est écrit dans les ^vres saints. Une tempête si extraordinaire et un bruit si épouvantable joints à la créance commune que Dieu habitait sur cette

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rendras compte.» Âcesmots, Moïse gravit la montagr'^ et on le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se perdit dans la nue.

L'histoire, je le demande, présente-t-elle une solennité plus poétique, plus sublime? Quelle pensée que celle qui fait sortir des vérités fortes et consolantes du sein de la nature en fracas t Que nos édifices, nos riches tentures, nos habits brodés d'or et de soie, toute notre magnificence moderne, sont vains à côté de ce spectacle ! Que le législateur de Sparte, recevant d'une sibylle décrépite l'attestation qui \e déclare presqtte JOieu^; que celui de Rome, inspiré par la nymphe Égérie, paraissent avec désavantage auprès du législateur d'Israël 1

Mais entrons aussitôt dans le fond même du décalogue, qui, à cause de son importance, à cause des fausses appréciations et des préjugés qu'on y avait attachés, me fait une obligation d'en examiner les détails presque mot à mot. Outre le préambule, il comprend dans une première série de préceptes trois paroles sur dix, celles qui concernent Jéhovah, qui donnent la raison pour lequelle ce Dieu est Dieu d'Israël, pour laquelle son nom provoque à la fois la reconnaissance, l'amour et la crainte. Dans la seconde série de préceptes, consacrée à la quatrième parole, tout s'applique

montagne étonnèrent à tel point les Hébreux, qulU n'osaient sortir de leurs tentes. Ils crurent que Dieu avait fait mourir Moïse et qu'il les traiterait de la même manière. Mais ce législateur arriva bientôt

tout rempli de majesté et tout éclatant de gloire L'air reprit

sa sérénité, et le prophète, après avoir fait assembler tout le peuple et avoir choisi un lieu élevé d'où chacun pût l'entendre, leur parla en ces termes i... {Àntiq. Judaiq,, liv- III, ch. iv, traduction d'Arnaud d'Àndilly.)

^.' ja base populaire de la législation hébraïque, au principe universel exprimé sous la forme du jour de repos ou Sabbath ; enfin la série allant de la cinquième parole à la dixième ne dicte pas seulement des devoirs à Thomme privé, ainsi qu'on est dans Tusage de le faire entendre : son caractère dominant est d'engager la société à regard de cet homme lui-même et tous les grands corps dont elle se trouve composée.

Quoique laconique, le préambule de la proclamation sacrée, ou décalogue, est des plus expressifs. Dieu dit les paroles suivantes :

Or ce Dieu s'adresse au corps du peuple en même temps qu'aux individus, et par le peuple, par Israël, à la race entière des hommes, à toute l'humanité. Un'admet aucune distinction primordiale , il reconnaît à tous les mêmes droits, il impose à tous les mêmes droits fondamentaux*; de sorte que par ce seul fait le principe de Fonité nationale et sa conséquence immédiate, l'égalité commune, se trouvent déjà consacrés.

Pour mieux exprimer l'un de ces principes, l'unité, les Hébreux se servaient d'une locution pleine de force et d'élégance : t Israël, disaient-ils, se lève, répond et agit comme si ce n'était qn'un seul homme. » Pour confirmer l'autre principe, l'égalité, j'emprunte le témoignage de plusieurs écrivains antérieurs à nos'révolu-

* Quoi qu*en aient dit des publicistes respectables, les mots droits et devoirs ne sont nullement déplacés dans le langage le plus positif. Us forment les synonymes du mot rapports; mais, avec cette nuance que le droit est un rapport considéré des autres à nousmêmes, et le devoir de nous-mêmes aux autres. En conséquence, tout droit conduit à un devoir et réciproquement.

lions, et appartenant aux ordres de T Église catholique. Au rapport d'un de ces écrivains qui mettait toute son ardeur à réfuter Voltaire, c chez les Juifs, point de ces flétrissantes distinctions de castes établies chez les Égyptiens et les Brachmanes, ni de ces outrageants mépris d'un ordre pour l'autre ; ni de ces règlements barbares qui réunissaient ailleurs, dans une partie de la nation, les privilèges et l'autorité.... Tout y ramenait à l'ÉGàLiTÉ naturelle '. »

après avoir rappelé que le travail est prescrit à tous les citoyens d'Israël, sans exception, un autre écrivain religieux, entièrement ^donné à ces matières, un savant bénédictin, affirme aussi que parmi eux c il n'existait pas de différences de conditions, de nobles et de roturiers;'» ce que Maimonide avait déjà rendu en ces termes : t Toute la loi est dans l'intérêt de la nation entière et non de tels ou tels particuliers ■ ; » et ce qui a été reproduit dans la déclaration de 1791 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur, l'utilité commune. »

