‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébrenChapitre 46 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La théocratie égyptienne eut ses prophètes ; mais c'était une subdivision de la caste sacerdotale, chargée de quelques fonctions judiciaires. En fut-il de même chez les Hébreux? Les Nabiim pu prophètes formaientils une partie nécessaire du sacerdoce, comme l'ont prétendu, avec des intentions opposées, les théocrates modernes et l'école de Voltaire ? ou bien doit-on les reconnaître également indépendants du sacerdoce et de la royauté*, et s'écrier, avec un historien allemand : « Opposition bizarre, contraste singulier, qui cependant est propre à la constitution de l'état juif? Nous retrouvons dans les prophètes la voix de véritables patriotes qui, appuyés sur une disposition de la loi de Moïse, disaient la vérité au peuple, aux prêtres et aux rois, en se servant de l'histoire comme d'une autorité *.

Pour résoudre cette question qui entre si profondément dans les entrailles de la théocratie attribuée à l'ancien peuple , je ne puis distinguer avec trop de soin la^nature et le but de l'institution, d'avec les abus qui s'y attachèrent et de toutes les circonstances qui sont les parties accessoires et nullement l'âme du sujet. De même qu'on accorde de nos jours un esprit plus

OU moins élevé à l'homme qui sort de la classe des intelligences ordinaires, de même les Hébreux disaient de leurs concitoyens doués de facultés supérieures, de raison, d'imagination, de vertu, de génie, qu'ils possédaient Vesprit de Dieu, en d'autres termes, l'esprit par excellence. En effet il est une condition qui différencie la langue hébraïque de nos idiomes modernes et qu'il faut avoir sans cesse présente à la mémoire, sous peine de s'exposer à toute espèce de confusions, d'équivoques, de malentendus. Comme on en trouve la preuve dans toutes les grammaires de cette langue, une des manières usuelles d'y former le superlatif consistait à ajouter au substantif un des noms de Dieu. On disait par exemple des arbres de Dieu, pour des arbres très-élevés ; une épée de l'Éternel, pour une épée terrible; des montagnes, une flamme, des discours de Dieu, pour de hau-tes montagnes, une flamme ardente, les plus sages dis-

cours *.

t Lorsqu'un homme, dit Maimonide l'aigle des rabbins , est pénétré de l'influence suprême à ce point qu'il se sent poussé à quelque action grande et héroïque; à délivrer le pei(ple, ou même à délivrer un seul individu, de la force et la tyrannie des méchants ; ou bien lorsqu'il se sent poussé à devenir le bienfaiteur d'un certain nombre d'hommes, nous appelons ce don l'esprit de Dieu; et nous disons de l'homme qui Ta obtenu, qu'il est revêtu de cet esprit; que cet esprit repose sur lui, qu'il est avec lui, et autres locutions de ce genre. Tels étaient les juges d'Israël, au sujet desquels nos livres sacrés s'expriment en ces termes : t Alors l'Étemel suscita aux Hébreux des juges; et il fut avec ces juges pour les délivrer*.»

ORATEURS-PROPBÈTBS. 183

Mais entre les diverses facultés de Fesprit, il en est une qai semble embrasser toutes les autres» et qui donne à Tespèce humaine s^ suprématie sur tous les êtres de la création : c*est la voyance, que notre mot prévoyance ne rend qu'incomplètement et que les Hébreux définissaient comme il suit : t Cest le haut degré de la faculté imaginative, en vertu duquel une chose apparaît à un homme et est vue par lui, comme si elle existait ac-tuellement hors de lui , comme s'il l'apercevait au moyen de ses sens externes '• »

Ainsi, prophète et i;o^ant sont des mots synonymes; ainsi, dans la constitution religieuse et politique d'Israël, Fhomme qui prophétise ne doit pas être confondu avec le devin proprement dit ; car ces deux qualifications se montrent bien distinctes dans l'Écriture*. Le prophète voyait la situation réelle, le vrai, et répétait haut^nônt sa pensée : c Vous êtes un peuple léger qui ne suivez pas la loi, s'écriait le prophète Isale, qUi avez dit aux voyants, ne voyez pas ! Ne voyez pas ce qui est droit çA-j^fXéi , mais faites-nous entendre des paroles agréables ; voyez des choses qui nous flattent, lors même qu'elles ne-seraient point vraies \ » '*- <

A son tour la faculté de bien voir est subordonnée comme toutes les autres à des conditions nombreu^s. Elle présente, dans l'ordre politique et moral des degrés * infinis, depuis ce simple sentiment du juste et du beau qui conduit sans règle et sans art à la découverte de quelques aperçus heureux, jusqu'à l'enthousiasme basé sur la connaissance réfléchie, cet enthousiasme qui sent le mal, qui en juge les causes, qui s'irrite contre elles, qui prêche, séduit et réchauffe les hommes pour les tirer de- l'apathie funeste dans laquelle ils sont le plus

r^ouvent plongés. D'après cela, les Hébreux admettaient de grandes différences d'esprit, de science, de raison » de génie chez leurs prophètes ; et ces différences dépendaient des sources qu'ils attribuaient à la prophétie. « En général, les docteurs juifs, disent de concert Grotius, Calmet, Basnage, font dépendre cette faveur du tempérament, de l'étude, et de diverses causes extérieures. D'après eux, il faut pour former un prophète qu'il ait une imagination vive, un raisonnement solide et éclairé par l'étude, un tempérament assez vigoureux pour soutenir de longues méditations. 11 doit cultiver ce tempérament et ces dispositions naturelles par des études sérieuse», vivre dans la pureté, renoncer aux plaisirs excessifs des sens, éviter les émotions fortes et irrégulières de l'âme*. »

Mais écoutons plutôt à ce sujet le prince des rabbins, précédemment cité, qui tantôt s'exprime en savant, tantôt en moraliste. « Si chez un homme, dit-il, la substance dit cerveau se trouve dans un état convenable de perfection, sous le rapport de la masse, du tempérament, de la proportion et de la disposition; si des circonstances naittant de la manière d'élre de tout autre de ses organes, ue détruisent pas ou n' enchaînent pas les effets de cette disppsition du cerveau; si cet homme se livre en même tempg avec zèle à l'étude des sciences et des lettres, de manière à mettre en acte tout ce qu'il a en puissance ; s'il a des mœurs pures, des pensées tefadant toujours vers unbut louable et grand,...., nul doute qu'il ne devienne prophète, qu'il ne saisisse toutes les questions les plus élevées, et qu'il ne s'adonne exclusivement à la recherche de la vérité et de toutes les choses d'une utilité générale ". i

