LIVRE II
En ce temps-là Je tous dis : c Choisissez parmi ▼os tribus des hommes savants, prudents et de bonne renommée, je ies établirai pour chefs . > Et vous me répondîtes : c Cette proposition est très-bonne. »
DlUTÏBOIl.y 1, 13, 14.
Dans le désert, où l'ancien peuple touchait encore d'une main à la Maison d'esclavage, de l'autre à la Terre promise, il était difficile au législateur d'échapper entièrement à la condition si dure qui affecte toute entreprise de même que toute existence , la nécessité. Sur ce théâtre de préparation et d'épreuves, la privation des choses les plus utiles à la vie, les illusions déçues, les ambitions particulières auraient bientôt armé les Hébreux les uns contre les autres et déterminé leur complète destruction, si Moïse n'eût développé toute l'énergie de sa volonté, s'il n'eût intnoduit dans son camp une discipline militaire que la nature des temps rendit quelquefois impitoyable, s'il n'eût eu recours enfin à tous les moyens susceptibles de frapper les imaginations, de raffermir la confiance.
D'ailleurs, dès qu'il s'agit des troubles dfi désert, on est toujours obligé de tenir compte de la multitude
étrangère à la race hébraïque, vulgw promiscuum innumerctbile s qui, à Theure de la sortie d'Egypte, s'était jointe au mouvement de délivrance, entraînée sans doute par la pensée qu'elle s'associait h une œuvre de conquérants ordinaires, d'envahisseurs. De plus, le fait même de cette multitude explique aussi par avance une des préoccupatiohs invariables du législateur, sa persévérance à émettre, en faveur des étrangers, les recommandations morales et les lois les plus gênéreuses peut-être qui jusqu'à nos jours aient jamais été produites.
Après avoir promulgué le Décalogue et fait sanctionner par le peuple un certain nombre de lois, entre lesquelles celle-ci : < L'homme qui sacrifiera désormais aux idoles sera puni comme coupable de révolte ' , » Moïse remonta sur le Sinal. Son objet était d'écrire les dix paroles dans le lieu même où elles avaient été dictées, et de les revêtir du sceau le plus imposant. Quarante jours s'écoulèrent à y travailler; et si l'on compare cet intervalle avec le temps moralement exigible pour graver le petit nombre de lignes dont la proclamation sacrée se compose, on y trouve une assez juste proportion.
Mais à l'approche du quarantième jour, une partie des Hébreux et des étrangers se montra déjà fatiguée des privations et des épreuves. Elle se tourna vers Aaron et lui fit .entendre des plaintes qui dénotent très-bien Tétat des esprits' et le genre d'action que le chef de l'entreprise avait à exercer, tant dans l'intérêt religieux que dans l'intérêt politique, i Lève-toi, lui direut-ils, et fais-nous des dieux qui marchent à notre tête; car nous ignorons ce qu'est devenu Moïse, l'homime
qui nous a tirés du pays d'Egypte^. > Â.aron ne sut leur résister : afin d^apaiser momentanément la sédition, il consentit à faire la fameuse statue du veau d'or, reproduction des dieux adorés sur les bords du Nil, au sujet de laquelle tant de dissertations ont été écrites *. On . dressa un autel à Tidole, on immola des victimes et on dansa à Tentour.
En ce moment Moïse descendait de la montagne ; ii était accompagné du jeune homme intelligent et brave que sa voix instruisait déjà pour être son lieutenant actif et son successeur, c Je crois entendre un bruit de bataille dans le camp, dit Josué, dont Tesprit dirigé vers la conquête de la terre promise était rempli de préoccupations toutes guerrières. — Non, répliqua le législateur, je ne distingue ni cris de vainqueurs, ni de vaincus. Ce sont plutôt des gens qui chantent et se livrent à la joie.» Soudain il aperçoit Tautel ; saisi d'indignation, il brise les tables du Décalogue; il s'élance aussi prompt que réclair au milieu de la foule, renverse la statue, qui fut réduite en une poudre assez subtile pour la faire avaler aux séditieux dans leur boisson, c A moi les Hébreux fidèles I s'écria-t-il d'une voix terrible, l'épéeà
* Je fais encore observer, et nous aurons beaucoup d'autres occasions de regarder comme très-naturel qu'entre les Hébreux, qui avaient vécu si longtemps au milieu de l'industrie égyptienne, il y en eût un certain nombre capables de concourir à ce genre d'ouvrage. Ni les matières ni les outils ne leur faisaient défaut. — Quant à la forme et au caractère de la statue, toute dissertation à part, il existe une analogie sensible entre ce veau d'or du désert destiné à ramener en Egypte les mécontents et le dieu-bœuf Apis des Égyptiens. Dans un de ses traités (de temulentia)^ Philon pense que la statue représentait Typhon, le génie du mal, le diable sous une des formes usitées dans le royaume des pharaons,
PONCTIONS LÉGISLATIVES. 121
la main! > et bientôt trois mille hommes succombèrent % et non vingt*trois raille, comme portent la plupart des traductions.
Après cette catastrophe, Moïse fit dresser hors du camp une tente dont une nuée épaisse défendait rentrée, et où il se retirait tantôt seul pour méditer, tantôt avec les anciens. Ensuite il remonta sur le Sinaî pendant quarante jours, pour y graver de nouvelles tables. A son retour, le visage du législateur resplendissait*; était-ce de l'espèce de flamme qui s'échappe des yeux de Tenthousiaste ou d'une auréole lumineuse qu'il jugea à propos de produire, et qui en imposa aux esprits ?••• ^
Mais l'état futur des tribus n'absorbait pas moins sa pensée que leur situation présente. Moïse en était souvent accablé. Nous entendrons plus tard en quels termes pénétrants il s'abandonnait à la douleur de s'être jeté ' daps une œuvre aussi difficile, jusqu'au moment où son âme, réagissant avec force, lui rendait tout son courage. Les Hébreux, incapables de franchir l'abîme qui existait entre leur faiblesse et son génie, n'avaient pas toujours égard à ses peines, et les propres exigences de sa famille, ses murmures, les aggravaient.
Cependant, à travers tant d'obstacles et d'agitations, le législateur ne cessait de marcher vers son but. Ses
* € Or les enfants d'Israël s'aperçurent que la peaa du visage de Moïse était resplendissante; c'est pourquoi il se couvrit d'un voile >. {Exod, XXXIV, 90, 35). La Vulgate dit que des cornes lui étaient poQssées pendant son séjour sur la montagne : Videntes autem
AaronetfUii Israël comutam Moysi faciem Mais qu'y a-t-il
d'assez éblouissant dans un ornement de ce genre» pour exiger un Toile? Les Juifs qui ont adopté cette interprétation la prennent dans un sens figuré, attendu que cette image empruntée du taureau emportait l'idée de la virilité d'esprit, de la force.
principes commençaient à germer dans les jeunes Le nom de l'Éternel, du peuple, de la loi, Thorreur de Tesclavage, la substitution des pensées vraies et utiles aux conceptions de néant, comme TÉcriture les appelle, luttaient déjà dans les têtes les plus dures contre les anciennes superstitions. Tous enfin se préparaient à Tordre qui serait établi dans la Terré promise.
C'est donc à cet ordre considéré sous le rapport des fonctions législatives que mon deuxième livre va être consacré. Mais avant de nous en occuper en détail, ii nous faut embrasser l'ensemble des fonctions publiques marquées dans le Pentateuque et surtout les principes qui leur sont communs.