Enfin, par cela môme qu'il ne fait que répéter la parole de la personne universelle, la voix suprême de l'intelligence, le législateur semble donner une nouvelle force au principe d'égalité. Si la déclaration du Sinal eût été publiée en son nom propre, il serait sorti des rangs du peuple ; il aurait rompu l'unité nationale ; tandis qu'en ne se disant qu'organe accidentel de ce dieu, de la raison éternelle, il demeurait toujours soumis, comme individu, comme citoyen, comme frère, aux choses qM'il proposait pour le bonheur de tous. C'est en présence et sovs les auspices de VÉtre Suprême, que l'Assemblée nationale reconnut et déclara les Droits de

rhomme* Les temps étaient changés. Qui lui assurait d'ailleurs que cet Être Suprême la recevait sous ses auspices? si ce n'est sa propre intelligence.

Après le préambule, la première série des préceptes s'ouvre en ces termes :

Mai Jéhoyah, je suis ton élohim, ton dieu. Ce nom sacré, Jéhovah, qui renferme le principe fonàaiDental de T unité infinie, se trouve naturellement à la tête du décdlogue. L'autre expression, ton dieu^ ton éhhim^ sur laquelle je reviendrai dans la suite, signifie que Jéhovah doit remplacer les idoles et les pré* tendues volontés des idoles, qui étaient les élohim des nations contemporaines. De là vient que le style hébraïque accompagne ordinairement ce dernier mot d'un signe distinctif ; il dit, ton élohim, notre élohim, t élohim d'Abraham, les élohim d& l'Egypte, de Babylone.

Moi Jéhovah, je suis le dieu qui t'ai tiré du pays d'É- Sypte, de LA MAISON des esclaves.

Ainsi, le premier effet de la volonté de ce dieu, la conséquence immédiate du principe fondamental, la première d'entre les diœ paroles est , après l'égalité commune, le principe de liberté. Gomme on s'en convaincra à mesure que nous avancerons dans la connaissaDce de leurs lois, les Hébreux sont sortis de la Maison d'esclavage, pour former un peuple aussi libre que le temps pouvait le Comporter. Qu'il nous suffise en ce moment de déduire, sous le rapport théorique,

cette deuxième conséquence, et d'en prouver l'exactitude.

Pour obtenir Yunité publique ou un ensemble social parfait, il est indispensable que chacun occupe également la place la plus avantageuse à lui-môme et à la société dont il est membre; sans quoi il résulterait dans la machine, un mal-étre d'autant plus sensible, que la valeur des individus lésés serait plus grande. Il faut donc que chaque personne, sans aucune exception, se trouve avec toutes les autres dans des rapports tels, qu'elle puisse développer et qu'elle soit môme comme entraînée à développer toutes les facultés qu'elle tient de sa propre nature. Or cet heureux état, hors duquel l'unité est impossible, doit, sous le nom de Ubertéj être Tobjet constant des pensées du législateur; car les hommes ne naissent pas libres, comme l'a dit, en thèse générale, l'Assemblée constituante; ils naissent pour devenir libres. A quoi leur servirait autrement l'intelligence qui aperçoit de loin ce noble but; la volonté qui les soutient dans leur marche pour l'atteindre; la force enfin qui les fait triompher de tous les obstacles?

L'apôtre Paul, élevé parmi les docteurs hébreux, s'écriait, en transportant la politique d'Israël dans la constitution de sa république spirituelle : « Que celui qui se sent appelé à la prophétie, au ministère, à enseigner, à exhorter, prophétise, soit ministre, enseigne, exhorte ; que l'œil remplisse ses fonctions sans dédaigner la main ; que la tête remplisse les siennes sans mépriser les autres parties^. » Tel est, en effet, conformément aux idées modernes, le caractère d'un État libre, que chaque individu puisse y chercher le rôle auquel il se sent lui-même appelé ; qu'on y range en première ligne