« Sachez, ajoute-t-il, que nul n'est prophète, à moins qu'il ne soit constitué pour toutes les qualités intellec-tuelles et pour la majeure partie des qualités morales. Ainsi, d'après nos Sages, la prophétie n'habite que chez l'homme sage, satisfait de son sort, qui sait vaincre ses passions et soumettre toutes les actions de sa vie aux règles de l'intelligence et de la saine raison. Toutefois on peut encore être prophète sans posséder toutes les qualités morales : Salomon fut prophète malgré son intempérance et son luxe; David fut prophète, quoiqu'on l'ait vu déployer envers plusieurs peuplades une barbarie si grande, que l'Éternel lui commanda de ne point bâtir le temple, parce qu'il avait versé trop de sang *\ »

Le mot prophète, en Israël, obtenait donc la plus vaste extension. En premier ordre il indiquait le prophète par excellence, l'envoyé qui présidait à la création, ou à la transformation de l'ordre social et moral , la véritable image et ressemblance de Dieu, dont la sagesse avait présidé à la création du monde. Ensuite il s'appliquait généralement à tous les hommes éclairés, à ceux qui, selon l'expression de l'Écriture, avaient Yœil ouvert; et c'est dans ce sens que Moïse s'écriait : « Plût à Dieu que tout le peuple fui prophète, qu'ils vissent^ tous, les justices, les droits qui leur sont indispensables pour vivre longuement et avec honneur sur la terre. » Dans la langue officielle, ce même nom de prophète distinguait les soixante-dix anciens d'Israël , le grand-conseil de la nation qui était censé pénétré du même esprit et des mêmes vues que le législateur. Dans le domaine des arts , il embrassait tous les hommes d'une imagination vive et bouillante, les mu-

siciens, les poètes; c^est pourquoi les enfants d'Àsaph furent chargés de prophétiser dans le temple au son des instruments " : il s'appliquait aussi à tous les hommes qu'une exaltation exdessive jetait dans fespèce de délire sacré, connu et célébré par tous les peuples anciens *. Enfin, on a vu qu'Aaron fut appelé le prophète de son frère, pour dire son interprète^ à cause de l'embarras de la langue, dont Moïse se plaignait. Mais c'est l'étendue des franchises réservées aux prophètes, comme orateurs publics, et les conditions de leur existence politique que je vais spécialement examiner.

Tout homme d'un esprit assez élevé et d'un caractère assez ferme pour défendre l'intérêt public et la loi, était autorisé à remplir sa mission en Israël; tout homme, quel les que fussent sa naissance, sa tribu, sa fortune, pouvait s'écrier : • Je suis prophète 1 » Il pouvait représenter au peuple les conséquences de ses démarche^, censurer sa conduite, celle des magistrats, des chefs, des sacrificateurs, des rois, du sénat, de tous. Orateur populaire préposé à la liberté commune, il parle, il prêche sans que personne prétende à lui fermer la bouche. Les citoyens au contraire sont tenus de l'écouter, d'obéir même à sa parole, quand sa parole, quoique violente, exprime le droit de l'État, quand elle s'élève' contrp des abus sensibles, contre des iniquités manifestes. « Lorsque l'Éternel, dit le législateur, suscitera parmi vous un prophète du même genre que moi**, vous l'écouterez : vous écou-

* Ce même mot était pris quelquefois en mauvaise part, comme cela arrive en parlant de i'accès de frénésie de Saûl, où il faisait le prophète. (1. Samuel^ xviii, 10.)

** Les théologiens chrétiens ont«ils eu raison de prendre cette loi générale pour une allusion exclusive à Jésus-Christ? Premièrement,

terez toutes les paroles prononcées au nom de Jého^

Comme je Tai déjà fait observer, c'est donc là une des circonstances qui impriment un caractère particulier à la législation hébraïque. A l'exemple de Moïse, l'orateur public ne peut, ne doit pas présenter .ses pensées en son propre nom ; il s'annonce de la part du Dieu de la patrie, dont les volontés sont Texpression de l'intérêt le plus général. Ainsi lorsqu'ils s'écrient devant le peuple : • Nous sommes envoyés par Jéhovah ; Jéhovah nous a commandé de venir vous dire que vos iniquités causeraient votre ruine, que vos sacerdotes s'écartent de leurs devoirs, que vos princes sont avides et pervers, que vos rois sont infidèles à la loi, « les prophètes sages ne prononcent pas ce nom sacré en vain^ pour abuser leurs auditeurs. Ils l'invoquent, parce que le droit public l'exige, parce que cette formule consacre un principe et signifie : « Moi simple citoyen, moi votre égal, votre frère, je ne puis rien sur vous; la justice, la raison, l'intérêt d'Israël et par Israël l'intérêt de toutes les nations, souffrent de votre conduite et font ma force. »

Évidemment la question de la théocratie se dévoile ici tout entière. Peu importent la nature de l'impulsion qui réveillait la pensée dans le cerveau du prophète, et les phénomènes plus ou moins singuliers qu'une tension constante de l'esprit est susceptible de produire*; mais

un prophète semblable à Moïse ne serait qu'un homme bien inspiré ; secondement, il a existé entre Moïse et Jésus-Christ une foule de citoyens qui, en vertu de la loi, se sont déclarés prophètes et ont été reconnus pour tels.

* Daniel, qui dès sa première jeunesse fut transporté à Baby- ]one, et dont la tête n'était pas moins remplie des doctrines mysti-

la faculté de parler au nom de Jéhovah, au iiotn de rÉternel, appartenait-elle exclusivement à la classe sacerdotale, ou à une caste quelconque privilégiée par la constitution de l'État? Voilà à quoi il faut répondre; estce oui ou non ? Supposons que la prophétie eût formé seulement Tapa'nage de quelques-uns» sans doute on devrait appeler ihéocratiqtie le gouvernement fondé par MoTse. Mais si c'est le contraire qui a lieu, si tous les citoyens sans distinction ont le droit de proclamer la parole de T Éternel, dès qu'ils se sentent capables de la comprendre; si cette parole appartenait à la nation tout entière et était l'expression de ses besoins réels ; si le prophète ne dépendait ni du sacrificateur, ni de qui que ce fût, mais de sa conscience seule et de la loi : en ce cas il n'existe absolument aucune différence avec une république naturelle. Tout* roule sur quelques locutions plus ou moins métaphysiques adaptées au génie particulier des Hébreux.