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les supériorités morales ; que tout citoyen soit conduit par le mouvement même de l'ensemble, au grade qu'il peut remplir dans l'intérêt commun ; enfin, qu'on n'y renverse jamais l'ordre des choses en abandonnant des fonctions à certains membres incapables^ aux dépens d'autres membres organisés pour ces fonctions mêmes, t Prend-on Israël pour un esclave? » s'écriait douloureusement Jérémie*®. « Les Israélites étaient parfaitement libres, dit l'abbé Fleury en termes qui n'ont rien d'obscur; il n'y avait pas chez eux toutes ces espèces de suggestions qui nous sont si ordinaires. . . Ils jouissaient de la liberté chérie des Grecs et des Romains ; c'était l'intention de Dieu*'. » La nature même du bienfait que ce Dieu aime à leur rappeler, quand ils s'écartent de la route qui doit les conduire au bonheur, sera pour le moment une dernière preuve. « C'est moi qui vous ai retirés de la Maison d'esclavage.... et qui ai rompu le joug dont vous étiez accablés, pour vous faire marcher la tête levée ?. •

Aussi le Décalog^ue ajoute-t-il comme deuxième parole :

Tu n auras point d'avares dieux devant ma face* y car avec d'autres dieux on adopterait d'autres principes que l'unité, l'égalité, l'utilité commune. — Tu ne te feras point d'images taillées^ ni aucune ressemblance de ce qui est en haut dans les deux, ni de ce qui est en bas iur la terre, ou dans les eaux sous la terre, pour te courber devant elles et les adorer.

* Qu'il s agisse des choses animées ou inanimées, on 'sait déjà que cette expression devant ma face s'emploie communément en hébreu, pour la proposition denani, en présence. Je reviendrai phis tard sur la locution parler face à face.

A part tout symbole, il est certain que les populations avaient déjà divinisé, sur la terre une foule d'êtres, soit d'entre les animaux, soit d'entre les hommes, dans les cieux le soleil et d'autres astres. On s'humiliait au pied de leurs autels pour en obtenir les faveurs. Sans les fâcheux résultats qu'il entraîne, ce genre de culte n'eût été que décevant ou ridicule ; mais il pervertissait toutes les idées de politique et de morale. En se prosternant devant un être particulier, d'importance secondaire, les hommes s'habituaient à croire que l'ensemble des choses était dans la dépendance de cet être, et à juger qu'une des parties, qu'un des membres pouvait l'emporter sur l'ensemble, ou sur toute la personne. Or èc principe d'idolâtrie, dès qu'il fut appliqué à Tordre social, les rendit esclaves ou despotes, attendu qu'il leur fit admettra la possibilité que des masses d'hommes eussent été créées exprès pour quelques hommes, et même pour un seul *. « De là les absurdités de l'idolâtrie, qui commença par faire un homme de Dieu, dit avec une' précision des plus remarquables l'auteur de la Législation primitive, et qui fmit par faire ses dieux des hommes**. Veillez soigneusement sur vous-mêmes, s'écrie le législateur, de peur que vous ne vous abusiez au point de vous prosterner devant des images représentant un homme, une femme ou quelque animal que ce soit ;... ou de peur que levant les yeux vers le ciel, et

* Quel homme à ses égaux le premier osa dire : Tous sont faits pour un seul, respectez mon empire. Préjugé monstrueux I système criminel 1 Que réprouve à la fois la nature et le ciel.

(Pope. Epit, lU, traduction de Fontanes.)

y voyant le soleil» la lune et les étoiles, vous ne soyez poussés à les adorer *\ •

Afin d^ ajouter un plus grand poids à ces recommandations, le Décalogue les accompagne d'expressions énergiques, destinées à subjuguer les esprits, et dont plus d^une fois la signification pratique a été complète-* ment dénaturée. Tu ne te prosterneras pas devant les idoles ; car mai, Jéhovahjje suis un Dieu fort et jaloux qui VISITE Viniquité des pères chez les enfants jusqu'à la troisième et quatrième race de ceux qui me haissent; et qui fais miséricorde^ après mille.générations^ à ceux qui aiment et gardent mes préceptes.