Toutefois, dira-t-on, les prophètes n'avaient-ils pas

ques de rOrient que de la philosophie de Moïse, Daniel nous retrace avec une exaclitude remarquable les effeLs physiologiques qui accompagnaient ses visio]is, ses fièvres d'esprit, ses extases. « Mes pensées m'agitaient, je tombais en défaillance ;... mon extérieur était tout changé, mes jointures semblaient relâchées ; je me sentais sans

vigueur; le sommeil m'accablait Après cela, moi Daniel, je fus

tout défait et malade pendant quelques jours : puis je me levai et je recommençai à travailler aux affaires du Roi. » (vu, 15, 28; viii, 18, 27 ; X, 8, 16). — Des onze degrés que Maimonide indique dans la prophétie, le premier et le second sont pour la grandeur d'àme et le génie ; tous les autres ne forment que des variétés de l'exaltalion propre à la faculté imagina twe, qui, sans état maladif appréciable, et sans faire sortir l'individu d'un cercle raisonnable d'idées, pouvait créer dans son esprit une foule d'objets et de combinaisons d'objets différents. (More Neboukiiïiy pars II, cap. xliv.)

un privilège formel, puisqu'ils faisaient des miracles? A cela deux réponses immédiates, pour ceux qui croient aux miracles et ceux qui n'y croient pas :

Aux yeux des premiers, le don des miracles était un des plus élevés de celte époque. La liberté consiste à développer tous les dons, toutes les facultés que l'on possède, de manière à ne nuire en rien au prochain et à J'état social. Or, tout homme en Israël qui voulait ou pouvait recourir à des miracles, dans Tintérét de l'institution publique, n'avait besoin de l'autorisation de personne. Tout homme au contraire, comme on s'en convaincra bientôt, qui faisait des miracles marchant à la subversion du principe fondamental, était arrêté et puni. Sous ce premier aspect, l'ancien privilège rentrait complètement dans les privilèges naturels qui donnent lieu partout à l'usage et à l'abus, de sorte que l'enseignement actuel à en déduire serait celui-ci : Dans nos siècles modernes où la faculté de faire- des miracles a tant vieilli. Dieu distribue autrement les dons et les facultés nécessaires pour atteindre le but que les vrais prophètes se proposaient, le bien réel des nations, la justice répandue sur toute la terre. En conséquence, il faut qu'aujourd'hui comme autrefois les individus qui sont pourvus de ces facultés, dans telle condition où ils se trouvent, puissent les utiliser librement. Aux yeux de ceux qui ne croient pas aux miracles, autre réponse : Puisque les signes ou même les prestiges formaient jadis un des grands moyens d'agir sur l'esprit des populations, il était assez naturel que les hommes avides de moraliser le peuple et de le civiliser s'en fissent en plus d'une occasion une arme pratique contre les superstitions nombreuses et puissantes de leurs adversaires.

Que ce prétendu privilège fût une faculté supérieure et intime, ou simplement un moyen, dès qu'il pouvait retomber sur tous sans distinction, ou qu'il était dans les mains de tous, l'égalité fondamentale n'en recevait aucune atteinte.

Jamais d'ailleurs l'obligation de faire des miracles ne fut imposée aux prophètes hébreux. Leurs fonctions en restaient indépendantes. La plupart des orateurs publics ou prophètes dont les noms nous sont connus évitèrent d'y recourir. « Quand un homme s'élève comme prophète au milieu de nous, disent les docteurs juifs, et se déclare envoyé par l'Éternel, cet homme-là n'est nullement obligé de donner des signes, d'opérer des miracles semblables à ceux de Moïse, d'Élie ou d'Elisée*'. »

On concevra mieux maintenant toute la force des expressions suivantes du Pentateuque : c Conservez vos préceptes et vos statuts, ils seront la preuve de votre sagesse et de votre intelligence aux yeux des nations ; car quelle est la nation qui ait ses dieux aussi près d'elle que vous avez l'Éternel votre Dieu** I Aucune entrave ne vous est imposée ; aucun intermédiaire ne s'élève comme un mur entre vous et lui ; vos lois vous sont représentées chaque jour, et c'est pour chacun de vous un devoir de rechercher ce Dieu et de répéter sa parole, dès que vous l'aurez comprise ; car l'effet de celte parole sera votre gloire, votre paix, votre félicité. »

Les livres sacrés prouvent que le nombre des prophètes dont les écrits se sont perdus ^, ou dont les dis-

* De ce nombre sont Gad, Nathan, sous le règne de David ; Hiddo, Abija, etc , sous Salomon ; Semeïa, Hanani, Âzaria, Jehu fils d'Ilanani, qui avaient écrit des livres, des chroniques et mémoires. (II. Chroniq. ix, 29 ; xii, 15, etc.)

cours D*ont jamais été écrits, est considérable. Chaque ville avait les siens. Ils suivaient d*abord quelque prophète en réputation, et les séances du conseil national. Ils formaient même des espèces de collèges, dans lesquels on s'efforçait, dès les premiers' siècles, d'exciter par la musique des cerveaux encore inertes, et où on les initiait à toutes les connaissances de TépQque et à Tesprit des lois. Elisée, qui de l'avis des docteurs a présidé le grand-conseil, parlait à cent disciples : de là, le nom de disciples ou enfants des prophètes. Us rentraient ensuite dans le sein de la cité qu'ils avaient choisie, et là, ils haranguaient le peuple et contre-balançaient l'influence des sacerdotes, des magistrats, du sénat même qui ne manquait jamais, dans les occasions importantes, de réclamer l'avis d'un des orateurs les plus renommés '^

Mais on juge d'avance que parmi tous ces prêcheurs populaires il n'y eut qu'une faible minorité généreusement inspirée ; la foule parla sans discernement, sans raison, sans enthousiasme, et, sacrifiant la voix de Dieu et les intérêts du peuple à ses intérêts propres, ne craignit pas de vendre et sa conscience et ses discours, t Vos prophètes vous ont perdus, s'écriait Jérémie dans son affliction : ils vous ont amusés par des préoccupations frivoles et vaines, ils n'ont parlé que pour de l'argent, et n'ont pas mis le doigt sur votre iniquité, afln de détourner les malheurs *•. »

Cest dans les assemblées publiques, aux jours du Sabbath, aux premiers jours du mois lunaire et dans les convocations solennelles que les prophètes, dit Calmet, haranguaient le peuple et reprenaient les désordres et les divers abus qui se glissaient dans la nation *''. »

<92 PONCTIONS LÉGISLATIVES.

Mais Ézéchiel signale leurs devoirs d'une manière aulne-

nient élégante et poétique. Alors la parole de l'Eternel me fut adressée : « Quand l'ennemi s'avance vers un pays où le peuple a établi un des siens en sentinelle, si cette sentinelle sonne du cor, et si le peuple, quoiqu'il ait bien entendu, ne se défend point, son sang retombe sur lui seul. Mais si la sentinelle ne sonne pas du cor et laisse surprendre le peuple, c'est à elle-même qu'on doit demander compte du sang versé. — Je t'ai établi, ô prophète, pour sentinelle d'Israël ; tu écouteras ma parole (la voix de vérité et de justice), et tu les harangueras de ma part. A.lors tes devoirs seront remplis ; mais si tu gardes le silence et qu'ils périssent, c'est ^ toi-même que je demanderai compte de leur malheur *•. »

Ainsi, quelle nouvelle différence entre Israël et l'Égypte 1 En Egypte, la masse des citoyens n'eût osé, prononcer quelques mots des affaires de l'État, sans encourir les plus terribles peines : c'est Harpocrate ayant le doigt sur la bouche, c'est le silence qui est Dieu : en Israël, au contraire, c'est la parole*^.