Quoi ! s*est'On écrié, le dieu de Moïse participe donc à toutes les passions humaines? En aucune manière. Ce législateur a déjà recommandé de ne jamais prendre pour un homme Têtre qu'il invoque. Toutefois, dans le discours, il est forcé de présenter aux Hébreux des images palpables et de leur faire entendre des mots qui leur soient familiers. Alors il a recours à ces locutions figurées qu'on a nommées anthropomorphismes, c'est-àdire qu'il exprime les lois principales de l'ordre général dans leurs rapports avec la société politique, au moyen de formes et d'épithètes applicables à la personnalité humaine. Son dieu est le fort par excellence , attendu qu'aucune force particulière ne peut surmonter la force suprême. Le génie de ce Dieu est vérité, équité ; un des premiers résultats politiqueis de son existence est la liberté. Or en lui donnant à lui-même les diverses qualifications qu'emportent ces idées dès qu'on les personnifie, il est zélé; car la vérité exige du zèle chez Thomme qui aspire à la découvrir et à la répandre ; Jéhovab est jaloux comme l'équité et la liberté, sous

ce rapport qu'elles ne transigent qu'avec peine , qu'il faut choisir, sans balancer, de les abandonner ou de les suivre, d'être injuste ou équitable, de rester esclave ou de passer à l'état d'homme libre.

Mais l'arrêt qui fait ressentir les iniquités des pères aux enfants, n'est*il pas une barbarie? Non. Moïse se dicte ici ni une loi politique ni un précepte de morale ; au contraire, sa loi dit : « Les pères ne seront point punis pour les enfants, ni les enfants pour les pères ; mais chacun sera responsable de sa propre faute '*. » Il proclame une vérité naturelle, un fait de solidarité qui se renouvelle chaque jour, et qui, chez un peuple où le sentiment de la famille était prodigieusement développé, devait agir dès l'enfance sur le cœur des deux sexes, devenir un frein puissant, provoquer une crainte salutaire.

Dans la langue sacrée on a vu que haïr Jéhovah et sa parole c'était renoncer à l'unité, à la vérité, à la justice, c'était par suite s'exposer à toutes sortes de maux. Or ces malheurs, qu'ils arrivent dans le particulier ou en général, se feront naturellement ressentir aux enfants mêmes de ceux qui les ont occasionnés ; surtout si ces enfants, comme le dit la paraphrase chaldaïque, s'enfoncent dé plus en plus dans la fausse route qu'on leur aura tracée. Est-ce que les fautes d'une nation n'ont pas toujours pesé sur les générations suivantes ? Est-ce qu'un père qui détruit follement la prospérité de sa maison, ou qui donne de tristes exemples à ses fils, ne leur cause pas d'inévitables infortunes? « Que prétendez- vous, s'écriait Ézécbiel, qui sans rien changer à la nature du fait signalé par Moïse, développe, sous le rapport du droit public et de la morale, cette menace du Décalogue, objet du blâme de quelques-uns de ses contemporains ;

que prétendez-vous, vous qui faites au pays d'Israël rapplication du proverbe, Les pères ont mangé le verjus, et les dents de leurs fils en sont agacées? Ecoutez. L'homme juste vivra ; si son fils est un méchant, ce fils momTa; si le fils d'un homme méchant n'imite pas son père, il vivra certainement. La pureté du juste rejaillira sur lui-même; l'iniquité du méchant sur le méchant : si le méchant devient juste, il vivra à cause de sa justice ; si Injuste se pervertit, il sera puni à cause de son iniquité '•. »

Enfin, le livre des Rois nous fournirait, au besoin, une nouvelle preuve de l'exactitude du sens indiqué , et de l'inconséquence des reproches adressés au législateur, c Lorsque Amatsia se fut affermi sur le trône , il fit mourir les meurtriers de son père, mais il ne fit pas mourir leurs enfants; attendu, dit le texte, qu'il est expressément écrit au livre de la loi de Moïse, que Jéhovah a commandé qu'on ne punirait pas les pères pour les enfants, ni les enfants pour les pères *, mais que chacun supporterait le poids de sa propre faute ".» Dans le même esprit, la miséricorde, après mille générations, signifie que le peuple ou l'homme, quels que soient les maux auxquels ses erreurs l'auront condamné, renaîtra toujours au bonheur, dès qu'il sera rentré dans le sentier de la sagesse.