Qu'importent certains abus ! mieux vaut laisser leur libre cours à des torrents de paroles vaines,

* Quand on parcourt les maximes ou proverbes réunis sous le nom et le patronage de Salomon, on est forcé de reconnaître qu'un pareil recueil n'a pu se produire que chez une nation où Tusage public de la parole n'était pas seulement de droit populaire, mais aussi de droit divin, mais légitime en soi, c'est-à-dire en dehors et au-dessus des volontés de la force, en dehors et au-dessus des caprices de toute multitude, quelle qu'elle fût. On ne rencontre nulle part des observations aussi nombreuses, aussi variées, sur les inconvénients de la loquacité désordonnée, ni des images plus vives sur les différentes espèces de parleurs ou orateurs.

qu'en arrêter une seule qui viendrait de par TÉternel *• Les prophètes s'exprimaient souvent d'abondance ; d'autres fois ils lisaient leurs discours où Ton trouve partout la preuve que le droit même d'abuser, dans de certaines limites, n'était pas moins inhérent à leurs fonctions que le droit d'user. On y découvre également la manifestation constante de cette donnée de Tancienne loi, savoir que les fautes des .gouvernés, que les qualités nécessaires à tout peuple libre dont ils se montrent dépourvus, ne concourent pas moins aux injustices ou à la coriniption des gouvernants, que les injustices ou la corruption de ceux-ci ne concourent & leur tour aux légitimes plaintes et au malheur des populationsplacéessous leur conduite.

« Peuple chargé d'iniquités, s'écriait Isale désolé des changements qui avaient subverti la constitution primitive de l'État, tu irrites par tes mépris le Saint d^ Israël ; aussi ta tête souffre et ton cœur reste languissant. Reviens à la voix de l'Éternel ; prête l'oreille à la loi, sinon tu périras. Tes gouverneurs sont comme des larrons ; ils ne courent qu'après les récompenses ; ils ne font pas droit à l'orphelin, et ils sacrifient la • veuve ; c'est pourquoi le Puissant d'Israël a dit : Je les punirai, je me vengerai;... et je rétablirai les juges **

* Lorsqu'un prétendu prophète, nommé Sémaïa, proposa à un pontife de prendre autorité sur les orateurs que la Vue des injustices agitait, de les réprimer, de leur fermer la bouche, Jérémie le traita de misérable et de factieux, et le voua à la vengeance céleste. [Jérém., xxix, 26, 27. 32.)

** Ilâtons-nous de rappeler que le nom de juges chez les hébreux ne doit nullement être confondu avec celui de juges chez les modernes, c'est-à-dire ave? les membres de nos tribunaux de quel-

194 PONCTIONS LÉGISLATIVES.

tels qu*ils furent la première fois, et les conseillers tels qu'au commencement *•. »

c II est arrivé sur cette terre, s*écriaient Jérémîe, Michée, Ézéchiel, une chose étonnante et qui fait mal. De vils prophètes ont prêché le mensonge ; les sacrifî cateurs ont dominé par leur moyen ; et mon peuple a pu aimer cela I... Nous sommes remplis de Tesprit dejustice et (Je courage, pour censurer Israël : Écoutez donc, chefs de la maison de Jacob, conducteurs du peuple, qui avez le jugement en abomination et qui pervertissez ce qui est droit : on bâtit Sion de sang et Jérusalem d'injustices. Ses chefs, semblables à des loups ravisseurs, ne jugent et n'administrent que pour des récompenses; ses sacerdotes n'enseignent que par intérêt; ses prophètes ne parlent que pour de Targent ; puis ils s'appuient tous sur Dieu, en disant : TËternel n'est-il pas parmi nous ^* I »

Enfin, tout en payant un* large tribut aux mœurs et aux nécessités de leurs temps, c'est toujours dans le même sens que les prophètes bien inspirés s'adressent au peuple , pour le triomphe de la loi sur l'arbitraire, du désintéressement sur l'avidité, de la liberté sur la servitude. Ils déploient une véhémence sans mesure ; car leur imagination bizarre et fougueuse franchit en un clin d'œil et la terre et les cieux, pour y puiser les ima-

que nature qu'ils soient. L'acception hébraïque è$i beaucoup plus étendue et plus variée. On verra particulièrement ce nom de juges appliqué aux chefs ou présidents de l'Ëtat. Gomme l'ancienne loi se proclamait l'expression de l'esprit de justice et de jugement, dans son langage, bien ou mal gouverner en Israël, c'était bien ou mal juger, faire preuve d'un jugement vrai ou faux, c'était raisonner et se conduire d'une manière ou d'une autre en toute affiaire.

ges les plus propres à frapper les esprits, et à communiquer leur enthousiasme *.

L'étranger établi en Israël pourra-t-il prophétiser ? Oui, pour l'étranger affilié et le fils d'un étranger et d'une femme israélite. Celui qui n'est pas affilié ne prophétisera point, ne censurera point les actes publics, ne prescrira rien au nom de Jéhovah, par la raison qu'il ne reconnaît point légalement ce Dieu, ni s«i voix, qui est la loi de l'État ; mais il donnera en son nom privé des conseils, il fera des propositions, il adressera des reproches. Simple passager parmi les Hébreux, Jéthro, prêtre de Madian, qui n'est fils ni d'un homme ni d'une femme israélite, communique une proposition au législateur; et cette proposition ayant été trouvée bonne, passe pour parole de l'Étemel, c'est-à-dire, parole excellente ^'.

Telles sont dans toute leur simplicité les fonctions politiques des prophètes. Et pourtant je ne me serais pas cru assez autorisé à les signaler comme une véritable institution, si une autre condition de leur existence ne s'était présentée. Il n'y a d'institution formelle de par la loi, que si à côté des dispositions qui garantissent le droit le plus positif, le plus étendu, on rencontre quelque autre disposition qui réprime. Or après avoir reconnu la nécessité de sentinelles courageuses, le législateur dicta quelques statuts répressifs et non préventifs, destinés à développer les deuxième et troisième paroles de la proclamation sacrée ou du Décalogue,

' On sait que plus d'une fois ils avaient recours à des formes toutes dramatiques. Tel est Jérémie paraissant sur la place publique avec un joug sur le cou, pour exprimer qu'on n'échapperait pas au joug des Chaidéens.

savoir : • Vous ne reconnaîtrez jamais d'autre diea que Jéhovah, l'Être unique, — et vous vous garderez de prendre le nom de Jéhovah en vain. »

Trois chefs principaux d'accusation pouvaient être dirigés contre tout prophète : S'il parlait au nom de dieux inconnus à leurs pères ou étrangers; car les invoquer, ainsi que cela a été expliqué à propos de la déclaration du Sinaï, c'était renoncer au principe de l'unité nationale, mettre le particulier au-dessus du général, proscrire l'égalité politique, la liberté, la loi. Or il n'existait ici aucun sujet d'équivoque; tout orateur connaissait le nom sous les auspices duquel l'usage de son droit lui était garanti. Lorsque le prophète avançait des choses matériellement fausses ou contraires à la loi ; ce second chef correspondait à celui qu'on dirigeait à Athènes contre les orateurs publics, sous le nom d'accusation par illégalité*. S'il avait annoncé avec assurance et préméditation des événements qui n'étaient point arrivés; car sa parole pouvait abuser le peuple, le conduire à de fausses démarches , surtout le rendre insensible à la voix d'autres hommes plus sages que lui. Mais il était d'autant plus facile au prophète d'éviter ce dernier chef, que rien ne l'obligeait à préciser les époques. « L'Hébreu qui aura parlé fièrement (sans raison , sans lumières, par ambition, par vanité) au nom du Dieu d'Israël, et aura dit des choses qu'il ne lui a pas commandé de dire, sera puni. Si tu demandes en ton cœur, comment reconnaîtrai-je la parole que Jéhovah n'a point dite? — Quand renonciation émise par le prophète — ne sera

* Celui qui proposera une loi contraire à l'intérêt public sera mis en jugement. [Lois athéniennes, de Samuel Petit, chap. iv.)

point — ni n'arrivera point, — il aura parlé fièrement, il aura pris le nom de l'Éternel en vain, et tu n'auras aucune crainte de lui ^^. »

Toutefois, sans le vouloir, un orateur pouvait avancer des faits inexacts; il pouvait avoir mal entendu la parole de vérité. Alors il rentrait sous la protection de la loi générale que j'ai citée, et d'après laquelle on ne devait pas appliquer les peines à celui qui tombait en faute par erreur, soit qu'il fût simple particulier, magistrat, ancien du peuple ou pontife.

Les trois cas déterminés par le législateur étant fondés sur des dispositions précises, le prophète conservait une liberté absolue. S'il s'écartait du droit, il était accusé par les citoyens ou les magistrats, et conduit pour se défendre devant le grand-conseil et toute l'assemblée du peuple. Citons un exemple.

Irrité des illégalités qu'il voyait commettre, Irmeïa, fils d'HiIkia, que nous appelons Jérémie, s'éleva longtemps contre les rois, contré les puissants du pays, contre les sacrificateurs et tout le peuple. Ensuite il se transporta dans les parvis du temple pour haranguer les citoyens des villes de Juda qui accouraient s'y prosterner. « Jéhovab dit ceci : Vous ne m' écoutez point quand je vous commande de rester fidèles à la loi qui vous a été proposée, vous ne vous détournez point de votre fausse roule ; je détruirai ce temple de fondien comble, et livrerai cette ville à la malédiction de toutes les nations de la terre.»

A peine ces terribles paroles eurent été prononcées, que les sacrificateurs, les autres prophètes et le peuple se saisirent de lui. Le bruit s'en répandit aussitôt. Le peuple s'assembla, et les anciens de Juda allèrent s'as-

seoir à rentrée de la porte neuve du temple, où le grandconseil tenait ses séances. Ils accordèrent la parole aux sacerdoteset aux prophètes accusateurs, qui, s'adressant au tribunal et au peuple, leur dirent : « Cet homme mérite d*être puni ; il a prophétisé d'affreux malheurs contre cette ville. » Ce fut le chef d'accusation, t Comme vous Tavez tous entendu de vos oreilles. » Ce fut le témoignage.

L'accusé répondit : • Le Dieu d'Israël (or, on sait maintenant que le droit hébreu obligeait tout orateur à s'exprimer ainsi), le Dieu d'Israël m'a envoyé prophétiser contre cette ville, et vous annoncer des malheurs afin de vous foire changer de conduite, afin de corriger vos actions, de vous rendre dociles à sa voix. 'Quant à moi, je suis entre vos mains ; traitez Jérémie conime il vous semblera bon et juste; mais sachez qu'en me condamnant vous frapperiez l'innocence. »

Après ce plaidoyer laconique, l'opinion se manifesta de toute part. Les principaux et le peuple dirent aux sacerdotes et aux prophètes accusateurs : « Cet homme ne mérite pas d'être condamné, il a parlé au nom de Jéhovah, selon le droit*. » En même temps quelquesuns des anciens parlèrent à toute l'assemblée en faveur de Jérémie, et citèrent l'exemple de Michée, qui, ayant déclaré que Sion serait labourée comme un champ, et Jérusalem Métruite de fond en comble, ne fut point trouvé coupable. D'autres rappelèrent contre le pro* phète l'exemple d'Urie puni par un roi de Juda, dans

* Et dixerunt principes et omnis populus ad sacerdotes et ad prophetas : No7i est viro hnic judicium mortis, quia in nomine Jehovah, Dei nostri, locutus est ad nos. (Jér., xxvi. i6.)

une circonstance semblable. Enfin Ahikam, le secré* taire, résuma les débats, montra que Jérémie n'avait point dépassé le droit, et le prophète fut renvoyé absous^\ Mais peu de temps après il fut arrêté de nouveau, pour un motif que je dois rapporter, afin de mieux faire connaître Tesprit et les mœurs de ces siècles.

Vers Tan 591 avant notre ère, durant les jours de Tarquin l'Ancien et de Selon, le roi de Babylone assiégeait Jérusalem qui résistait avec vigueur. Tandis que les chefs s'occupaient à soutenir le courage des Hébreux, Jérémie cédant à la crainte des maux que des forces si disproportionnées devaient entraîner, persistait à signaler comme première cause de ces maux les injustices et toutes les fautes de conduite dont sa patrie était depuis longtemps affligée. En conséquence, il répétait que les jours étaient passés des fausses espérances dont une foule d'autres orateurs ou prophètes avaient leurré le peuple. Pour échapper aux effets inévitables d'un joug de bois^ il ne voulait pas qu'on s'exposât à tomber sous un joug de fer; de sorte que, d'après lui, la sagesse, ou la voix de l'Éternel, dictait de traiter avec les conquérants et de demander la paix *é En vain le peuple, les chefs irrités et les orateurs