A la suite de ces enseignements le Décalogueen émet un autre, qui concourra à former une des institutions les plus imposantes chez l'ancien peuple : c'est la troisième des dix paroles, dont l'application, à une époque pu tout

*Juxta quod scriptum est in libro legis Moysi : nonmorientur patres pro filiis, neque filii pro paPribus.,, (IV Reg,, xiv, 6.)

se faisait au nom des dieux , ne regardait pas moins la politique que la religion et la morale. Elle consiste à respecter le nom sacré de Jéhovah, non-seulement, à cette fin que les citoyens s'abstiennent de l'invoquer à l'appui d'un fmœ serment, mais dans le même sens que les moralistes de nos jours recommanderaient de ne pas prononcer avec témérité certains mots, certains noms qui renferment de généreuses pensées et que l'ambition personnelle détourne trop souvent à son avantage. Tu ne prononceras, tu n'invoqueras pas en VAIN le nom de Jéhovah Ion Dieu, c'est-à-dire avec imprudence, par orgueil, dans le seul intérêt de tes passions, car il ne tiendra pas pour innocent celui qui aura pris son nom en vain.

La seconde série des préceptes, entièrement consacrée à la quatrième parole, traite de l'institution du sabbath, ainsi appelée de la. racine hébraïque schabat, se reposer.

Dans ses élégies touchantes sur les malheurs de son pays, Jérémie s'écriait : « Nos ennemis tressaillent de joie en nous voyant abattus..... et ils tournent en dérision nos jours de sabbath *®. » Au premier aspect, en effet, cette ordonnance semble toute bizarre : il n'en est pas ainsi dès qu'on connaît sa nature et son but, dès qu'on l'apprécie à son origine et abstraction faite de plus d'un inconvénient ultérieur.

Dans un temps où rien n'incitait à la communication

régulière et populaire des idées, dans un temps où Tusage de récriture et de la lecture naissait à peine, ce jour si actif de repos devenait non-seulement la sauvegarde du principe religieux, mais la sauvegarde et Pâme du principe de législation. La forme en laquelle il est présenté en indiquait Tesprit, en rehaussait le mérite. Le proclamateur du Sinaî ne se borne pas à signaler Tutilité de ce sep tième jour, ou à dire que l'Éternel en exige impérieusement la consécration, il s'en étaye pour confirmer les rapports suprêmes de l'ordre social avec Tordre du monde; il frappe les imaginations; il affermit le moral à Taide du rapprochement le plus intime, le plus flatteur. Après avoir travaillé pendant six jours. Dieu, l'Éternel lui-même, s'est reposé le septième et a contemplé son œuvre, afin de s'assurer que ce qu'il avait produit était bon, et viditquod esset bonum. Que le peuple d'Israël, et que Thomme, image et ressemblance de Dieu, travaille comme son modèle et contemple à son tour Tœuvre de chaque semaine, dans le dessein de juger à quel point ce qu'il a fait ou ce qu'il est en voie de faire est digne d'une saine et légitime approbation.

Ainsi prise à sa source l'institution sabbathique révèle un grand caractère^ d'utilité nationale; elle fait aussitôt concevoir pourquoi les prophètes et les docteurs juifs l'ont déclarée le plus puissant moyen de conservation pour Tesprit public, durant la vie politique d'Israël, pour Tesprit religieux depuis sa dispersion. Enfin, c'est cette institution même qui semble avoir inspiré à Rousseau, nourri de la lecture des livres sacrés, les paroles suivantes du Contrat social : t Outre les assemblées extraordinaires que des cas imprévus peuvent exiger, il

faut quMI y en ait de fixes et de périodiques- que rien ne puisse ni abolir ni proroger, tellement qu'au jour marqué le peuple soit légitimement convoqué par la loi, sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune autre convocation formelle**.

Mais le législateur ne regarda pas comme une mesure suffisante, que le peuple, toujours paresseux pour la chose publique, fût convoqué. Il favorisa de toutes ses forces la régularité des assemblées, en faisant bientôt adopter la loi qui ordonnait à tous les individus, sans exception, et sous des peines sévères, de suspendre en ce jour les travaux privés *^® auxquels l'égoïsme aurait le plus souvent sacrifié l'intérêt général *.

C'est en ce septième jour que l'assemblée publique se formait devant la principale porte de toutes les villes de l'État **. Là on lisait, on expliquait les lois, on s'entretenait des intérêts de ces villes, de la tribu, de tout le pays, et on prêtait une oreille attentive aux hommes doués de sagesse et d'éloquence, qui prêchaient avec d'autant plus de ferveur contre tous les genres d'abus, que le droit de la parole, en Israël, était à peu

* On a souvent exagéré les exagérations des Juifs eux-mêmes au sujet du sabbath. Les talmudistes reconnaissent plusieurs cas dans lesquels c'est non-seulement chose permise, mais c'est un devoir do rompre le sabbath : s'il s'agit de la défense de l'État, du service du prince, de porter du secours dans un incendie, de sauver un homme, quel qu'il soit, du moindre danger. Si dans cette dernière intention, disent-ils, vingt personnes rompent le sabbath, pour un acte qui n'en exigerait qu'une seule, elles ne font point mal, au contraire. {Manus fortis, ou Abrégé du Talmud, tom. Il, 78, 80.)