* Au premier abord si on se sent porté à croire que Jérémie était favorable au progrès de l'adversaire , les larmes qu'il versa sur sa patrie suffisent pour le justifier, lors même qu'on ne lirait pas dans ses écrits toute sa pensée. « — Maintenant vous espères vous sauver par les armes, disait-il aux chefs des Juifs; il n'est plus temps. Vous avez abusé de votre pouvoir, vous avez retenu esclaves ceux qui devaient être libres, vous avez multiplié les injustices : voilà pour vous des ennemis plus redoutables que lesGhaidéèns.Que

contraires à son sentiment voulurent lui imposer silence, il n'écouta rien ; il usait de son droit. Cependant les Chaldéens levèrent le siège pour combattre Tarmée du roi d'Egypte. Jérémie, que ses affaires domestiques appelaient hors des murs, profita de cet instant de calme, et allait sortir en secret, quand aux portes de Jérusalem le capitaine de la garde le saisit : « Tu vas te, rendre aux Chaldéens. — Cela n'est point. • Mais cet officier le conduisit vers les magistrats, qui le condamnèrent et le retinrent en prison. A peine rendu à la liberté, Jérémie s'éleva de nouveau contre le projet d'une résistance qu'il jugeait funeste. Ses discours intimidèrent la foule. Les chefs, disposés à mourir plutôt qu'à se rendre, s'adressèrent au roi, et lui dirent : « Qu'on nous livre cet homme; il affaiblit le courage des gens de guerre et du peuple ; il ne cherche pas notre prospérité, mais notre mal. » Le roi céda à leurs vœux : alors le prophète fut jeté dans une fosse, ensuite transporté dans la prison, d'où il ne sortit que pour exprimer encore ses pensées, et chanter ses poétiques lamentations sur les malheurs de son pays**.

Les lois précédentes ne déterminent que des cas dont l'appréciation était facile pour les juges et pour le peuple. Mais dans des siècles où les yeux étaient susceptibles de

faut-il faire? Souffrir avec patience des maux inévitables, réparer les fautes commises, vous fortifier par la justice et par l'union de tous. Alors le moment viendra où cette domination étrangère se brisera delle-môme.»— Après la catastrophe, le prophète changea de rôle. Il ne cessa de prêcher pour que les Juifs vaincus et découragés n'émigrassent point, pour qu'ils tinssent ferme sur leur territoire et* qu'ils y attendissent avec résignation le retour des bienveillances de rÉternel, et des -circonstances favorables.

se fasciner au moindre événement, où le vulgaire idolâtre aimait à crier au prodige, il pouvait arriver qu'un homme doué d'une habileté assez grande pour produire des effets jusqu'alors inconnus, abusât de son influence sur les citoyens, et l'employât contre les principes et contre la loi nationale. Moïse le prévit : t S'il s'élève au milieu de vous, s'écrie-t-il avec éloquence, un prophète ou un songeur qui yous annonce quelque signe ou miracle, et que le signe ou miracle dont il aura parlé arrive exactement. S'il vous dit en même temps : servez d^autres dieux que vous ne connaissiez point et que vos pères n'ont pas connus, vous n'écouterez point ses discours. Jéhovah vous éprouve pour voir si vous l'aimez de tout votre cœur : vous suivrez ce Dieu seul, vçus garderez ses lois, vous vous attacherez à elles de plus en plus, et vous punirez le prophète ou songeur ; car il a voulu vous révolter contre celui qui vous a retirés de la Maison d'esclavage; car il a cherché à vous faire sortir de la voie qui vous a été prescrite, afin que vous y marchiez ^'^. »

Ces précautions si étendues nous montrent sous quel aspect il faut, d'après Moïse lui-même, considérer les signes et les miracles. Celui qui prêche le mensonge peut, comme l'apôtre de la vérité, fournir des preuves surnaturelles aux yeux de ceux qui l'écoutent : les prêtres d'Egypte possédèrent au plus haut degré ce genre de talent. La grande âme du prophète et la majesté de sa doctrine sont le vrai miracle qui atteste sa mission. Quand il s'est présenté devant les Hébreux, Moïse a commencé par leur dire : • Je viens vous rendre à la liberté, vous arrachera des idées et des coutumes superstitieuses ; je viens vous prescrire des lois destinées à enno-*

202 FONCTtOIfS LÉGISLATIVES.

blir et à prolonger votre existence. » Les Hébreux lui ayant répondu : c Nous le voulons, » il fut amené par son génie inspirateur à opérer accessoirement tous les prodiges nécessaires et possibles, pour détruire les ob« stades, pour soutenir les esprits, exciter Tenthousiasme et conduire à fin une aussi grande entreprise.

c Les Israélites, disent les plus savants docteurs juifs, ne croient pas à Moïse, notre maître, à cause des miracles qu'il a accomplis; car des soupçons peuvent toujours s'élever dans Tâme des croyants au sujet des miracles. . . Tous les miracles de Moïse dans le désert furent dictés par la nécessité, bien plus que pour servir de preuve à sa prophétie. On peut en effet donner des si* gnes et opérer des miracles sans pour cela mériter le titre de prophète **. »

Le principe de Tancienne loi sur cette question considérée dans ses rapports avec les mœurs de Tépoque et avec la situation légale des orateurs publics ou prophètes, se réduisait donc à ces mots : — Un homme frappe certains esprits par des signes extraordinaires ; soit, mais qu'exige- t-il? — qu'on obéisse en aveugle à sa parole; qu'on renonce au droit commun, à la loi du peuple : c'est un faux prophète, un imposteur. — Un autre produit des effets semblables, et conclut que, pour étendre le bien sur la terre, il faut chérir l'égalité commune, la liberté, la loi : celui-ci est autorisé à se produire comme prophète, comme un sage habile ; écoutez sa parole et méditez-la.

On ne s'étonnera point, en conséquence, qu'il fût permis aux docteurs hébreux de disserter sur la nature des miracles et d'adopter les interprétations qui leur paraissaient les mieux fondées. Par exemple, dans le

moyen âge, Aben-Ezra* a donné, d'après Josèphe, une explication du passage de la fher Rouge : quoique inexacte, elle prouve la liberté d'examen dont il jouissait. Maimonide, Taiglc de la synagogue, déclare formellement que jamais Tânesse de Balaam n'a parlé; les personnes qui marchaient à côté n'entendirent rien ; toute cette scène, ainsi que beaucoup d'autres, ne s'effectua que dans l'imagination du prophète ^\ Bien plus, il annule sans retour le miracle de Josué arrêtant le soleil : « On se trompe, dit-il, le cours de cet astre ne fut point changé; Josué pria seulement le Très-Haut d'accroître ses forces pour lui faire remporter une victoire complète, avant que le soleil eût terminé sa course ; et cela lui fut accordé'*. »

J'en ai assez dit sur ce point : la nature de mon sujet laisse à la conscience du lecteur toute faculté d'en pen*ser ce qui lui convient. Les miracles sont regardés comme servant de témoignages pour la bonté de la doctrine : si je prouve par des faits positifs que cette doctrine était en soi une œuvre de justice, j'aurai certainement accompli une tâche aussi louable que d'avoir invoqué à l'appui ces arguments extraordinaires, qui étaient un des moyens familiers à l'éloquence du temps. Je ne me permettrai à cet égard qu'une observation succincte.