♦* Les mots synagogue et église sont dérivés du grec et signifient également assemblée.

près illimité ; et que la vraie manière d'y vivre noblement, pour me servir des expressions d'un auteur religieux, consistait à conserver soigneusement sa liberté, à n'être sujet qu'aux lois et 5 la puissance publique**. Les fenomes, dont l'influence est si grande sur les mœurs des citoyens, et les enfants eux-mêmes assistaient à ces réunions de chaque semaine, pour se pénétrer de bonne heure de l'esprit national. De là Tordre qui fut donné, sous le climat chaud de la Syrie, de ne pas allumer en ce jour le feu dans Tintérieur des demeures, afin que les femmes, ayant préparé les aliments dès la veille, restassent exemptes de tout travail domestique **.

Comme développenient et complément du septième jour, la loi et l'usage firent établir d'autres assemblées à époque fixe : celles du premier jour du mois lunaire, ou néoménies, et trois grandes assemblées générales et annuellesdans la ville capitale de l'Etat.

Isaîe, se plaignant de la conduite de ses concitoyens dans ces diverses assemblées, indique en peu de mots leur nombre, leur nature et les intentions du législateur : « Qu'ai-je besoin, dit Jéhovah, de tant de sacrifices, de vos oblations, de votre parfum ? Toutes ces démonstrations m'obsèdent et me font trouver de l'ennui à vos nouvelles lunes, à vos jours desabbath, à la publication de vos convocations et à vos assemblées solennelles... Recherchez le droit, redressez celui qui est foulé, rendez justice à l'orphelin : soutenez la cause de l'étranger et de la veuve; alors Sion méritera d'être nommée Cité juste,. Cité fidèle".»

9i THÉORIE DE LÀ LOÎ.

Les six paroles comprises dans la dernière partie de la proclamation sacrée s'adressent à la fois, comme les quatre paroles précédentes, aux individus, au corps du peuple, et par le peuple, par Israël, à la race entière des hommes. Il en résulte une des clefs de la poésie hébraïque et de ses formes usuelles.

Honore ton père et ta mère^ dit la cinquième parole, afin quêtes jours soient prolongés sur la teire que V Éternel ^ ton Dieu y te donne.

Or, au point de vue de la pratique, ce précepte n'est pas seulement remarquable comme constitutif de la famille, il donne la preuve que le législateur du Sinaï réagissait contre les théocraties de l'Egypte et de l'Orient : il s'y sépare des castes qui, dans leur propre intérêt, tiraient un parti exagéré de l'opinion d'après laquelle la vie du monde présent, l'existence de la terre ne serait qu'un passage de douleur, qu'un règne fatal de misère.

A l'égard du peuple tout entier et au point de vue de la poésie et de la philosophie hébraïques , honorer son père, c'était honorer et rechercher le principe Dieu, rÉternel qui est aux cieux; honorer sa mère, c'était honorer, rechercher la pensée, la sagesse qui avait présidé à la création de ce peuple comme corps social, de même qu'elle avait présidé à la création universelle du monde.

La sixième parole: Tu ne tueras point, avait également un sens relatif aux individus et un sens relatif à la société. Elle prescrit à toute société et à ses repré-

sentants de ne disposer de la vie d'un homme et de la vie des hommes qu'avec plénitude de justice, qu'avec rfeerve miséricordieuse et tremblement.

Dans la même poésie, la septième parole aussi: Tu ne commettras pas d'aduUèrej s'applique au corps social entier non moins qu'aux individus, à l'assemblée publique, et plus tard à Jérusalem. Son objet constant est d'atteindre la violation des principes, la prostitution aux vanités, les embrassements honteux ou sauvages accordés par le peuple à des divinités, des opinions, des servitudes, ou allégoriquement parlant, à des femmes, des courtisanes étrangères.