* Le docteur ou rabbin Aben-Ezra, né à Tolède vers Van 1099, 8*appliqua avec succès à la philosophie, la médecine, la poésie, l'astronomie, la critique grammaticale : il jouit d'une très-grande renommée parmi les Juifs. Maimonide recommandait à son fils la lecture de ses œuvres, comme étant aussi agréable qu'instructive. 11 voyagea dans une partie de l'Europe pour s'éclairer; il commenta les livres sacrés, fit des cantiques sur l'âme, et écrivit en faveur des traditions.

Au point de vue théorique, comment serait-il arrivé qu'en établissant les Ibis du Monde, Dieu ne les eût pas rendues assez générales pour suffire à toutes les circonstances qui devaient naître dans ce Monde même? comment Dieu .se serait-il mis dans le cas de bouleverser subitement ces lois, et de ressembler aux mauvais législateurs, qui, n'ayant pas le génie nécessaire pour saisir Tensemble du système politique, sont obligés au moindre événement de recourir à toute sorte de mesures d'exception?

Sous le rapport pratique c'est autre chose. Au lieu d'écrire en paix pour une nation policée, si Voltaire, par exemple, avait eu à conduire une peuplade, quelque peu nombreuse qu'elle fût, à travers mille obstacles, et à la régir sans autre force que son propre génie, certainement il aurait parlé de Moïse avec moins d'irrévérence, et n'eût jamais tant médit de ses miracles.

Gomme on admettait que la vie des prophètes devait être simple, les Hébreux n'ont rangé entre les livres essentiellement prophétiques, ni les écrits de David, ni ceux de Salomon, ni le livre de Daniel dont les emblèmes regardent surtout les grandes révolutions de l'Orient*. Les deux premiers furent rois, Daniel fut chef des satrapes de Perse, et le genre d'existence attaché à leur dignité paraissait incompatible avec les méditations et le désintéressement nécessaires à la prophétie.

* On conçoit sans peine qu'à Tépoque da passage d Alexandre à Jérusalem, lagrand sacrificateur Jaddus ait fait voir à ce prince la prédiction de ses victoires dans le livre de Daniel. Outre que l'ambition n'est jamais difficile pour tout ce qui la flatte, on trouve dans ce livre beaucoup d'images qui pouvaient lui être appliquées. Quatre royaumes figurés par quatre animaux des plus

A cause de l'étendue de leurs livres, on donne le nom de grands prophètes à Isaïe, Jérémie, Ezéchiel el Daniel. Que de faits et de, formes choquantes à nos yeux qui convenaient à rétat des mœurs et qui s'expliquent par la nature du langage! On se souvient des héros d'Homère I

Isaie {Yéchanhia) de la tribu de Juda, contemporain de Romulus, et antérieur de deux siècles à la captivité de Babylone, prophétisa sous quatre rois, Osias, Joathan, Âchas , Ezéchias. Il écrivit ces belles paroles que je rappellerai plus d'une fois et qui renferment toute la loi et les prophètes : t Penses- tu que ce soit en affligeant ton âme un jour, en jeûnant, en courbant ta tête comme un jonc et en te couvrant d'un sac et de cendres, que tu te rendras agréable à Jéhovah? Voici plutôt ce qui lui plaît : dénouez les liens de la méchanceté; rompez les chaînes de la servitude; laissez aller libres ceux qui sont foulés; brisez toute oppression ^^ »

Son style est pur, élégant et pompeux. Ses prédications contre l'Assyrie, Damas, l'Egypte, Babylone, ses censures aux gouvernants hébreux et à tout le peuple, sont pleines de force et de poésie. Tantôt il a recours à des menaces directes pour les épouvanter, tantôt il frappe leur imagination par des similitudes heureuses.

bizarres, se disputent la domination universelle : Taquilon, le midi, l'orient et Toccident sont en lutte ; le royaume d'Egypte sera détruit, le royaume de Perse subira le même sort; un roi s'élèvera. ' dominera avec une grande puissance et volonté, etc.. (Daniel, IX, 11, 3, 4). — Les ménagements que Daniel devait à la cour où il était ministre, influèrent de toute nécessité sur l'adoption de ce langage symbolique et. obscur qui a été, pour ainsi dire, le précurseur de TApocalypsc.

En voici un exemple :

« Mon ami, ayant une viçne sur un fertile coteau, Tenvironna d'une haie, en ôia les pierres, la couvrit de. plants exquis, bâtit une maisonnette au milieu, et y fit un pressoir. Il s'attendait h la voir produire de bons fruits; hélas! elle n'a rapporté que des grappes sauvages.— Maintenant, vous habitants de Jérusalem, et vous hommes de Juda, apprenez sa résolution et jugez, je vous prie, entre mon ami et sa vigne. — t J'ai fait tout ce qui convenait, s'écrie-t-il, et elle a trompé mon espoir. — Je vais donc en arracher la haie, et elle sera livrée au pillage; je détruirai les murs qui la défendent et on la foulera aux pieds; je la réduirai en désert, elle ne sera plus ni taillée, ni labourée, ni abreuvée par la pluie : les ronces et les épines seules y croîtront. • — Or, la maison d'Israël est la vigne de l'Éternel des armées, et les hommes de Juda sont le plant dont il faisait ses délices : il croyait en obtenir la droiture, elle n*a produit qu'exaction ; il espérait n'entendre que la voix des justes, et elle ne retentit que des cris de ceux qu'on opprime. Malheur! malheur à vous'®! •

Jérémie, qui vécut avantet pendant la captivité de Babylone, fut contemporain de Pythagore : on le regarde comme un des chefs successifs du grand conseil. Son livre renferme des fragments historiques qui ont servi h la compilation du livre dos Rois. Quoique sacerdote par sa naissance, sa, voix s'éleva avec force contre les sacrificateurs de son temps. Les maux dont il fut le témoin et la victime, imprimèrent dans son âme la couleur mélancolique qui caractérise ses écrits. Si son style est loin de la correction et de la noblesse d'Isaïe, il abonde en grands sentiments et en grandes pensées. On a pré-

ORATeURS-PROPHÉTES. 207

tendu, sans preuve,. qu'il mourut en Egypte, victime de son zèle à prêcher les Juifs *.

« Comment est-il arrivé, s'écrie-t-ii au début de ses

Lamentations, qui, pour me servir d'une expression en

grand usage de nos jours, sont en leur genre ce que

furent plus tard les antiques Messéniennes ** ; comment

est-îl arrivé que les chemins de Sion n'offrent que deuil î

Plus de fêtes solennelles; les portes de Jérusalem sont

renversées, ses sacrificateurs sanglotent, tout ce qu'elle

avait de beau lui a été ravi. Ses princes, semblables à

des béliers qui ne trouvent pas de pâture, marchent

sans force devant celui qui les ppusse ; ses prophètes ne

trouvent plus rien à dire de la part de l'Éternel; ses

anciens sont couverts de cendres; ses vierges baissent

la tète, accablées de leur affliction ; ses petits- enfants

sont tombés morts au milieu des places publiques et

dans les bras de leurs mères en leur demandant du

painl... A qui te comparerai-je, fille de Juda I Où

trouverai-je un malheur qui ressemble au tien!... N'êtes-

vous pas émus en la voyant, vous tous qui passez près

d'elle? Pour moi, je me suis consumé dans les pleurs;

ma douleur a pénétré jusqu'au fond de mes entrailles ;

et à l'aspect d'une infortune si grande, mon cœur

semble s'échapper de mon sein '* . »

Ezéchiel {Irzéket) est aux yeux de Grotius le plus savant des prophètes, le plus versé dans la connaissance de l'état politique et commercial de l'Orient. De même

* On a dit la même chose d'Isaïe, sans autre fondement.

** On sait que les Messéniennes, étaient des chants élégiaques sur la ville de Messène,que Lacédémone, sa voisine et sa rivale, détruisit de fond en comble.

que Daniel, il écrivit à Babylone durant la captivité. Ses rapports avec les Chaldéens lui firent adopter aussi le langage emblématique, qui lui a attiré le reproche d^une obscurité fréquente. Son style, peu soigné, se fait remarquer par la force et la vivacité des apostrophes. Voici quelques-unes de celles qu'il adresse à la puissante Tyr, qui, loin de s'opposer aux conquêtes du roi d'Assyrie, s'était réjouie imprudemment de la chute de Jérusalem, qu'elle regardait comme rnie rivale importune.

c Toi qui es placée aux avenues de la mer, tu as dit, touchant Jérusalem : — Tant mieux qu'on ait rompu cette porte des peuples ; plus elle sera déserte, plus je serai fréquentée... — Eh bieni tes confins s'étendent jusqu'au centre de la mer; ceux qui t'ont bâtie n'ont rien négligé pour t'embellir... ; tous les navires se rendent dans tes ports; tu as des murailles, des gens de

guerre soldés et d'immenses richesses Malgré cela,

tu seras brisée à cause de tes iniquités.. •• Déjà le roi

de Babylone s'avance : l'Éternel fait monter contre

toi plusieurs nations, comme la mer précipite ses flots. Tes murailles et tes tours seront renversées ; tes richesses, tes foires, ton commerce, tes mariniers, tes pilotes, tes facteurs, tous tes gens de guerre, toute ta multitude tomberont pour jamais au fond de l'abîme!.... Ceux qui manient la rame descendront des navires, couvriront leur tête de poussière, et, pleurant avec amertume, prononceront une complainte sur toi. Mais tu ne te relèveras plus ; tandis que la maison d'Israël sera certainement rétablie '^. »

Les douze petits prophètes réunis en un seul livre, se présentent dans l'ordre suivant : Osée, delà tribu d'Issachar, est contemporain d'Isaïe, dont il se rapproche par

la pureté du style. — Joël appartient à la tribu de Ruben : il assure qu'après les jours de dispersion et de douleur, r Éternel assemblera les envoyés de toutes les nations dans la vallée de Josaphat, et jugera leur conduite envers son peuple : de là Timage poétique sur laquelle Tidée dogmatique du jugement dernier a été comme greffée. — Amos, d'abord simple pasteur, déploie des connaissances étendues. — Abdias {Hobadta), de Sichem, prêche contre l'Idumée. -=— Yona ou Jonas est célèbre par son étrange voyage, qu'il- ne fit sans doute qu'en esprit. — Michée (Mikha) se nourrit de l'idée d'une sainte alliance entre les peuples. — Le pathétique Nahum, irrité contre le roi d'Assyrie, lui parle en ces termes : « Ta blessure est douloureuse, il n'y a plus de remède. Ceux qui l'apprendront battront des mains ; car est-il quelqu'un qui n'ait ressenti les effets de ta malice? » — Habacuc, après avoir prêché contre les Chaldéens, s'enfuit à leur approche. — Tsephania ou Sophonie est plein de sollicitude pour Jérusalem. — Au retour de la captivité de Babylone, Aggée [Khaggdi) et Zacharie {Zekharia) excitent les Hébreux à relever leurs murailles, et à ne plus offenser la loi» sous peine de nouveaux malheurs. — £nfm Malachie (Malakhi) osait dire aux sacerdotes de son temps: t Vous avez violé le pacte ; vous avez quitté le chemin de la loi ; c'est pourquoi l'Éternel vous a rendus méprisables aux yeux de tout le peuple'*. •

Nul prophète célèbre ne s'éleva pendant la durée du second templp. Ils furent remplacés par les docteurs. A l'enthousiasme succéda l'interprétation qui, dans ses écarts, finit par conduire aux plus misérables arguties. Remarquons toutefois que les Hébreux ne renon- I. 14

210 FONCTIONS LÉGISLÀTITES.

Gèrent jamais et n*eurent jamais le droit de renoncer à Tautorité prophétique.

Dans les jours de tribulations et d'orage, ils conservaient inaltérablement Tespoir de voir naître dans leur sein quelques-uns de ces hommes rares qui sont appelés par une influence divine à provoquer la délivrance des peuples ou leur réformation. C'était une manière de laisser la carrière ouverte au génie. Loin de l'étouffer à sa source ou de l'arrêter dans ses élans, comme chez tant d'autres populations, on lui rendait ce suprême honneur de préparer longtemps à l'avance la place qui lui était dévolue. Âiinsi, à l'époque calamiteuse où Jean-Baptiste parut, le Nouveau Testament atteste que le grandconseil de, la nation lui envoya des commissaires chargés de cette parole olBcielle : «Nous t'interrogeons, répondsnous clairement. Es-tu le délivreur, es-tu un Élîe, es-tu le prophète? » De même le Nouveau Testament donne lapreuve que si la délivrance religieuse et morale du monde païen n'eût pas exigé qu'il se proclamât ou qu'on le proclamât comme Dieu, Jésus de Nazareth aurait pu accomplir sans le moindre danger en Israël sa haute mission de régénérateur, de pathétique prophète.

Page 1