La huitième parole : Tu ne déroberas points a dicté à son tour les censures souvent si amères, si violentes, qui, dans tout le cours de la Bible, sont dirigées contre les chefs politiques et religieux de plus d'un pays. Elle s'attaque sans détour aux maîtres puissants et su* perbes qui dérobaient au peuple ses droits, qui, dans la jouissance de leurs richesses ou de leur pouvoir, cédaient à l'enivrement et au vertige, qui, appuyés sur la force, sur l'hypocrisie ou sur la séduction, opprimaient avec succès le vrai et le juste.

Tu ne rendras pas de faux témoignage. Cette neuvième parole ne se renferme pas non plus dans les insi* nuations imprudentes ou perfides et dans les calomnies dont le goût, chez les individus, est aussi vieux et probablement aussi durable que le monde. Elle tombe en même temps sur les faux témoignages des populations en faveur des dieux qui nesont pas dieux,sur les témoignages des écoles, des sectes qui propa'gent comme des certitudes absolues des suppositions, des croyances que leur esprit, au fond, sait être tout au moins douteuses.

Enfin» la dixième parole prescrit au peuple entier, de même qu*à chaque personne, de ne point confondre rémulation à bien faire et à se surpasser mutuellement avec la jalousie haineuse, avec l'envie. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain *, sa femme, son champ, son serviteur, son boduf, son âne, rien de ce qui lui appartient.

Telle est la proclamation des principes ou la révélation du Sinaï qui, sous le rapport de la force et de la profondeur de la pensée, sous le rapport de la clarté et la brièveté de l'expression, est jusqu'ici le monument d'esprit le plus admirable qui existe. A l'abri du titre de commandements de Dieu, il est grandement à regretter que, parmi nous, l'Église romaine en ait propagéune traduction populaire si au-dessous de l'œuvre, si restreinte. Pour servir à la connaissance spéciale des institutions, revenons donc en quelques lignes sur cette manifestation sacrée.

Principe fondamental de l'unité dont les premières conséquences politiques sont égalité, liberté; unité universelle et infinie, ou Dieu, JÉHOVAH ; unité rationnelle, ou l'être peuple, Israël. Nous parlerons plus tard de l'unité individuelle ou de l'homme.

Droit et devoir pour l'homme de ne jamais accorder

* Dans le style hébraïque, de même que parmi nous, la maison du prochain a un sens général et un sens particulier ; en général elle comprend l'état de )a famille, comme l'expression, maison d'Israël, comprend l'état du peuple. Dans la répétition du Décalogue parle Deutéronome, il y a une légère variante qui ne change rien à ridée : la femme est nommée d'abord. « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni sa maison , son champ, etc. » (Déutér. V.) Ici la maison est prise pour le logis proprement dit, lapierre.

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à ses semblables, ni à d'autres créatures, le genre d'hommage qui n'appartient qu'à l'Être éternel.

Dans Tordre moral comme dans l'ordre légal, dans Tordre politique comme dans Tordre religieux, droit commun pour le peuple et pour les individus de s'appuyer du nom sacré par excellence, de recourir directement à Tautorité suprême du principe; mais aussi devoir de ne jamais invoquer ce nom et cette autorité en vain, c'est-à-dire avec mauvaise foi, légèreté, imprudence. Droit pour Thomme et pour le peuple de jouir des biens auxquels leurs mains n'ont pas travaillé et qui leur ont été transmis par leurs devanciers. Devoir pour Thomme et pour le peuple d'éviter aux générations qui se succéderont les maux dont une conduite injuste ou insensée devient la source plus ou moins prochaine.

Droit d'assemblée publique tous les sept jours, dans Tintérêt des lois et de la prospérité du pays. Devoir pour chaque citoyen de partager son temps et ses pensées entre ses intérêts privés et les exigences du principe universel dans la proportion au moins de six jours à un. Enfin, devoir de respecter les personnes et les propriétés ; droit d'être respecté soi-même.

On aura remarqué sans- doute que dans cette proclamation nulle forme de gouvernement n'est encore implicitement déterminée. On aura remarqué aussi que la possession directe de la terre palestinienne ne s'y trouve nullement présentée comme une condition absolue d'existence pour les Hébreux. Un sol peut devenir la proie d'une force ennemie. Faudra-t-il avec cette portion de terre abandonner les principes qu'on y professait? Faudra-t-il que ces principes mêmes s'anéan-

tissent sous les remparts abattus? c Non, dit le législateur ; si ton courage a succombé dans leur défense» ta voix te reste pour célébrer leur sagesse, et ton cœur pour les aimer. »

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